Pour Amnesty International, « la Covid-19 a exacerbé des situations d’inégalités et d’atteintes aux libertés en Afrique » [Entretien]

Selon le rapport d'Amnesty International, le nombre d'exécutions en Afrique a baissé de 36% en 2020, mais la pandémie de Covid-19 a révélé de nouvelles difficultés. Retour avec Samira Daoud, la directrice régionale d'Amnesty International pour l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique centrale, sur l'évolution des droits humains en Afrique, sur fond de pandémie, de terrorisme et d'échéances électorales...

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Samira Daoud, directrice régionale d'Amnesty International pour l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique centrale.
Samira Daoud, directrice régionale d'Amnesty International pour l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique centrale. (Crédits : DR.)

La Tribune Afrique - Que révèle votre dernier rapport relatif à la peine de mort, publié le 21 avril dernier ?

Samira Daoud - En dépit de la pandémie de Covid-19, plusieurs pays ont continué à prononcer des condamnations à mort et à procéder à des exécutions. En Egypte, le nombre d'exécutions a triplé. Parallèlement, le nombre total d'exécutions dans le monde ne cesse de baisser et n'a jamais été aussi bas depuis 10 ans. Nous nous dirigeons vers une ère « abolitionniste ». En chiffres, 107 personnes ont été exécutées en Egypte en 2020. En Afrique subsaharienne, le recours à la peine de mort a diminué et le nombre d'exécutions a baissé de 36%, passant de 25 à 16 cas entre 2019 et 2020. Le nombre de condamnations a quant à lui, diminué de 6% (325 condamnations en 2019 à 305 en 2020). Le Botswana, la Somalie et le Soudan du Sud sont les pays à avoir procédé à des exécutions. Par ailleurs, le Tchad a aboli la peine de mort pour tous les crimes. Enfin, nous avons observé une hausse de 87% des commutations de sentences capitales, en peine de prison. Ceci est probablement dû à la pandémie, mais aussi à tout le travail réalisé en amont, pour abolir la peine de mort. L'an dernier, la Commission des droits de l'Homme et des peuples a d'ailleurs réaffirmé son opposition à la peine de mort, la Charte interdit la privation arbitraire du droit à la vie et reconnaît l'intégrité physique de la personne humaine. Le continent africain va dans le bon sens...

Existe-t-il un lien entre la baisse des condamnations à mort et le nombre de condamnations à la prison ferme ou les disparitions constatées ?

Il n'y a pas forcément de lien entre les deux. Les pays qui ont aboli la peine de mort, sont généralement engagés sur ce terrain depuis longtemps et prennent à un moment donné, la responsabilité politique d'aller au bout du processus abolitionniste. Au niveau des exécutions sommaires, il n'existe pas de chiffres officiels en la matière. Au Tchad par exemple, qui vient d'abolir la peine de mort, il y a peut-être eu des actes de cette nature, liée à l'actualité politique, même si cela n'est pas documenté.

L'abolition de la peine de mort est-elle devenue un argument politique, par exemple au Tchad que vous citez ?

Cela faisait longtemps que le Tchad devait abolir la peine de mort, mais la réforme a été suspendue en raison d'urgences sécuritaires liées au terrorisme. Finalement, le Tchad a confirmé cette réforme juste avant l'élection présidentielle. On peut considérer que l'abolition de la peine de mort peut être un élément diplomatique, mais pas nécessairement. Il existe plusieurs pays qui refusent obstinément d'abolir la peine de mort alors qu'ils voudraient être considérés comme de « bons élèves » au niveau mondial ; c'est le cas du Ghana par exemple. Le sujet reste difficile et l'abolition de la peine de mort n'a jamais été une mesure populaire, y compris en Europe...

Existe-t-il des spécificités africaines en matière d'approche des droits de l'Homme ?

Il existe une grande ouverture de la part des autorités qui nous reçoivent, en règle générale. Nous leur faisons part de nos préoccupations. Cela étant, il y a parfois un manque de prise en considération de ce que l'on avance. Certains rejettent en bloc ce qui est dit par Amnesty International, sans élément probant de contradiction... Le Cameroun nous a bien reçus avant de nous rejeter. Je suis moi-même persona non grata dans ce pays. En Guinée, il existe aussi une volonté de nous rencontrer en parallèle à des réactions assez virulentes contre nous. Pourtant, nous demandons simplement que des enquêtes soient ouvertes lorsque des crimes sont commis ou que nos recommandations soient prises en considération. La posture du déni permanent ne tient pas, surtout face aux rapports très documentés que nous présentons.

Quels sont les impacts de la Covid-19 sur les droits de l'Homme ?

Si la pandémie n'a pas eu le même impact sanitaire que dans d'autres régions du monde, la Covid-19 a exacerbé des situations d'inégalité et d'atteinte aux libertés en Afrique. Elle a également été utilisée comme prétexte par certains gouvernements pour intensifier la répression ou pour étouffer la dissidence. Nous avons observé une interdiction systématique des manifestations, en particulier celles qui étaient organisées par des forces de l'opposition ou par la société civile, alors que simultanément, de grands rassemblements organisés par des partis politiques majoritaires se tenaient sans difficulté. Plusieurs manifestations pacifiques ont été violemment réprimées, comme ce fut le cas au Nigéria ou en Guinée où plusieurs dizaines de personnes ont été tuées par les forces de sécurité, sur fond de pandémie et de modification constitutionnelle (...) Parallèlement, la Covid-19 a eu un impact économique et social très important sur le continent, ce qui peut expliquer en partie des mouvements de colère observés dans certains pays comme au Sénégal récemment.

