L’informel comme levier de croissance pour l'Afrique, le FMI change de paradigme ?

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(Crédits : Image libre de droits)
Le FMI vient de publier ses perspectives économiques régionales pour l’Afrique subsaharienne. Dans l’ensemble, la dynamique reste assez modérée en raison d’un contexte toujours morose ce qui nécessitera la prise des mesures vigoureuses afin de redémarrer la croissance. Si le Fonds a de nouveau insisté sur l’accélération des ajustements budgétaires et le renforcement des réformes structurelles, il a dans son dernier rapport mis en exergue tout le potentiel que peuvent tirer les pays africains de leur secteur informel. Il s’agit là d’un véritable changement de paradigme pour le FMI qui a surtout mis en avant les gains productifs que peuvent induire des politiques adaptées, surtout celles ciblant le tissu des entreprises familiales, composante essentielle de l’économie dite souterraine en Afrique et véritable niche de croissance et de création d’emplois. Décryptage.

Il est bien loin le temps où le Fonds monétaire international (FMI) faisait de la lutte contre le secteur informel, un des préalables pour l'accélération de la croissance des pays africains. Le FMI a certes depuis quelques années tempéré son approche, mais sa dernière analyse sur le rôle de ce secteur dans l'économie africaine traduit un véritable changement de paradigme pour l'institution, un des principaux partenaires financiers du continent.

Dans la dernière édition des Perspectives économiques régionales pour l'Afrique subsaharienne, publié mardi dernier, le Fonds a consacré un focus au secteur informel, « une composante essentielle de la plupart des économies subsahariennes ». Avec une contribution au PIB qui s'échelonne entre 25 % et 65 % un poids estimé entre 30 % et 90 % de l'emploi non-agricole, le rapport a fait ressortir, sur la base d'un benchmaking international, que « la part de l'économie informelle décroît quand le niveau de développement augmente ». De ce fait, la plupart des pays subsahariens devraient donc conserver des secteurs informels importants pendant encore de nombreuses années, « ce qui est à la fois une chance et un défi pour les responsables de la politique économique ». Certains pays, comme l'île Maurice et le Rwanda, ont anticipé sur cette approche, avec des résultats assez positifs comme l'a mis en relief le rapport.

Economie souterraine

Selon le FMI, « faciliter la migration des ressources depuis le secteur informel en développant le secteur formel doperait la productivité de l'économie et pourrait fortement contribuer à débloquer une croissance inclusive durable ». Cependant, comme cette transformation sera sans doute lente, il faudrait aussi prévoir des mesures destinées à soutenir les entreprises familiales. Ces dernières constituent en effet  la composante essentielle de l'économie dite souterraine en Afrique et selon le FMI, « elles offrent en effet  un filet de sécurité à ceux qui, sans elles, seraient probablement au chômage ».  Cela d'autant plus qu'en parallèle à la croissance démographique assez soutenue que connait le continent, sa population active s'accroît aussi d'année en année, amplifiant ainsi la pression sur le marché du travail mais aussi les défis socioéconomiques et politiques.

« La bonne nouvelle est que ce qui favorise la croissance du secteur formel contribue aussi à accroître la productivité des entreprises familiales », annonce le FMI à l'intention des décideurs politiques et des acteurs économiques et pour le FMI, les autorités devraient s'intéresser à prendre des mesures destinées à tirer profit des opportunités de croissance qu'offre ce secteur. Ce qui suppose d'abord une reconnaissance du rôle économique majeur que jouent, et devraient continuer à jouer encore longtemps, les entreprises familiales.

« Les gouvernants devraient miser en priorité sur des politiques favorisant la productivité de ces entreprises plutôt que visant à augmenter les recettes fiscales collectées auprès d'elles ».

C'est aussi une bonne nouvelle, certes logique mais qui ne manquera pas de surprendre surtout venant du FMI et dans un contexte où la mobilisation des ressources internes constituent une impérieuse nécessité pour les économies des pays d'Afrique subsaharienne. Le Fonds a en effet mis en avant les risques sur un renforcement de la pression fiscale sur les entreprises relevant du secteur informel même si pour le cas des grandes entreprises qui choisissent de frauder pour ne pas payer une partie ou la totalité de leurs impôts, « les autorités compétentes devraient travailler à améliorer le respect des obligations fiscales ».

