6 Français et 2 Nigériens assassinés : Acted porte plainte, la France ouvre une enquête

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(Crédits : Reuters)
Dimanche 9 août, 6 humanitaires français, leur chauffeur et leur guide nigériens ont perdu la vie dans la réserve de Kouré, au Niger. L’opération criminelle n’a pour l’heure pas été revendiquée mais face à la recrudescence d’attaques, c’est le drame de trop pour Frédéric Roussel, le co-fondateur d’Acted, qui exhorte la communauté internationale à réagir en renforçant la protection des acteurs de l’humanitaire...

« C'est avec une profonde tristesse que nous confirmons la mort de sept de nos collègues ainsi que de leur guide au Niger, assassinés lâchement et sans raison par des individus armés dans la région de Kouré, au sud-est de Niamey, le 9 août 2020 » peut-on lire sur le site Internet de l'ONG Acted (ndlr : active dans 37 pays, elle emploie 6 000 personnes dans le monde). Présente dans la zone dite des « 3 Frontières », elle intervient en particulier, du côté de Tillabéry et de Diffa, pour apporter une réponse aux urgences du Niger, qui compte plus de 218.000 réfugiés et où 2,9 millions de personnes nécessitent une aide humanitaire (dont 1,6 millions d'enfants).

A 11h30 (heure locale) dimanche dernier, des hommes en armes sur leur moto, prennent d'assaut un véhicule transportant 6 Français et 2 Nigériens, au niveau de la réserve de girafes de Kouré, au sud-est du pays. Du drame, les chaînes d'information exposent la carcasse carbonisée de la Toyota transportant les victimes, les corps sans vie floutés, gisant non loin du véhicule, reflétant l'épilogue macabre de l'attaque.

Conformément aux mesures de sécurité prises par les collaborateurs d'Acted, les victimes avaient demandé à leur hiérarchie, la permission de se déplacer dans la réserve, 72h avant le drame. Une requête qui avait été acceptée. Cette attaque représente un « paradoxe tragique » selon Frédéric Roussel, co-fondateur et Directeur du développement d'ACTED. « Nos humanitaires sont morts dans une zone jaune où on pouvait aller » insiste t-il, écartant ainsi, toute suspicion d'imprudence sécuritaire. « A 9h30, ils nous ont appelé pour nous prévenir qu'ils étaient bien arrivés à la réserve (...) à 13h30, les gardes forestiers ont retrouvé le véhicule » a poursuivi Marie-Pierre Caley, co-fondatrice et Directrice générale d'ACTED, lors de la conférence de presse du 10 août, qui s'est tenue au siège de l'ONG, à Paris. C'est une attaque sans précédent dans cette région qui était jusque là, « très fréquentée par la communauté internationale » a-t-elle ajouté.

On en sait plus sur les victimes

Alors que les membres d'Acted sont restés discrets sur l'identité des victimes, les travailleurs humanitaires étaient jeunes (entre 25 et 35 ans). Au total, 4 femmes et 4 hommes âgés de 25 à 50 ans, ont perdu la vie dimanche dernier, dont Kadri Abdou Gamatche, 50 ans, le guide et président de l'Association des guides de girafes de Kouré. Boubacar Garba Soulay, 50 ans, était le chauffeur du 4X4. Un jeune volontaire international était aussi du voyage. « C'était la première fois qu'il sortait de Niamey » a indiqué Frédéric Roussel. Il s'agit de Léo, Chargé de logistique de 25 ans, fraîchement diplômé de la Rennes School of Business. Antonin, un autre Breton de 26 ans, qui avait déjà opéré comme Responsable financier au Mali, figure parmi les victimes, selon nos confrères de France Bleu Armorique.

