Brigitte Adjamagbo-Johnson  : « Il y a des lignes qu'ils ne franchiront plus »

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Brigitte Adjamagbo-Johnsone et Jean-Pierre Fabre, président de l'Alliance nationale pour le changement.
Brigitte Adjamagbo-Johnsone et Jean-Pierre Fabre, président de l'Alliance nationale pour le changement. (Crédits : Reuters)
Coordinatrice de la coalition des quatorze partis de l'opposition née après le 19 août dernier, membre du gouvernement de la transition au début des années 1990, seule femme togolaise chef de parti -Convergence démocratique des peuples africains- et candidate à l'élection présidentielle, Brigitte Adjamagbo-Johnson revient dans cette interview exclusive sur le mouvement togolais qui demande le départ du président Faure Gnassingbé et fait le bilan et nous confie les prochaines étapes de la mobilisation des partis de l'opposition.

LTA : L'année 2017 a connu plusieurs mouvements de contestation contre le président Faure Gnassingbé, dont vous demandez le départ. L'opposition semble plus que jamais unie autour d'une même cause et au sein d'une coalition que vous dirigez. Comme cela est-il arrivé ?

Brigitte Adjamagbo-Johnson : Je voudrais rappeler que ce mouvement qui s'est amplifié depuis le 19 août 2017 n'est pas un mouvement spontané. Il se situe dans le cadre du désir profond que les Togolais ont manifesté déjà depuis le début des années 1990 de rompre avec une certaine gouvernance, la dictature, qui a régenté le pays. A l'époque, il y avait une conscience claire de ce que le peuple ne pouvait plus continuer avec feu général Eyadema.

Cette lutte a permis de faire des avancer, mais malheureusement tous les acquis du début des années 1990 ont été repris progressivement par le régime de sorte qu'on a l'impression aujourd'hui que le Togo est un pays démocratique. Mais en réalité, il n'y a que du vernis. Et lorsqu'on gratte un peu ce vernis, on se rend compte que le pays a gardé sa nature profonde de pays de dictature militaire.

Et donc, les Togolais n'ont jamais baissé les bras. On a voulu reprendre les choses en main. Mais il faut dire qu'il y a beaucoup d'efforts déployés par le gouvernement, que nous combattons, pour diviser l'opposition. Il a fallu une prise de conscience le 19 août, déclenchée par la brutalité avec laquelle le régime a réprimé une manifestation organisée par le Parti national panafricain (PNP).

Disons que, nous, en tant que responsable de partis, sans nous concerter, nous avons tout de suite eu l'impression que quelque chose se jouait et que nous ne devions pas laisser faire le régime ou le laisser écraser notre collègue chef de parti (Tikpi Atchadam, NDLR) et qu'il fallait que nous soyons vraiment solidaires. Cette adhésion spontanée des chefs de partis, je pense, a donné aussi du courage au peuple qui s'est levé comme un seul homme. Et c'est comme cela que le mouvement a repris un certain souffle.

Quel bilan faites-vous aujourd'hui des cinq mois de mobilisation ?

C'est vrai aujourd'hui que le mot d'ordre au tour duquel nous sommes regroupés n'a pas encore obtenu satisfaction. Mais c'est un mot d'ordre auquel le peuple a spontanément adhéré aussi, parce qu'il a le mérite d'être un peu la réponse du berger à la bergère. Nous avons tout le temps demandé les réformes, mais le gouvernement s'est moqué de nous, parce que sachant que nous sommes divisés et on a même eu l'impression à un moment donné que le régime voulait remettre les compteurs à zéro. Il ne voulait pas de réformes pour ne pas se les appliquer. Il a tout fait pour gagner du temps pour nous dire qu'après douze ans, on va vers une cinquième république.

Le premier mot d'ordre qui est de dire que nous voulons notre constitution de 1992, c'est la réplique à ce projet du régime qui voulait donner une autre Constitution taillée sur mesure. Et les Togolais ont y adhéré.  Je pense que nous tous nous y tenons fermement. Nous ne l'avons pas encore obtenu, mais il y a eu un regain de détermination et de mobilisation des Togolais.

