Comment fédérer les diasporas africaines ?

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(Crédits : MFR/LTA)
Vendredi 22 juin, le premier Forum des diasporas africaines et méditerranéennes s'est tenu au Palais des Congrès de Paris, organisé par l'Institut de prospective économique du monde méditerranéen (IPEMED), sous le Haut Patronage d'Emmanuel Macron. Si l'initiative est ambitieuse, les membres des diasporas, relais d'une chaîne économique européo-africaine en perte de vitesse, peinent encore à se fédérer...

« L'Afrique n'a pas besoin de charité » a lancé Jean-Louis Guigou, Directeur de l'IPEMED, dès la séance inaugurale insistant sur le changement de paradigme selon lequel la « co-construction » des échanges, remplace désormais la stratégie de développement. Les intervenants ont donc cristallisé leur attention sur la contribution économique des diasporas dans le renforcement des échanges transméditerranéens. Pierre-Yves Pouliquen, Directeur Général de Suez Afrique, Chakib Benmoussa, Ambassadeur du royaume du Maroc en France ou encore Lionel Zinsou qui représentait la banque d'affaires SouthBridge, avaient répondu présents.

« Nous ne pensions pas avoir autant d'affluence. C'est une fierté » s'est félicité Marc Hoffmeister, Commissaire général de cette édition qui a rassemblé plus de 2.000 visiteurs, près d'une centaine de leaders d'opinion mais aussi des dizaines d'exposants. L'absence remarquée de personnalités du gouvernement, n'a pas terni son enthousiasme : «C'est un évènement 100% privé [NDLR : budget de 240.000 euros]. Nous voulons annualiser le forum et nous présenterons un livre blanc d'ici septembre.»

Sous « l'arbre à palabre » dressé au cœur de l'évènement, les projets les plus divers des entrepreneurs de la diaspora, se disputaient l'attention des visiteurs tandis que le concours de La Banque postale félicitait les projets les plus prometteurs. « Nous avons récompensé le projet d'économie circulaire à impact PneuPur, qui recycle et valorise le pneumatique usagé » explique Lilia Ferhouh, Chef de projet au sein de la direction Innovation du groupe. MyFund Team (crowdfunding pour l'Art) et Kilimandjaro Ice Cream (contre le gaspillage des fruits) campent respectivement les 2 et 3èmes places du concours. Les 3.000 euros de prix ont été répartis entre les trois lauréats.

Capter les capitaux de la diaspora africaine en Occident

« Les 2 et 3èmes générations n'ont plus la préoccupation de financer les villages. Ca, c'est du passé ! Ils veulent investir dans des projets innovants ou dans l'immobilier» explique le commissaire général. Malgré leur « accès facilité à l'information » dans leur pays d'origine, qui s'avère être un atout majeur selon Nourredine Hajji, DGA d'EY en Tunisie, encore faut-il favoriser le retour règlementaire et fiscal d'une diaspora éduquée dans les meilleures écoles et universités occidentales, qui exige des garanties.

L'Ambassadeur du royaume du Maroc, Chakib Benmoussa rappelle justement qu'à ce jour, 5 articles constitutionnels sont consacrés à la diaspora marocaine qui représente 15% de la population répartis dans une centaine de pays. «La diaspora change. Elle se féminise et s'intègre mieux dans les pays d'accueil» a-t-il rappelé, soulignant que «le retour de la diaspora n'est plus une priorité» avant de conclure que le Maroc s'est d'ores-et-déjà organisé en conséquence: « nous sommes -passés- d'une solidarité vers la mise en place de plateformes qui nécessitent un investissement communautaire. »

Les investissements ont largement dominé les débats et la question du renforcement des capacités, réapparue dernièrement sur fond de « Repatriation », semble désormais relayée au second plan des discussions africano-méditerranéennes...