Charline Fouchet, 30 ans, Docteur en Gestion, originaire de Seine-Maritime, qui venait de rejoindre l'ONG compterait parmi les victimes, comme en témoignent les messages qui abondent sur Twitter (ndlr : du compte de l'Université d'Aix-Marseille à celui de l'ancien Premier ministre français, Benoît Hamon). Le Parisien annonce que Nadifa, la trentaine, venait de rejoindre Acted en juin dernier. Enfin, Stella âgée de 28 ans, diplômée de l'Institut Bioforce, originaire de Montpellier et Myriam (de la même génération) venue de Toulouse et qui travaillait depuis 2 ans pour Acted, ont également perdu la vie dans la réserve de Kouré. Des cérémonies d'hommage aux victimes devraient rapidement être organisées dans l'hexagone.

Acted lance un appel à la communauté internationale

« J'observe un changement très pénible depuis 25 ans. Les pouvoirs publics n'arrivent pas à régler les conflits et on demande aux ONG d'opérer des missions de service public, là où plus personne ne veut aller » souligne Frédéric Roussel. De leur statut « d'inviolabilité et de sacré », les ONG sont devenues « des victimes prioritaires (...) La communauté internationale a failli » poursuit-il. En août 2019, Acted alertait déjà sur les risques encourus par les humanitaires au Sahel, en particulier à Menaka au Mali, où ils étaient victimes de 6 incidents de braquages et cambriolages par mois, en moyenne. Un an plus tard, le ton est monté d'un cran. « Nous lançons un appel à la communauté internationale, au Conseil de sécurité des Nations unies et aux gouvernements pour porter dans tous les forums internationaux, la question de l'inviolabilité des humanitaires » a lancé Frédéric Roussel, au lendemain des faits. Alors que les diplomates et les journalistes bénéficient de la « protection » de conventions internationales, le vide juridique entourant le personnel humanitaire est un problème majeur qu'il faut régler urgemment selon le co-fondateur d'Acted, qui affirme par ailleurs, qu'il n'est pas question de quitter le Sahel. Pour l'heure, les opérations de l'ONG sont suspendues dans le pays, jusqu'à nouvel ordre. Maître Joseph Breham, l'avocat d'Acted a annoncé qu'une plainte pénale serait déposée dès que possible, afin de connaître les circonstances de cette attaque meurtrière. « Etait-ce planifié ? Qui est responsable ? Qui a financé ? » interroge l'avocat, ajoutant qu'une équipe d'investigation partira sur le terrain, dans les jours à venir. Du côté des autorités françaises, le parquet national antiterroriste (PNAT) a annoncé lundi 10 août, l'ouverture d'une enquête « des chefs d'assassinats en relation avec une entreprise terroriste et association de malfaiteurs terroriste criminelle » (ndlr : confiée à la DGSI et à la sous-direction antiterroriste ou « SDAT »).

Le choix de Tillabéri, non loin de la future zone d'opération de Takuba

De la mort de Michel Germaneau en 2010 à l'attaque du 9 août dernier, les victimes civiles françaises ponctuent une décennie de crise sécuritaire sahélienne. Alors que la co-fondatrice d'Acted annonce un drame « sans précédent », l'ONG a néanmoins connu plusieurs drames retentissants ces dernières années. En septembre 2013, 2 employés d'Acted sont tués dans le nord-ouest de la République centrafricaine. En novembre de la même année, 6 membres de l'ONG de nationalité afghane, tombent dans une embuscade dans le nord-ouest de l'Afghanistan et y perdent la vie. Le 13 septembre 2014, l'ONG déplore la mort de David Haines, décapité en Syrie par des membres de l'Etat islamique et plus récemment, le 23 juillet, Acted annonce la mort d'un de ses employés nigérian par Boko Haram, au Nigeria.

