Privatisations et développement : illusions et perspectives

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Clélie Nallet, Chercheure au Centre Afrique subsaharienne de l’Institut français des relations internationales (IFRI).
Clélie Nallet, Chercheure au Centre Afrique subsaharienne de l’Institut français des relations internationales (IFRI). (Crédits : DR)
Actuellement, en Afrique, la plupart de pays ont entrepris un processus de désengagement dans des entreprises sur divers secteurs d’activités. Seuls quelques Etats comme l'Ethiopie ont choisi de garder le contrôle avec plus ou moins de succès. La réussite d'une politique de privatisation obéit à des règles.

Au cours de ces dernières années, les décideurs politiques et économiques ont développé un discours positif, allant dans le sens de la privatisation, du libéralisme, où ils posent le secteur privé en vecteur de développement. La position est défendue à la fois par les Etats africains et les acteurs de l'aide internationale au développement, à savoir les bailleurs de fonds. D'ailleurs dans le cadre de leurs projets en Afrique, ces derniers ont tendance à sous-traiter un grand nombre de leurs activités, en passant par le privé. Sur le terrain, cette politique se traduit par un désengagement, une prise de distance par rapport à la réalité, dans la lutte contre l'extrême pauvreté et le tout dans le cadre d'un mouvement assez global en faveur du libéralisme en Afrique.

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Un libéralisme qui offre des avantages, mais qui comporte aussi des inconvénients. La privatisation ouvre des perspectives de développement, à condition d'écarter un certain nombre de faux semblants. Dans le cadre de la création d'emploi, le développement du secteur privé peut contribuer à la réduction du chômage et générer des emplois de qualité, si les projets de privatisation en Afrique sont exécutés dans les conditions optimales.

L'Etat ne peut pas totalement se désengager d'une entreprise et céder toutes ses prérogatives à des acteurs du privé et espérer que les choses s'améliorent uniquement grâce aux investissements. La décision de désengagement de l'Etat est souvent motivée par le manque de ressources à investir. C'est face aux déficits des entreprises publiques africaines que la plupart des pays ont entrepris un processus de désengagement dans divers secteurs d'activités. Seuls quelques rares pays ont décidé de se maintenir et de garder le contrôle avec plus ou moins de succès. l'Ethiopie est l'un des cas les plus emblématiques. En Ethiopie -un cas très particulier jusqu'à très récemment- l'Etat dirige et contrôle l'économie de manière forte.

L'Ethiopie un modèle de mainmise de l'Etat

Le modèle éthiopien a marché en termes de croissance économique, mais cela a beaucoup moins marché en termes d'impact social. Les inégalités se sont creusées, la population n'a pas réellement bénéficié des fruits de cette croissance économique et cela a généré un certain nombre de tensions sociales. L'Ethiopie s'est appuyée sur le modèle asiatique du développemental state mis en place par Meles Zenawi au cours de son mandat en tant que Premier ministre. Ce modèle, où l'Etat reste le principal et souvent le seul actionnaire dans les entreprises des différents secteurs, a bien fonctionné. Il a réussi à créer de la croissance, c'est une évidence, même s'il y a tout un débat autour de ces chiffres de croissance.

Dans les années 2010, lorsque l'Etat éthiopien affichait une croissance de 14%, les chiffres du FMI faisaient état d'une croissance de 8%. Un autre avantage de ce choix économique, où l'Etat a gardé un contrôle fort sur l'économie jusqu'à très récemment, est qu'il a épargné le pays des conséquences de la crise économique. L'Ethiopie a été épargnée des divers effets de la crise économique alentour, a réussi à protéger son économie et à préserver son niveau de croissance. Le nouveau gouvernement d'Abiy Ahmed a lancé une vague de privatisations avec l'annonce de privatisations de quatre entreprises nationales. L'idée, c'est de commencer à structurer  et à développer le secteur privé. Ces privatisations qui, sur le court terme, visent à enrayer le manque de devises, restent partielles et l'Etat va continuer à garder le contrôle.

Le cas de l'Ethiopie qui a fait mieux que beaucoup de pays africains plus libéraux montre que les deux modèles peuvent fonctionner. Le secteur public peut faire aussi mal que le privé. Pour ce qui est de la privatisation, il suffit de respecter un ensemble de règles et de trouver le juste équilibre. Le processus de privatisation doit se faire de manière réfléchie, transparente et bénéficier d'un suivi régulier. Aussi, au lieu de procéder à des privatisations, dans plusieurs domaines, les Etats peuvent imaginer des partenariats avec le secteur privé (PPP).

Assurer le service public

Au niveau de certains secteurs qui s'apparentent aux services publics, il est difficile pour les Etats de les rentabiliser, mais aussi de se désengager. Ce sont généralement les entreprises de secteurs dits stratégiques dans lesquelles l'Etat est contraint d'investir à perte pour assurer une bonne qualité de service. C'est le cas du domaine des transports de masse. J'ai réalisé une étude sur le tramway d'Addis-Abeba, c'est un projet intéressant qui ne sera pas lucratif, mais qui génère un fort impact social. Il a en effet permis, grâce à une volonté politique et aux subventions, de réduire considérablement le prix du trajet sur de longues distances. Il permet par exemple à des populations précaires, habitant souvent les périphéries des villes, de se rendre sur leur lieu de travail dans les quartiers centraux, à coût abordable. Et nous savons que l'accès à l'emploi est un enjeu central pour le Continent.

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