Raouf Farrah : «En Libye, tout le monde est perdant après l'attaque de Brak al-Shati»

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La base de Brak al-Shati se trouve à 50 km d'une autre base aérienne, contrôlée par la 3e Force, et qui avait été ciblée à plusieurs par les soldats du maréchal Haftar.
La base de Brak al-Shati se trouve à 50 km d'une autre base aérienne, contrôlée par la 3e Force, et qui avait été ciblée à plusieurs par les soldats du maréchal Haftar. (Crédits : DR.)
Le bourbier libyen a abordé un dangereux virage après l'attaque perpétrée le 12 mai par la 3e Force, contrôlée par la puissante milice de Misrata et loyale au GNA, contre la 12e Brigade. Une milice composée de membres pro-Haftar, stationnée dans une base militaire de Brak al-Shati. L'attaque aurait fait 141 morts, dont une trentaine auraient été exécutés froidement. Raouf Farrah, analyste politique spécialiste du Sahel et du Maghreb chez SecDev, revient pour "La Tribune Afrique" sur les éventuels scénarios que prendraient le conflit après ce carnage à Brak al-Shati.

LTA : Les affrontements de Brak al-Shati sont, selon vous, un conflit multidimensionnel qui dépasse la lutte entre Tripoli et Benghazi. Pouvez-vous apporter des éclaircissements sur les protagonistes présents sur le terrain ?

Raouf Farrah : Les événements tragiques que vient de connaître le sud de la Libye s'inscrivent dans d'importantes luttes locales pour le contrôle des bases militaires de la région du Fezzan. Même s'ils sont appuyés, financés ou instrumentalisés par les belligérants du nord (le général Haftar et Fayez al-Serraj, NDA), ces combats demeurent intrinsèquement encrés dans les problématiques propres au sud libyen.

En réalité, l'attaque de Brak al-Shati est la continuation logique des affrontements autour de la base de Temenhint, contrôlée par la puissante milice de Misrata, la 3e Force, très proche du gouvernement reconnu par la communauté internationale de Serraj (GNA, NDLR). La base a été perdue au profit de la 12e Brigade, une milice composée de membres issus de la communauté Toubous pro-Haftar et dirigée par le général Ben Nayel. Une position qui sera par la suite reprise par la 3e Force, aidée notamment par des islamistes de Benghazi et des mercenaires tchadiens et soudanais.

Officiellement, la 3e Force justifie l'attaque contre la base de Brak al-Shati par le fait que les milices pro-Haftar, composées essentiellement de Toubous, préparaient une attaque contre leur base. Officieusement, la milice a profité d'un défilé militaire des hommes de Ben Nayel pour effectuer un carnage sans précédent.

Qu'est ce qui justifiait selon vous un tel déferlement de violences pour le contrôle de cette base ?

Plusieurs raisons justifient la volonté de contrôler Brak al-Shati. Premièrement, la dimension militaire. La base est le penchant naturel de Tamenhint et son contrôle permettrait de prendre le dessus sur les forces de Ben Nayel. Dans une zone désertique, contrôler une base militaire supplémentaire où les miliciens y trouvent armes, pistes d'atterrissage, vivres,... est un luxe qui ne se perd pas. Deuxièmement, l'aspect financier et le contrôle des routes pèsent également sur la balance. En manque de liquidité à cause de salaires impayés depuis plusieurs mois par le GNA, la base représente un point de chute idéal qui facilite le contrôle et l'imposition de taxes sur les flux illicites qui circulent entre Agadez au Niger, en passant par la passe de Tummo jusqu'à Sabha. Les flux convoient généralement des migrants, de l'or, des cigarettes, de la drogue, et génèrent d'importants revenus.

Troisièmement, Brak al-Shati permet d'avoir un poste avancé qui justifie les services offerts par la 3e Force en terme de protection des communautés locales. Même si régulièrement des voix s'élèvent contre elle, la milice de Misrata gère depuis 2014 le marché de la sécurité autour de Sebha. Et en fait, celui qui contrôle ce hub régional détient symboliquement le monopole sur le Fezzan. Donc, même si les acteurs du nord sont parties prenantes dans ce conflit, les vrais protagonistes sont les milices établies au sud, souvent ancrés dans des dynamiques locales axées sur la sécurité, la protection des communautés, le trafic et la lutte pour le contrôle des ressources.