Aujourd'hui, le régime résiste et fait tout pour passer outre les aspirations du peuple en voulant brimer et étouffer dans l'œuf le mouvement. Mais le combat que nous avons mené pendant cinq mois nous a permis de leur dire qu'il y a des lignes qu'ils ne franchiront plus. Le régime a voulu supprimer la liberté de manifester, mais nous avons dit non, car nos droits sont sacrés et nous ne respecterons aucune mesure injuste. Ce qui a amené le régime à révéler encore une fois sa nature profonde en armant des milices qui, avec le soutien des forces armées, ont réprimé.

Nous avons obtenu de petites victoires. Nous avons réussi aujourd'hui à l'étranger, à montrer que les réalités du Togo sont totalement différentes de ce que la diplomatie du régime a fait croire aux partenaires du Togo et à la communauté internationale.

Les autorités ne répriment plus les marches depuis quelques semaines déjà et plusieurs hommes politiques et des manifestants ont été libérés. De plus, le chef de l'Etat, dans son discours du Nouvel An, a appelé tous les acteurs de la crise au dialogue. Ne pensez-vous pas que cela est «suffisant» pour aller à la table de négociations ?

Nous nous croyons au dialogue, parce que c'est un moyen pour trouver des solutions idoines aux aspirations légitimes du peuple. C'est pour cela que nous avons dit oui et que nous étions en train de nous préparer à y aller. Mais en revanche, nous nous posons la question de savoir si vraiment le régime veut ce dialogue. Et la réponse, c'est non. Non, il n'y a pas de volonté politique de la part du régime à aller au dialogue. Nous le disons parce qu'il y a des signes qui ne trompent pas.

C'est le régime qui est allé chercher des chefs d'Etat de la sous-région pour venir faire une médiation. Le chef d'Etat guinéen s'est proposé de travailler dans un premier temps à ce qu'il y ait un certain apaisement au Togo pour que les frustrations soient quelque peu dissipées de manière à ce que nous puissions discuter sereinement. Le chef d'Etat ghanéen a de son côté commencé à échanger avec nous tout comme avec le régime en place sur ce que pourrait être le cadre du dialogue.

Nous nous sommes déjà mis d'accord sur un certain nombre de choses sur ce plan en attendant que le chef d'Etat guinéen finisse son travail. Chemin faisant, nous avons la surprise de recevoir une invitation du Premier ministre togolais, adressée à certains partis de la coalition, pour soi-disant venir discuter du dialogue.

Alors, comment pouvez vous-même avoir fait appel à des intervenants extérieurs, à vos pairs pour servir de médiateurs et dans le même temps pendant qu'ils travaillent, vous appelez à des consultations ? C'est un premier signe qui nous amenés à nous demander si nous voulons réellement de la médiation. Est-ce qu'on veut un dialogue au-delà de la médiation ?

A part cela, il y a les manigances du régime autour du sommet de la CEDEAO qui a évoqué le sujet de la crise togolaise. Evidemment, le régime a essayé de faire croire que ce n'est pas une crise profonde et que les Togolais peuvent en discuter eux-mêmes. Mais la CEDEAO a constaté que la Guinée et le Ghana sont suffisamment impliqués pour faire du bon travail et les a encouragées à continuer. De cela, le régime est revenu nous dire que : ça y est, on a supprimé toute médiation, nous allons dialoguer entre nous.

Et voilà qu'après cette manipulation des décisions de la CEDEAO, le chef de l'Etat fait un discours dans lequel il dit être favorable au dialogue, mais qu'en même temps, après le dialogue, il y aura un référendum. De deux choses, l'une : il ne veut pas aller au dialogue ou bien il ne croit pas au dialogue pour apporter une solution et donc il donne la sienne. Au niveau de la coalition, c'est clair : le pouvoir en place fuit le dialogue, et c'est pour cela qu'il traîne les pieds.

Pourtant le gouvernement a montré sa bonne volonté et entrepris des mesures d'apaisement...

Nous avons envoyé une note d'information pour annoncer un certain nombre d'activités pour cette semaine, parmi lesquelles une série de meetings à Mango, Bafilo et Sokodé. Le gouvernement a réagi en nous disant qu'en raison «de la situation d'insécurité dans ces villes, liées à la circulation des armes volées au commissariat de Sokodé et des mains des militaires molestés par les manifestants» etc., les manifestations dans ces localités ne sont pas autorisées. Et là, je vois qu'il y a une évolution : les manifestants n'ont plus décapité les militaires, mais les ont molestés. Or, l'une des mesures d'apaisement concerne ces trois villes où il est question de lever l'état de siège et l'interdiction de manifester, de sorte que nos concitoyens de ces villes puissent jouir autant que les autres Togolais de leurs droits.

