Afrique du Sud : l'ANC célèbre son 110e anniversaire « sans vuvuzuelas ni trompettes »

Samedi dernier, l'African National Congress fêtait ses 110 ans à Polokwane dans la province du Limpopo, sans grande liesse populaire. Dans un contexte économique en berne, de pandémie marquée par la découverte du variant Omicron et sur fond de procès anti-corruption liés aux « années Zuma », l'ambiance n'était pas vraiment à la fête dans la nation arc-en-ciel.

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(Crédits : DR.)

L'ANC traverse une période de troubles protéiformes. La découverte du variant Omicron en novembre dernier a provoqué le courroux du président Ramaphosa après le « boycott touristique » du pays au tout début de la haute saison touristique. L'incendie dévastateur du parlement sud-africain dans la ville du Cap au lendemain des funérailles du très populaire archevêque anglican Desmond Tutu (décédé le 26 décembre 2021 à l'âge de 90 ans) n'a pas amélioré le moral des Sud-africains. « Le pays tout entier a été choqué, indigné et attristé par la destruction parce que l'institution du parlement est dépositaire de notre démocratie et un symbole de la stabilité démocratique de notre peuple », a déclaré le président sud-africain depuis le stade de Polokwane, à l'occasion des célébrations du 110e anniversaire de l'ANC. La jauge fixée à 2 000 personnes pour les rassemblements extérieurs en raison de la pandémie de Covid-19, avait par ailleurs, limité la fête dans une Afrique du Sud où l'avenir du parti de Mandela, -le leader historique de l'ANC-, semble s'assombrir sur fond d'une corruption associée aux « années Zuma » de 2009 à 2018.

Il est loin le temps de l'adhésion unanime pour le parti libérateur de l'apartheid. Alors que l'une des dernières grandes figures de la lutte contre le régime ségrégationniste sud-africain vient de disparaître, l'heure est aux règlements de compte politique et juridique. Sur le plan politique, l'ANC aujourd'hui divisé, a enregistré une défaite retentissante aux élections locales du 1er novembre, recueillant seulement 46% des voix. « Les gens sont déçus de l'ANC », reconnaissait le parti par voie de communiqué au lendemain des résultats. Au niveau juridique, la situation n'est guère plus favorable. « Ceux qui sont coupables de corruption, d'indiscipline, de factionnalisme et qui sapent notre démocratie n'ont pas leur place dans l'ANC », a rappelé Cyril Ramaphosa depuis le Limpopo, appelant à la refondation du parti.

Les 874 pages de la première partie du rapport Zondo issu de la commission d'enquête sur la « capture de l'Etat », remis le 4 janvier au président Ramaphosa sur la corruption et rassemblant quelques 300 témoignages recueillis pendant quatre ans, ont replacé au centre du débat politique, « un passé qui ne passe pas » parmi des électeurs sud-africains aux prises avec un chômage endémique qui a atteint le niveau record de 34,9 % au troisième trimestre 2021.

Un parti fracturé sur l'autel de la lutte contre la corruption

« Nettoyons l'ANC », a déclaré le président sud-africain samedi 8 janvier. Cyril Ramaphosa avait lui-même été entendu par la commission Zondo en avril, en qualité de vice-président de l'ANC entre 2014 et 2018, dans une affaire de détournements de fonds publics estimés à 30 milliards d'euros. Le méga-procès s'intéresse aux compagnies parapubliques mais aussi à la vente d'armes ou d'électricité. Pour les auteurs du rapport, il s'agit d'un « tableau de la corruption rampante à peine croyable » qui a plombé les finances de compagnies nationales comme la South African Airways (SAA) (aujourd'hui détenue à 51 % par Takatso, un consortium privé).

L'image de l'ANC, le parti de libération des noirs sud-africains et de la réconciliation nationale, est durablement ternie par les scandales. Pourtant, en dépit d'une économie en berne, d'un chômage exponentiel et d'une lassitude des Sud-africains face aux affaires de corruption sous la présidence Zuma, l'arrestation de l'ancien président en début du mois de juillet, avait provoqué l'ire de ses supporters les plus fidèles. Condamné le 29 juin 2021, à 15 mois de prison ferme pour outrage à la justice, Jacob Zuma, figure historique de la lutte contre l'apartheid, a conservé malgré toutes les affaires qui l'entourent, un certain crédit dans les rangs de l'ANC.

Le 9 juillet 2021, au lendemain de son incarcération, des émeutes assorties de pillages dans un contexte de pandémie de Covid-19 éclataient dans la région d'origine de l'ancien président, le Kwazulu-Natal et dans celle du Gauteng, faisant craindre un risque accru de pénurie alimentaire. Avec 342 morts enregistrées, ces manifestations sont considérées comme les plus violentes depuis la fin de l'apartheid. « Nous devons défendre nos progrès démocratiques contre les tentatives d'affaiblir l'ordre constitutionnel et de déstabiliser notre démocratie », a souligné le président Cyril Ramaphosa samedi dernier, eu égard aux émeutes de l'été 2021.

Enfin, les dépenses liées aux festivités de ce 110ème anniversaire de l'African National Congress ont été fixées a minima. « Nous avons voulu éviter des dépenses exorbitantes », déclarait à l'AFP Ronald Lamola, le ministre de la Justice, qui qualifiait par ailleurs de « stables » les finances du parti. Cette affirmation s'inscrit à contre-courant des déclarations de Melanie Verwoerd, ancienne députée de l'ANC qui indique à Al-Jazeera que le parti est « clairement en difficulté » et souffre « financièrement, à cause d'une nouvelle loi sur le financement des partis politiques », ajoutant qu'il est aujourd'hui « pratiquement en situation de faillite et n'est plus en mesure, depuis longtemps, de payer ses employés » (des retards de paiement qui ont donné lieu à plusieurs manifestations devant le siège du parti, à Johannesburg au second semestre 2021).

La contestation des Sud-africains gronde et la mauvaise performance enregistrée par l'ANC lors des dernières échéances électorales, fait désormais craindre aux leaders du parti qui vient de souffler ses 110 bougies, un vote sanction lors des prochaines élections générales de 2024.

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