Cyril Ramaphosa et Macky Sall ou le panafricanisme décomplexé au Forum de Dakar

Après une interruption consécutive à l'arrivée de la pandémie de Covid-19, le Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité revient en force avec Cyril Ramaphosa comme invité d'honneur. Cette rencontre a permis de consolider la relation bilatérale entre l'Afrique du Sud et le Sénégal, tout en servant les intérêts présidentiels respectifs, sur fond de panafricanisme revigoré.

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(Crédits : LTA/Marie -France Réveillard)

Les 6 et 7 décembre, la ville de Dakar s'était drapée des couleurs de la nation arc-en-ciel, avec la venue de Cyril Ramaphosa, le président sud-africain, invité d'honneur d'un forum international sur la paix et la sécurité, intitulé « Enjeux de stabilité post-Covid-19 : défis sécuritaires et nouvelles menaces ». Pendant quelques jours, les drapeaux sud-africains ont flotté sur la capitale sénégalaise et les enseignes lumineuses sur la route de Diamniadio défilaient dans la langue de Shakespeare.

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Ce déplacement dakarois de Cyril Ramaphosa s'est inscrit dans une tournée ouest-africaine qui l'a conduit du Nigeria au Sénégal en passant par le Ghana et la Côte d'Ivoire. Le président sud-africain était venu dans l'objectif de resserrer les liens avec les partenaires de l'ouest du continent à l'heure de l'intégration régionale, sur fond d'opérationnalisation de la zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf).

A Abuja, sa visite était placée sous le signe du business, à l'occasion de la 10e session de la Commission binationale Nigeria-Afrique du Sud (respectivement 1ère et 2e puissances économiques du continent). En 2020, le volume des échanges entre les deux locomotives africaines s'élevait à 2,9 milliards de dollars. L'Afrique du Sud importa l'équivalent de 2,48 milliards du Nigeria (essentiellement des matières premières) et y exporta pour 425 millions de dollars. Cette visite était particulièrement attendue, eu égard aux relations diplomatiques perturbées par les attaques xénophobes qui avaient provoqué un boycott massif des Nigerians en Afrique du Sud, suite à la vague de violence meurtrière de 2019.

« Les Sud-africains ne sont pas xénophobes. Quand vous regardez le développement de l'Afrique du Sud, la plus grande partie a été construite par les Africains du continent (...) Ce qu'il s'est passé il y a deux ans était une réaction à nos propres défis contre la pauvreté », a déclaré Cyril Ramaphosa le 7 décembre dernier, lors d'une conférence de presse organisée à la présidence du Sénégal, aux côtés du président Macky Sall, au lendemain de sa participation au Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité.

Signatures de plusieurs accords bilatéraux à Dakar

Dès son arrivée à Dakar, Cyril Ramaphosa a rappelé les « liens historiques forts » entre le Sénégal et l'Afrique du Sud. « Pendant l'apartheid, ce sont des sommités comme le président Abdou Diouf qui ont ouvert la voie à la négociation, à une époque où les mouvements de libération étaient encore interdits (...) Les pourparlers de Dakar ont été une étape importante dans le processus vers un règlement négocié entre le Congrès national africain (ANC) et le régime d'apartheid. Nous sommes redevables au gouvernement et au peuple sénégalais », a-t-il déclaré.

Appelant à une coopération bilatérale renforcée, il a ajouté que « l'Afrique du Sud attend avec impatience la finalisation du processus qui verra l'île de Gorée jumelée à Robben Island en Afrique du Sud, où de nombreux dirigeants de -la- lutte pour la libération ont été emprisonnés, dont le président Nelson Mandela ».

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Décoré du titre de Docteur Honoris Causa de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar le 6 décembre, Cyril Ramaphosa a inauguré le lendemain la place Nelson Mandela à Gorée, avant d'inviter le président sénégalais en Afrique du Sud, dans le cadre d'une visite officielle immédiatement acceptée par son homologue. La référence à Mandela fait toujours recette.

Les chefs d'Etat sénégalais et sud-africain ont demandé à leur ministre des Affaires étrangères d'organiser en 2022, une commission mixte de coopération sénégalo-sud-africaine et ont exhorté leurs gouvernements à travailler sur la mise en œuvre d'un protocole d'accord de coopération militaire (formation, industrie de la défense, acquisition d'équipements et échanges de renseignements). Invitant les secteurs privés à multiplier les partenariats, ils ont également appelé à la reprise des travaux relatifs à la signature d'un accord de non double imposition entre les deux pays. Au total, quatre accords portant sur les consultations politiques, la commission mixte de coopération, la santé, la pêche et l'aquaculture, ont été conclus pendant la visite officielle du président sud-africain au Sénégal.

L'offensive sénégalo-sud-africaine contre l'Occident au Forum de Dakar

Régulièrement stigmatisé pour sa proximité avec les multinationales occidentales, Ramaphosa a profité de son déplacement au Sénégal pour dénoncer le blocage des brevets des vaccins anti-Covid-19 et pour revenir sur la fermeture des frontières liée à la découverte du variant Omicron. « En tant que pays africains, nous rejetons ce que le Secrétaire général de l'ONU a qualifié à juste titre d'apartheid des voyageurs (...) Il s'agit d'une pandémie mondiale et elle justifie la coopération, pas l'isolement et la punition de certains pays », a déclaré le président sud-africain, dès la session d'ouverture du Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité.