Certains observateurs avancent un « sentiment anti-français » comme élément de réponse à cette nouvelle attaque dans le parc de Kouré. Un constat qui doit être nuancé selon Bakary Sambe, Directeur de Timbuktu Institute (ndlr : think-tank africain spécialisé dans la prévention des conflits et dans la diplomatie préventive) et fondateur de l'Observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique. « L'intervention militaire française auprès de ses partenaires est nécessaire pour gérer les urgences sécuritaires mais elle doit être complétée par toute une politique de prévention et de développement. La France devra de plus en plus penser sa présence en termes de stratégie civilo-militaire car se pose le double défi de remporter la guerre contre les terroristes mais aussi de gagner la paix avec les populations locales (...) Jusqu'à présent, la stratégie du tout-sécuritaire de la France n'a pas fonctionné  comme en témoigne la création de Takuba (ndlr : Task Force militaire européenne, lancée le 27 mars 2020) qui représente une sorte d'aveu d'échec de Barkhane » explique t-il.

Parmi les principales mouvances djihadistes que l'on retrouve au Niger, AQMI, Boko Haram et l'organisation de l'État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) se taillent la part du lion. « Etant donné le modus operandi, la cible, l'intensité de l'attaque et le choix de la région de Tillabéri, non loin de la zone d'opération future de Takuba et des forces spéciales, on pourrait penser à une préméditation de cette attaque » estime t-il par ailleurs. AQMI a fait savoir qu'elle était étrangère à cette affaire de fait, tous les regards se portent désormais vers l'EIGS.

Sécurité renforcée pour les Français présents au Sahel

La menace djihadiste au Sahel s'intensifie tout comme les pertes humaines et, c'est sur fond d'urgence sécuritaire, que s'est tenu le Sommet de Pau le 13 janvier 2020, qui a permis de renforcer la présence militaire française dans le Sahel, passant de 4.500 à 5.100 soldats dans le cadre de la force Barkhane. Cette présence reste cependant insuffisante pour contrer des menaces terroristes sur un territoire qui s'étend sur plus de 3 millions de km2... Par ailleurs, les alliés du G5 Sahel peinent à s'imposer face à des mouvances terroristes protéiformes, équipées et surtout bien informées. Selon les Nations unies, les violences imputées aux djihadistes et aux conflits intercommunautaires au Sahel, auraient coûté la vie à 4.000 personnes entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso en 2019.

Pourquoi cette attaque intervient-elle maintenant ? « Ces groupes détestent être oubliés or, la Covid-19 a occupé l'actualité pendant des mois, prenant l'ascendant sur l'information sécuritaire. Parallèlement, resitué dans son contexte, c'est-à-dire suite à l'annonce de victoires récentes de Barkhane et à la création de Takuba, cet épisode s'apparente à une démonstration de force qui repose sur une stratégie du non-oubli des assaillants » analyse Bakary Sambe.

Tandis qu'Emmanuel Macron a annoncé dès dimanche, que « tous les moyens » seront pris pour « élucider » les circonstances de cet « attentat » par voie de communiqué, le président du Niger Mahamadou Issoufou condamnait « une attaque terroriste lâche et barbare ». Lundi, les autorités nigériennes ont décidé d'élargir l'état d'urgence à la localité de Kouré, à l'issue d'un Conseil national de sécurité extraordinaire. Du côté du Quai d'Orsay, Jean-Yves Le Drian, le ministre français des Affaires étrangères a pour sa part, averti que « les responsables de cette attaque abjecte devraient répondre de leurs actes ».

Paris prépare sa réponse. Un Conseil de défense s'est tenu ce mardi dans la matinée, lors duquel il a notamment été question de faire le point sur les circonstances de cette nouvelle attaque meurtrière au Sahel et sur ses conséquences, en particulier au niveau militaire. Le président Macron a rendu hommage à l'engagement des 6 jeunes collaborateurs d'Acted, dès l'ouverture de cette visioconférence qu'il présidait depuis le Fort de Brégançon. A l'issue de ce conseil de défense, il a posté un message sur Twitter, indiquant que les mesures de sécurité concernant les ressortissants français dans la région seraient renforcées.

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