Voilà ce qui est de la liberté de manifester qui n'est pas effective sur toute l'étendue du territoire. Le gouvernement avait annoncé la levée de l'état de siège, mais il y a dix jours à peine, un de nos collègues s'est fait enlever et il a fallu que nous intervenions afin qu'au bout d'une demi-heure, il puisse recouvrer sa liberté. Il a pu constater qu'il y a encore plein de barrages militaires.

Le régime croit tromper les gens en faisant croire que les mesures d'apaisement ont été prises. Il y a des militants et des hommes politiques qui ont été libérés, mais présentement, il y a encore plus d'une centaine qui croupit en prison. Et mieux que cela, le régime continue d'en arrêter. Le 26 décembre et jeudi dernier, des militants du PNP ont été encore été arrêtés. Les choses sont simples : vous êtes dirigeant d'un pays en crise et il est question que l'on aille au dialogue pour trouver une solution à la crise. Donc, poser des actions qui poussent au dialogue.

Il y a plus d'un mois que nous attendons. La balle est restée dans le camp du régime. C'est un argument supplémentaire qui nous permet de démontrer qu'en réalité, ils ne veulent pas aller au dialogue.

Que pensez-vous faire pour sortir le Togo de cette crise qui risque de perdurer

Ce que nous pensons faire, c'est de nous battre de plus belle, de continuer à nous battre. Nous avons usé du droit de manifester et nous allons continuer à le faire. Mais nous allons le combiner avec d'autres moyens. Vous savez, dans un pays «normal», toutes ces manifestations auraient pu amener le régime à prendre des dispositions pour que le conflit soit résolu. Mais parce que justement nous avons affaire à des gens qui s'accrochent au pouvoir à tout prix, ils donnent l'impression que ce qui se passe n'est rien du tout.

Nous allons manifester de plus belle. Mais nous utiliserons d'autres armes également. Nous ne dévoilerons rien pour le moment, mais je peux vous dire par exemple que nous comptons aussi utiliser la diplomatie pour en finir avec le régime.

Plusieurs rumeurs ont fait état de conflits de leadership entre Tikpi Atchadam et Jean-Pierre Fabre. Les confirmez-vous ? Comment la coalition arrive-t-elle à tenir dans ces conditions ?

Je peux vous rassurer qu'il n'y a pas de conflit entre les leaders des quatorze partis qui sont aujourd'hui devant la lutte. Le régime a peut-être intérêt à voir ces conflits naître. Nous savons que le régime distille savamment des commentaires pour piquer les égos et amener ces deux collègues à rentrer dans une logique de compétition et de rivalité. Mais je crois que nous avons beaucoup appris de la lutte que nous menons depuis le début des années 1990 et chacun de ces chefs de parti réunis au sein de la coalition est conscient que l'arme que le régime a toujours su utiliser jusqu'à présent, c'est celle de la division. Et nous avons conscience qu'il ne faut pas céder à cette tentative de division. Le régime n'a pas baissé les bras, il utilise tous les moyens.

Nous en avons conscience parce que nous avons compris que ce qui est en jeu, c'est de remettre le pays sur les rails de la démocratie. Nous avions posé les bases de la démocratie au début des années 1990 et le régime a confisqué l'essentiel de la Constitution de 1992 que le peuple a adoptée en grande majorité.

Maintenant nous avons compris que si nous réussissons ce combat, cela va créer les conditions d'une compétition électorale saine entre les partis politiques du Togo. Il ne sert à donc à rien de nous combattre, alors que nous ne sommes pas en démocratie. Nous n'avons même pas les outils basiques qu'il faut pour un pays démocratique, où lorsqu'on les a, tout va bien. Ils sont là juste de façon formelle et sont instrumentalisés par le régime en place. Et donc, nous gagnerions à rester unis de manière à ce que, par la suite, nous puissions faire jouer les règles du jeu d'une démocratie. Je dis courage et résistance au peuple togolais et à la jeunesse.

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