« Les scientifiques sud-africains ont découvert Omicron et ont pris la responsabilité d'informer le monde immédiatement et quel a été le résultat ? L'affolement des pays du Nord et notre isolement sur le plan mondial », a-t-il regretté. Après avoir souligné la « rapacité » des partenaires occidentaux, il révélait la teneur d'un appel téléphonique avec Bruxelles, jugé « condescendant », aux côtés de Charles Michel, le président du Conseil européen quelque peu gêné aux entournures. « De l'Europe, j'ai juste reçu un appel disant : nous interdisons les voyages, merci, au revoir. Aucune possibilité de discussion (...) En tant qu'Africains, nous sommes respectueux. Nous l'avons toujours été et c'est peut-être là qu'est notre erreur et ce pourquoi nous avons été colonisés, parce que nous respectons trop. Respectez nous aussi ! ». La salve présidentielle est applaudie par un amphithéâtre comble et permet au président Ramaphosa de redorer son blason panafricain.

« Cet isolement est inacceptable (...) Nous devons arrêter de faire peur à l'humanité entière. Isoler un pays qui a fait preuve de transparence est discriminatoire et contreproductif », abondait le président sénégalais, dans la foulée.

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Macky Sall s'est ensuite focalisé sur la question sécuritaire qui était le thème central du Forum de Dakar. « Pourquoi est-ce qu'on échoue au Sahel ? On doit s'interroger », a-t-il lancé, avant de préciser que les financements n'étaient pas suffisants pour lutter efficacement contre le terrorisme dont la menace descend progressivement vers la côte ouest-africaine.

« Au Moyen-Orient, une coalition internationale a permis de dégager les terroristes qui sont venus se réfugier en Afrique (...) Pour lutter contre le terrorisme et favoriser la paix, nous avons besoin de fonds », a-t-il insisté, soulignant au passage que l'Afrique n'avait pas eu accès aux mêmes aides que les pays du Nord depuis l'arrivée de la Covid-19. Payant encore le prix d'ajustements structurels et poussés à l'emprunt pour endiguer la pandémie - ce qui alourdit d'autant plus les déficits -, Macky Sall a estimé par ailleurs, que les pays africains étaient victimes de notations « injustes » de la part des agences internationales.

Enfin, il a rappelé son engagement pour une meilleure représentativité de l'Afrique au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies qui ne compte actuellement que 3 sièges non permanents pour 54 pays, et réclama la fin de cette « injustice » (une position partagée par le président Ramaphosa).

Une rencontre panafricaine qui sert aussi des intérêts nationaux

La rencontre sénégalo-sud-africaine a permis aux chefs d'Etat de relayer les urgences nationales au second plan de leur actualité respective. Cyril Ramaphosa traverse une année qualifiée de « catastrophique ». Le « travel ban » des pays du Nord suite à la découverte d'Omicron impacte de nouveau l'économie du pays qui entre en pleine saison touristique. Simultanément, son parti a enregistré sa pire performance depuis la fin de l'apartheid avec 46 % des voix aux élections locales de novembre.

Le président sud-africain a également maille à partir avec l'ANC. Les partisans de Jacob Zuma cherchent à relancer une motion de censure à son égard, suite à des soupçons d'irrégularités en matière de dépenses publiques et le jugent responsable de la « faillite » de plusieurs entreprises d'Etat à l'instar de la South African Airways (SAA). Le niveau de chômage qui atteint le niveau record de 34,9 % au troisième trimestre n'arrange pas le climat général d'une Afrique du Sud qui avait été traversée par des émeutes qualifiées d'insurrectionnelles par le gouvernement, en juillet dernier.

Au niveau géopolitique, le président sud-africain a profité de son séjour à Dakar pour replacer la question d'Israël au centre des discussions avec Macky Sall qui présidera prochainement l'Union africaine (UA). Israël est devenu observateur de l'UA depuis le 21 juillet 2021 et au pays de Mandela, la pilule ne passe pas... Dès le 28 juillet, le ministère des Affaires étrangères sud-africain qualifiait cette décision d'« injuste et injustifiée » étant prise « unilatéralement, sans consultation -des- membres [de l'UA, ndlr] ». L'Afrique du Sud demeure un indéfectible soutien à la cause palestinienne. Il n'y a plus d'ambassadeur sud-africain en Israël et le bureau de liaison de Tel-Aviv est réduit au strict minimum, sans mandat politique, commercial ni coopération au développement.

Ces derniers jours, des manifestations populaires ont été jusqu'à en appeler au boycott du concours Miss Univers organisé en Israël le 12 décembre. « Nous avons lancé un appel clair à Lalela Mswane [Miss Afrique du Sud, ndlr] pour qu'elle boycotte Miss Univers parce qu'il se déroule dans un Etat d'apartheid », déclarait fin novembre, Mandla Mandela, le député de l'ANC au célèbre patronyme (petit-fils de Nelson Mandela).

forum dakar

De son côté, le président sénégalais doit rassurer les esprits sénégalais afin que les émeutes de mars 2021 ne soient pas les prémices de nouvelles contestations, alors que plane l'option d'un troisième mandat. La situation reste volatile comme en témoigne la grève des transporteurs sénégalais qui s'est achevée à la veille de l'ouverture d'un Forum de Dakar qui tombait à point nommé. Macky Sall a bénéficié d'une exposition bienvenue dans le cadre d'un forum qui n'aura jamais compté autant de personnalités internationales. Présidents sud-africain, nigérien, bissau-guinéen et président du Conseil européen, mais aussi ministres européens, africains et délégations venues des quatre coins du monde (Etats-Unis, Japon, UE,...), s'étaient réunis au Centre international de conférences Abdou Diouf (CICAD) de Diamniadio, pour échanger sur les luttes contre l'extrémisme violent et les pandémies mais aussi sur le renforcement des relations internationales et interrégionales, la désinformation, la sécurité et le développement, la cybersécurité, la démographie et le changement climatique. C'est une véritable démonstration de force du président Macky Sall, à la veille de la présidence sénégalaise de l'UA, en dépit des nouvelles restrictions sanitaires liées à l'arrivée du variant Omicron.

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