Quel bilan pourrait-on retenir après ces affrontements ? Une des factions a-t-elle réussi à se démarquer des autres ?

Depuis quelques jours, plusieurs notables de la région de Sabha ont posé un ultimatum à la 3e Force afin qu'elle quitte immédiatement Sebha et ses environs. Mais la milice de Misrata est toujours stationnée sur place. Je crois qu'il sera difficile de les éjecter complètement de la ville. Le scénario le plus défavorable pour la 3e Force est que des milices pro-Haftar, appuyées par les forces de l'air libyennes, attaquent et bombardent massivement la base. Ainsi, la 3e Force pourrait quitter les lieux, sans pour autant lâcher les checkpoints stratégiques vers le Nord. Mais au bout du compte, je crois que tout le monde est sorti perdant des événements de Brak al-Shati. Le GNA est plus divisé que jamais. Les milices pro-Haftar ont pris un sérieux coup, et la 3e Force s'est mis sur le dos la majorité de la population. Elle est plus que jamais menacée à Sebha.

Haftar et ses troupes bénéficient-ils réellement d'un soutien militaire de l'étranger, comme le laisse croire la presse ?

Oui ! Malgré les résolutions onusiennes, Haftar bénéficie du soutien logistique et armé des Émirats Arabes Unis, et jusqu'à une certaine mesure, du soutien militaire et moral de l'Égypte. Des avions, des drones et de l'armement signés EAU ont été maintes fois utilisés durant l'interminable bataille de Benghazi ou lors des bombardements sporadiques sur la ville de Derna. S'ajoute à ceci l'apport en renseignement et en images satellites de la part de l'armée russe. D'ailleurs, Moscou devrait effectuer des tests de tirs de missiles au large de Tobrouk dans les prochains jours. Ceci démontre le niveau de collaboration entre Haftar et les Russes.

Comment voyez-vous l'évolution du conflit libyen dans les mois à venir ? Laquelle des forces en présence disposerait selon vous de capacités pour avoir le dessus sur les autres ?

Malgré les espoirs suscités par la rencontre entre Khalifa Haftar et Fayez al-Serraj à Abu Dhabi le 3 mai dernier, la Libye est loin de sortir du cycle de violence qui la guette. Et encore moins après l'attaque meurtrière contre la base de Brak al-Shati. Le gouvernement d'union nationale n'a presque aucune légitimité populaire, contrôle très peu de territoires dans la Tripolitaine, et doit faire face à la concurrence du gouvernement non-officiel du Salut national. Malgré ses fanfaronnades, l'armée dirigée par le maréchal Haftar reste la somme de plusieurs bataillons de milices, peu entraînés et souvent sous-armés. Elle est aussi discréditée par les exécutions sommaires dont elles se sont rendues coupables contre les groupes extrémistes. Il est clair que Haftar tente vaille que vaille de se prévaloir d'alliances de circonstance pour combler la faiblesse de son armée. Et depuis quelque temps, cela marche plutôt bien. Mais de là à chapeauter la majorité des milices libyennes ou à éradiquer tous les groupes extrémistes, ceci me semble très difficile.

Pensez-vous qu'un Etat nation libyen est possible ? Ou est-ce que le pays se dirige droit vers un scénario de morcellement ?

Je crois que le plus grand défi pour la Libye actuelle est la reconstruction d'un État unificateur, par et pour les Libyens, doté de corps constitués à même d'assurer la sécurité, le développement et les besoins socio-économiques de base des citoyens. Je crois que malgré tout, les Libyens, autant au nord qu'au sud, espèrent la reconstruction d'une nation forte qui les mènera sur la voie de la paix. Je pense que l'un des plus grands défis de la Libye post-conflit sera le désarmement des milices et/ou leur intégration au sein de l'armée. Un challenge de taille qui peut prendre plusieurs décennies. C'est l'un des nœuds du conflit qui a engendré la fragmentation des institutions sécuritaires. Mais je persiste à croire que le scénario de la partition n'est pas envisageable ni pour les Libyens, ni pour les pays limitrophes, ni pour les Européens, d'ailleurs.

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