L’éducation en Afrique à l’heure de la Covid-19 : implications et perspectives

Les pays africains sont confrontés au défi primordial de répondre efficacement aux effets immédiats et aux conséquences de la Covid-19 tout en réfléchissant au lendemain et en réinventant une normalité transformatrice et aspirante.

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(Crédits : DR)

A l'heure du bouclage des cours dans certaines universités et de la préparation des examens de fin d'année ; la pandémie de la Covid-19 a apporté une nouvelle réalité qui nécessite de repenser la manière dont une éducation de qualité peut être efficacement dispensée de manière inclusive et équitable ainsi que le rôle de la technologie comme l'un des principaux catalyseurs. Il est de notoriété publique que les questions d'inégalité et d'exclusion sont des limites perpétuelles qui hantent les efforts de fourniture des services d'éducation dans la plupart des pays africains.  Les réponses des gouvernements africains et de leurs partenaires pour assurer la continuité pédagogique durant la crise reliée à la pandémie ont malheureusement, entre autres,  aggravé les inégalités et montré comment le statut socioéconomique dominant est une cible en constante évolution. Cependant, les gouvernements peuvent transformer cette « situation inédite » en une opportunité grâce à des idées et des stratégies adaptées, comme le déploiement d'une approche à plusieurs volets pour « ne laisser aucun apprenant en dehors du système ». C'est le sens de l'engagement du Bureau International de l'Education (BIE-UNESCO), un centre d'excellence mondial en matière de curriculum et de questions connexes. L'engagement du BIE implique la consolidation et la synergie du travail de l'UNESCO dans le domaine du curriculum, en favorisant une vision prospective pour contribuer à une éducation équitable, inclusive et à la lumière du développement durable pour tous en réponse aux défis mondiaux et sociétaux.

L'arrivée de la Covid-19 en Afrique n'a pas laissé les écoles intactes et inactives. Les effets subis, les contre-offensives menées et les innovations suscitées, situent d'ailleurs les écoles africaines sous de nouveaux visages que la recherche doit étudier, comprendre, théoriser et mettre en perspective.

Comme l'indique l'UNESCO, l'Afrique a été le seul continent où tous les pays ont opté pour une fermeture nationale des écoles, mettant ainsi des millions d'élèves et étudiants dans une situation de « privation académique ». Pour la première fois dans l'histoire de l'Afrique indépendante, notamment dans l'ouest du continent, élèves et enseignants ont subi la fermeture forcée des écoles, en pleine année scolaire ou académique, dont le rythme et le calendrier se sont trouvés, par la même occasion, dysfonctionnés. Les conférences, séminaires, examens, événements sportifs et culturels, qui sont pourtant au cœur de la vie scolaire et académique, ont été aussi suspendus voire annulés à travers le continent. Les campus, autrefois bondés, ont donné l'air d'un désert humain, ce qui n'est imaginable en temps normal qu'au mois d'août.

La pandémie de la Covid-19 a gravement perturbé l'offre en matière d'enseignement primaire, secondaire et supérieur en Afrique. Selon l'UNESCO, près de 297 millions d'apprenants ont été impactés en Afrique. Dans de nombreux pays, comme ceux de l'UEMOA, les mesures de confinement partiel et d'Etat d'urgence sanitaire, mises en œuvre pour freiner la propagation du virus ont eu comme conséquences la fermeture de nombreuses écoles et l'incapacité d'accueillir les apprenants.

Relever le défi et faire face à la situation actuelle...