Dans la même lancée, le FMI a recommander d'autres mesures visant en priorité à améliorer l'accès aux financements et renforcer l'efficacité des marchés de produits et qui devraient contribuer à l'expansion du secteur formel. Il s'agira, à la foi, de formaliser les activités informelles tout en développant le secteur formel. « L'amélioration de l'accès aux financements est essentielle pour étendre la portée du secteur formel et, comme l'accès aux services financiers formels est souvent difficile dans les pays à faible revenu, leurs dirigeants pourraient peut-être se concentrer sur le développement des innovations technologiques financières, par le biais de la banque mobile, des technologies financières, ...» a listé le FMI. Dans le même sens, les politiques publiques préconisées devraient veiller à favoriser l'efficacité des marchés de produits qui est tout aussi important aussi, « tout comme le coût d'exportation et le coût d'exécution des contrats paraissent cruciaux, de même que le raccordement à l'électricité ».

Croissance africaine à la peine

Dans un contexte économique marqué par une persistance de la morosité de la dynamique pour les pays de la région, l'analyse du FMI surtout le rôle de levier que peut jouer le secteur informel pour insuffler une nouvelle dynamique à la croissance. Les perspectives économiques régionales ont d'ailleurs été déclinées sur les alternatives qui s'offrent aux pays africains pour faire « redémarrer la croissance ». Après des années d'embellie, la croissance africaine est en effet à la peine avec un rythme de progression de 1,4% estimé en 2016, soit son niveau le plus bas en deux décennies. En 2017, le taux projeté est certes de 2,6%, comme l'a relativement anticipé la Banque mondiale il y a quelques jours dans ses prévisions, ce qui d'après le rapport « placera à peine l'Afrique subsaharienne sur une trajectoire de hausse du revenu par habitant ».

L'année en cours s'annonce donc plus reluisante mais ce léger rebond est somme toute assez modeste, ce qui pour le FMI impose aux pays d'Afrique subsaharienne de « prendre d'urgence des mesures vigoureuses pour stimuler la croissance dans la région ».

Selon les explications du directeur Afrique du FMI, Abebe Aemro Selassie, les perspectives globalement médiocres s'expliquent en partie par un ajustement insuffisant des politiques économiques. Or, souligne-t-il, « le retard observé dans l'exécution des ajustements indispensables crée de l'incertitude, freine l'investissement et risque d'engendrer des problèmes encore plus importants à l'avenir ».

Ajustements et réformes structurelles

Comme l'ont relevé plusieurs analyses publiées ces derniers temps, le contexte ne s'étend pas à tous les pays et les sous-régions ne sont pas logés à la même enseigne. Certains pays d'Afrique de l'Ouest et de l'Est comme la Côte d'Ivoire, le Sénégal ou le Kenya, continuent d'afficher une dynamique plus soutenue avec des taux atteignant une moyenne de  5% au plus. Cependant, le rapport constate que l'ajustement dans les pays riches en ressources naturelles a été retardé citant en particulier, les pays exportateurs de pétrole tels que l'Angola, le Nigéria et les pays de la Communauté économique et monétaire d'Afrique centrale (CEMAC). Ces pays ont encore des difficultés à faire face aux pertes de recettes budgétaires et aux pressions sur leur balance des paiements, trois ans environ après la baisse des prix du pétrole a relevé le rapport tout en ajoutant que des sources de vulnérabilité apparaissent aussi dans beaucoup de pays pauvres en ressources naturelles.

« Si ces pays ont généralement maintenu une croissance vigoureuse, leur déficit budgétaire est élevé depuis plusieurs années, car leurs gouvernements ont cherché à juste titre à s'attaquer aux déficits dans le domaine social et dans les infrastructures. En conséquence, leurs amortisseurs budgétaires et extérieurs diminuent et leur dette publique est en hausse».

Au regard de l'évolution de la situation et des perspectives tant régionales que mondiales, le FMI a rappelé, avec plus d'insistance et de détails certes, sa panoplie de mesures urgentes qui reviennent régulièrement dans ses recommandations à l'adresse des pays africains. Des mesures destinées à stimuler les leviers de la croissance pour la faire démarrer et qui varient en fonction des profils des pays et des défis socioéconomiques auxquels ils sont confrontés. Il s'agit pour l'essentiel des ajustements budgétaires, monétaires et fiscalaux ainsi que de l'accélération des réformes structurelles destinées à la transformation de l'économie africaine pour une croissance plus robuste, durable et surtout inclusive avec un accent particulier sur la recherche de la stabilité macroéconomique ainsi que le soutien aux couches sociales les plus défavorisées.

« L'Afrique subsaharienne reste une région qui dispose d'un potentiel de croissance considérable à moyen terme, à condition que des mesures internes vigoureuses soient mises en œuvre », n'a pas manqué de rappeler, en guise de conclusion et avec le brin d'optimisme, le directeur Afrique du FMI.

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