Pour le Mali, diaspora et migrants sont indissociables

Le Mali cherche à orienter dans l'économie réelle, les investissements d'une diaspora qui contribue à 14,5% de son PIB, qui compte 4 millions de personnes et qui représente plus de 300 Milliards de Fcfa de flux financiers par an. « Nous devons orienter une grande partie de ce flux vers des investissements productifs » a souligné Moussa Touré, DG de l'Agence pour la Promotion de des Investissements au Mali (API-Mali). Il compte s'appuyer sur les « 3 et 4èmes générations de Maliens qui n'on aucun complexe par rapport aux pays du Nord » et qui veulent rentrer «pour faire du business.»

Pour favoriser l'entrepreneuriat, la diaspora bénéficie de guichets uniques répartis à Bamako, Kayes, Ségou, Sikasso, plus récemment à Mopti et bientôt à Gao, qui rendent possible la création d'une entreprise en moins de 72 heures. Les porteurs de projets issus de la diaspora pourront également postuler pour obtenir un agrément, ouvrant les droits à des avantages fiscaux tels que l'exonération de TVA ou des tarifs douaniers préférentiels...

Une voix s'élève néanmoins pour souligner qu'en parallèle à une diaspora favorisée qui ambitionne de créer leur entreprise en signe de successful come-back aux origines africaines, s'oppose la réalité d'une grande partie de la diaspora malienne en exil qui s'échoue sur les côtes méditerranéennes. « Nous devons trouver une solution ensemble, avec l'Europe » a alerté Mohamed Chérif Haidara, président du Conseil Supérieur de la Diaspora Malienne (CSDM). Et de conclure : « 80% des Maliens n'ont pas accès à l'électricité ! Il est impossible de développer un pays sans électricité et de demander à la diaspora de rentrer dans ces conditions.»

Quelles représentativités pour les « diasporas africaines » ?

 « Diasporas africaines, ça ne correspond à rien pour moi (...) On est local dans le pays où l'on est implanté » lance prosaïque, le DG de Suez Afrique.

« Je ne me conçois pas le fait d'appartenir à une diaspora et vu mon activité dans l'immobilier, je suis plutôt appelé à rester... contrairement à la génération de mes parents qui étaient locataires » a ironisé Yassine Belatar, humoriste et entrepreneur, devant un amphithéâtre tout sourire. Il reconnaît néanmoins devoir « prouver -sa- légitimité sur les 2 continents » tout comme Lionel Zinsou, plus sombre : « Nous avons un ADN de persécuté (...) Nous sommes pris dans une discrimination au Nord et au Sud ». Cependant, pour l'ancien Premier ministre béninois, la diaspora représente un véritable « atout » grâce à sa « faculté de gérer les transitions ».

Mais que recouvrent exactement « les diasporas africaines et méditerranéennes » ? Difficile de trancher tant la diversité qu'elles recouvrent semble à la fois infinie et trop peu définie. L'Afrique fonctionne davantage sur la base du « clan » qu'à travers ses diasporas aussi, un touareg burkinabè aura toujours plus d'affinités avec un Touareg malien qu'avec un Mossi de Ouagadougou...

Et que dire des représentants des 3 et 4èmes générations africaines? « Adopté à l'âge de 4 ans, je ne me considère pas comme membre de la diaspora » introduit le jeune député de La République en Marche (LREM) Hervé Berville, d'origine rwandaise, missionné par Emmanuel Macron pour rendre un rapport sur l'aide publique au développement en automne, et invité à s'exprimer sur la diaspora. Il avance l'argument du déverrouillage des visas « Il faut augmenter la circulation qui permettra aux gens de partir et d'avoir la possibilité de rentrer plus facilement » tout en insistant sur la nécessité de poursuivre la « lutte contre les migrations forcées ». Un changement d'approche qui selon le Président du CSDM, est déjà intégré par les puissances asiatiques : « L'UE défend une très bonne cause mais avec une très mauvaise approche, en créant un fonds de sécurité de 3,3 milliards d'euros pour renvoyer les Africains chez eux (...) Parallèlement, l'Afrique est devenue une nouvelle frontière pour la Chine qui gagne du terrain en multipliant les échanges avec le continent» a t-il constaté.

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