En Afrique et de manière générale, la réouverture progressive des établissements d'apprentissage avait commencé en juin 2020, en particulier pour les apprenants des classes d'examen, certains pays ont préféré ouvrir les écoles en janvier, comptant ainsi 2020 comme une « année blanche ». Quel que soit le cas, la situation continue de creuser l'écart en termes d'exclusion et d'inégalité. Les stratégies nationales mises en place pour l'apprentissage à distance ont généré des résultats mitigés. Les pays ont déployé des stratégies uniques ou une combinaison de stratégies, comme l'utilisation de chaînes de radio et de télévision intégrant la langue des signes, couplée à la distribution de supports pédagogiques pour l'auto-apprentissage des apprenants non atteints par des solutions technologiques dans les zones non urbaines et les communautés marginalisées. Au niveau pré- primaire, aucun apprentissage n'a eu lieu dans certains pays tandis que d'autres ont utilisé des méthodes différentes comme l'introduction d'activités de pré-lecture pour les parents pour superviser les apprenants à la maison, le déploiement de leçons télévisées basées sur des dessins animés et la distribution de publications hebdomadaires sur les leçons de la Covid-19 aux parents. L'apprentissage dans les écoles primaires et secondaires s'était poursuivi par le biais de la radio, de la télévision et de plateformes en ligne avec différents niveaux de réussite. Pour les sous-secteurs de l'enseignement et de la formation techniques et professionnels (EFTP) et de l'enseignement supérieur, les pays ont utilisé différentes stratégies pour la continuité de l'apprentissage allant des cours numériques à l'utilisation des émissions de radio et de télévision.

Toutefois, de nombreux apprenants sont toujours exclus de ces initiatives louables. Le domaine de l'éducation non formelle continue d'être un défi dans la plupart des pays africains, aggravé par la situation actuelle. Par ailleurs, les risques liés à la protection des apprenants (tels que la violence domestique, l'exploitation sexuelle, le mariage précoce et les mutilations génitales féminines) sont une menace et les preuves de mesures correctives sont limitées. La Covid-19 a créé un environnement propice pour la recrudescence de ces pratiques sociales rétrogrades entraînant des conséquences psychologiques et sanitaires ainsi que la discrimination fondée sur le sexe, et le risque pour les apprenants de devenir les plus grandes victimes de la pandémie à travers un impact à vie sur leur éducation et leur sécurité. Il est donc important que les gouvernements mettent en place des réponses appropriées sensibles au genre face aux défis éducatifs actuels et futurs. L'utilisation de nouveaux outils, plateformes et supports d'apprentissage en ligne et hors ligne est positive mais profite toujours à un nombre relativement plus restreint de la population apprenante .Ceci s'explique par l'accès limité (ou pas du tout) de la connectivité et le manque d'énergie (électricité) pour bon nombre de ménages surtout en milieu rural éloigné. La fourniture de matériel de lecture a aidé à atteindre une partie des groupes vulnérables et a contribué à sensibiliser davantage le public à l'importance de la continuité scolaire incluant à l'EFTP.

Dans l'ensemble, les apprenants et les enseignants ont exprimé un certain degré de satisfaction, d'enthousiasme et d'engagement à s'adapter au nouveau modèle d'éducation, avec un développement progressif des compétences de recherche en ligne par les apprenants et les enseignants. Cette dynamique peut être renforcée et généralisée grâce à l'implication des acteurs tels que le BIE-UNESCO à travers son initiative techno-pédagogique « Enseignement Hybride, Apprentissage et Evaluation » (HELA).

Se projeter et préparer l'avenir de l'éducation : l'initiative HELA

Les pays africains sont confrontés au défi primordial de répondre efficacement aux effets immédiats et aux conséquences de la Covid-19 tout en réfléchissant au lendemain et en réinventant une normalité transformatrice et aspirante. Dans ce cadre et dans la concrétisation des actions de la Coalition mondiale pour l'éducation de l'UNESCO , le curriculum est probablement l'un des outils les plus efficaces permettant aux pays de repenser l'objectif en matière d'éducation, la hiérarchisation et la progression des contenus d'enseignement à travers les niveaux, les contextes et les dispositions ; ainsi que pour restructurer les modes d'enseignement, d'apprentissage et d'évaluation, soutenus par le schéma de complémentarité entre l'enseignement en présentiel et à distance. La révision du curriculum dans son ensemble peut être considérée comme une opportunité visant à renforcer sa pertinence et sa capacité de préparation, pour forger l'avenir des nouvelles générations, gardant tout de même en mémoire qu'une révision en profondeur du curriculum implique de repenser le système éducatif, et vice versa. L'initiative HELA vise à aider les pays et particulièrement africains à identifier, développer, expérimenter, évaluer, démontrer et étendre les modes les plus efficaces, fondés sur des preuves d'intégration et de combinaison de l'éducation en présentiel et distanciel afin de garantir que tous les apprenants soient bien préparés à faire face à la diversité des défis et des opportunités de la vie en tant que personnes, citoyens, travailleurs, entrepreneurs et membres de la communauté.