Avec la recrudescence des attaques terroristes: où en sont les droits de l'Homme dans le Sahel ?

Au Sahel, mais aussi en Afrique centrale, les groupes armés ont continué d'attaquer les civils. Les attaques de Boko-Haram au Nigéria et les groupes armés centrafricains se sont poursuivies. Parallèlement, les forces de sécurité elles-mêmes ont commis de très graves violations des droits humains contre la population civile, comme des exécutions extrajudiciaires ou des disparitions forcées. Tout cela a été documenté au Niger, au Mali et au Burkina Faso.

En substance que recouvre votre dernier rapport concernant la situation au Mali ?

Il s'est penché sur les victimes des manifestations et du coup d'État à Bamako, Kayes et Sikasso. Au moins 18 passants et manifestants ont été tués par balles, par les forces de sécurité. Les conclusions d'Amnesty International démentent la déclaration des autorités qui affirment que le coup d'État s'est déroulé sans effusion de sang. Plusieurs personnes ont été touchées dans le dos, ce qui écarte la thèse de la légitime défense. A ce jour, malgré les témoignages recueillis sur le terrain, la justice n'est pas rendue (...) Nous avons également présenté un rapport sur le Congo. Ce rapport intitulé « Sur le dos de la crise : Violations du droit à la santé et répression des défenseurs des droits économiques et sociaux en République du Congo », documente l'impact de la crise économique depuis en 2014 (consécutive à la chute du prix du pétrole), qui se poursuit avec la pandémie du COVID-19, sur fond de mesures d'austérité, de crise économique et de mauvaise gestion, en matière d'accès à la santé. Nous avons observé une vague de répression contre les personnes qui s'opposaient précisément à ces mesures d'austérité dans le pays.

L'arrivée d'Agnès Callamard, nouvelle Secrétaire générale d'Amnesty s'accompagnera-t-elle d'une redéfinition stratégique ?

Le calendrier prévoit d'ici cet été qu'Amnesty International adopte une nouvelle stratégie. Cela coïncide avec l'arrivée de notre nouvelle Secrétaire générale. Nous sommes très heureux de son arrivée parmi nous, car elle dispose d'une grande expérience de la question des droits humains ainsi qu'une solide légitimité en la matière. Nous sommes en train de redéfinir les problématiques prioritaires sur lesquelles nous allons concentrer notre énergie.

Le 25 mai 2020, vous avez créé le prix Gaëtan Mootoo : que recouvre-t-il ?

Ce prix nous tient à cœur, car il a été créé en hommage à l'un des chercheurs historiques d'Amnesty International, qui a beaucoup travaillé sur l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique centrale et qui est décédé il y a 3 ans. Nous voulions permettre à de jeunes défenseurs des droits humains d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale francophone de bénéficier d'une formation sur le droit international, le droit humanitaire et les droits de l'Homme. L'appel a été lancé en 2020, mais malheureusement la Covid-19 a interrompu temporairement le projet. La bourse permet au lauréat d'assister à une formation de 5 semaines à l'Institut René Cassin de Strasbourg. L'appel vient d'être lancé pour 2021 et nous sélectionnons actuellement les candidatures. Cette fois-ci, une formation virtuelle sera proposée si les conditions sanitaires ne permettent pas au(x) lauréat(s) de se déplacer.

Ces derniers jours, la presse a révélé un scandale lié au racisme au sein d'Amnesty en Grande-Bretagne. Quelle est votre réaction face à ces accusations par d'anciens collaborateurs ?

Amnesty UK a été touché par cela et c'est très grave. Le sujet est pris très au sérieux au sein d'Amnesty International. Les organisations ne peuvent pas échapper à la réalité du monde. Nous ne sommes pas hors-sol. Nous allons traiter cette question en profondeur au sein de notre organisation. Notre ambition est de résoudre ce problème en interne, mais aussi de s'affirmer comme une organisation antiraciste.

Dans l'inconscient collectif, les années 80 étaient celles de « l'humanitaire » puis sont arrivées les « années développement » et aujourd'hui on parle de « co-construction » : de quelle manière a évolué le champ de vos activités et la perception des organisations des droits de l'Homme, globalement ?

La question des droits de l'Homme est revenue de manière très forte, en réponse à certaines régions autoritaires, mais aussi au regard de la pandémie. En même temps, les droits de l'Homme sont encore trop souvent considérés comme un « luxe », peut-être aussi, car nous insistons beaucoup sur les droits civils et politiques alors que les droits économiques et sociaux ne sont pas davantage comblés... Nous sommes dans un contexte qui a rarement été aussi virulent contre les libertés partout dans le monde, y compris dans le monde occidental. L'environnement dans lequel nous évoluons depuis 30 ans est beaucoup plus difficile. Cela est porteur d'un certain nombre de réactions de citoyens qui peut-être, n'étaient pas spécialement intéressés par ces questions... Toutefois, nous avons réalisé une étude dans 6 pays d'Afrique subsaharienne qui a fait ressortir le fait qu'une écrasante majorité des personnes restent très attachées au respect des droits humains. D'ailleurs, à la question de renoncer à leurs libertés face au terrorisme par exemple, rares sont ceux prêts à sacrifier leurs libertés...

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