Le continent africain, fort de ses 60% de jeunes de moins de 24 ans de sa population totale, devrait transformer la crise de la Covid-19 en une opportunité d'accélérer sa transformation numérique car cela aura un impact sur des secteurs clés tels que l'éducation. Cette nouvelle feuille de route pourrait comprendre de nombreux aspects, notamment de disposer d'un instrument comparatif de base ou d'un cadre de référence pour guider les préparatifs de l'enseignement à distance. Il est nécessaire d'élaborer une politique globale d'enseignement à distance. Certains pays ont déjà une telle politique en place, tandis que d'autres sont en train de réformer les politiques existantes ou envisagent d'en formuler une.

Des partenariats stratégiques, comme avec le BIE-UNESCO à travers la vision HELA restent essentiels au lancement de projets efficaces d'apprentissage à distance. Des stratégies pour intégrer les aspects critiques de l'expérience Covid-19 liés à l'enseignement à distance dans le système d'information de gestion de l'éducation (SIGE) sont nécessaires pour éclairer la réforme du secteur de l'éducation. Il est essentiel de promouvoir une compréhension du SIGE qui soit holistique et sectorielle, et qui va au-delà de l'infrastructure utilisée pour la collecte, la gestion, l'analyse et l'utilisation des données. Un tel SIGE devrait englober l'ensemble de l'écosystème des données à tous les niveaux du système éducatif national. Les gouvernements devraient tirer parti des enseignements tirés des partenariats et des collaborations réussis, comme les synergies développées au cours de la Covid-19 pour améliorer leurs engagements futurs avec les parties prenantes en temps de crise. Premièrement, il est essentiel de répondre aux besoins éducatifs des communautés touchées par les crises et auxquelles elles sont exposées. Deuxièmement, le partenariat public-privé est d'une importance cruciale dans ce type d'urgence (par exemple pour aider à faire face au coût de l'infrastructure des TIC et de l'accès à Internet pour les enseignants et les apprenants).

Parmi les principales recommandations pour le nouveau modèle de prestation de l'éducation, il y a un examen de la politique générale et des directives réglementaires pour intégrer la technologie numérique, une plus grande implication des parents, en particulier pour les jeunes élèves, et le renforcement du développement professionnel et de capacité des enseignants. Cela impliquera également l'adaptation de nouveaux programmes et modèles d'évaluation comme le préconise notamment l'initiative HELA du BIE. Il est important d'explorer d'autres modèles de financement tout en favorisant un meilleur apprentissage par les pairs et un échange de connaissances entre les pays. Certaines pratiques néfastes, identifiées ci-haut, qui ne favorisent pas la fréquentation scolaire, telles que la violence domestique, l'exploitation sexuelle, le mariage précoce et les mutilations génitales féminines doivent être combattues.

(*) Renato Opertti est sociologue et travaille actuellement en tant que spécialiste principal de l'éducation, dirigeant le Programme d'innovation et de leadership en matière de curriculum, d'apprentissage et d'évaluation au Bureau International d'Education (BIE-UNESCO) basé à Genève. Il est l'auteur de plusieurs publications sur les politiques sociales et éducatives, les réformes de l'éducation, l'éducation inclusive, le curriculum et l'apprentissage.

(**) Dr Omar Thiam est détenteur d'un doctorat en Sciences économiques, Université de Grenoble. Il est actuellement directeur de l'Ecole de Management et de la recherche au sein du Groupe ISM au Sénégal et enseignant-chercheur au Sénégal et en France. Il est également un spécialiste de l'ingénierie pédagogique.

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