Ce que signifie pour l’Europe le plan de relance marocain initié par Mohammed VI

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Ahmed Azirar, économiste, directeur des études du Think-Tank Institut Marocain d’Intelligence Stratégique (www.imis.ma).
Ahmed Azirar, économiste, directeur des études du Think-Tank Institut Marocain d’Intelligence Stratégique (www.imis.ma). (Crédits : LTA)
Face à la situation inédite de crise pandémique multiforme, des plans de relance massifs sont déployés partout dans le monde, combinant endettement pour réactiver les tissus productifs et la mise en place de filets sociaux renforcés. Le Maroc ne fait pas exception. La crise engendrée par le virus a en effet a donné l’occasion au Roi du Maroc d’engager le Royaume dans une nouvelle étape, caractérisée par un renouvellement du modèle de développement afin de le rendre plus intégré et inclusif, s’attaquant notamment à l’accroissement des inégalités, qui entrave structurellement la marche en avant du Royaume. Ce moment de crise économique, malgré les défis énormes à relever, constitue donc une fenêtre d’opportunité pour renforcer les atouts du pays, accélérer ses dynamiques positives, corriger ses dysfonctionnements et faire de nouveaux paris, dont celui de la transformation écologique et du digital. Autant d’enjeux qui intéressent non seulement l’Afrique du Nord, mais l’Europe et la France également, car un échec du Maroc pourrait déboucher sur une crise sans précédent touchant les deux rives de la Méditerranée.

En se conformant aux protocoles sanitaires, le Roi Mohammed VI a ouvert le 09 octobre, la dernière session parlementaire de la législature en cours, signifiant, si besoin était, que les institutions du Royaume assurent pleinement leurs missions. A cette occasion, le Souverain Chérifien a prononcé devant les parlementaires un discours se voulant programmatique et mobilisateur. Une prise de parole qui trace un cap et délivre une feuille de route nationale, autour de priorités concises, aptes à assurer tant la poursuite de la mobilisation totale contre la pandémie, que la relance économique et l'inclusion sociale.

Un cap pour cinq années

 Moyennant une analyse de la situation et des exigences économiques, sociales et politiques de l'heure, Mohammed VI a clairement signifié que l'action doit être globale, sanitaire, sociale et économique et que la mobilisation nationale doit être totale et encadrée par une feuille de route nationale quinquennale. L'heure n'est donc plus, pour le chef d'Etat marocain, aux avancées incrémentales ni aux mesures conjoncturelles.

Si la priorité absolue est à la maitrise de la pandémie, une action forte pour le redressement économique et social est préconisée. Ne faisant ni dans le « tout sanitaire » ni dans le « tout économique », les priorités, les échéances et les chantiers annoncés, constituent un début de déploiement d'un modèle de développement rénové. Ce chantier a par ailleurs été confié à une commission Ad Hoc qui doit rendre sa copie en fin d'année. Cette Commission Spéciale en charge du Modèle de Développement (CSMD) est d'ailleurs à bien des égards similaires à celle dirigée en France par Jacques Attali il y a plus d'une décennie, qui révéla alors la palette de talents d'un certain...Emmanuel Macron.

Une feuille de route en 3 pôles.

Trois pôles structurent cette nouvelle feuille de route initiée par le Roi du Maroc, qui intervient à une année des futures élections législatives. Il s'agit d'abord, de réussir la reprise et la relance de l'économie, avec comme instrument majeur, le nouveau Fonds Mohammed VI pour l'Investissement (FM6). Il s'agit, ensuite, d'amorcer en l'accélérant, la généralisation de la couverture sociale au profit de tous les Marocains. Et enfin, d'engager une réforme d'envergure de la gouvernance publique, avec une attention particulière à la réforme du secteur stratégique des entreprises et établissements publics. A chacun de ces trois pôles, sont rattachés des objectifs et des mesures précises.

A vocation stratégique, le FM6 sera résolument orienté vers l'investissement en alliant opérations de sauvetage et investissements d'avenir. Il sera « doté de la personnalité morale et des structures managériales adéquates, de manière à ce que, in fine, il s'impose comme un modèle de bonne gouvernance, d'efficience et de transparence » et sera rapidement doté des moyens juridiques, humains et financiers pour lui assurer un démarrage immédiat. En outre, une enveloppe budgétaire de 15 milliards de dirhams - environ un milliard et demi d'euros- lui sera d'emblée allouée.

Une reconfiguration des chaînes de valeur favorable au Maroc ?

Ceci sera d'autant plus possible que des avantages compétitifs solides militent pour la « destination Maroc » en ces temps de reconfiguration des lignes et des chaines d'investissements mondiales, auxquelles se collent les paris thématiques porteurs qui sous-tendent ce Fonds. Les « investissements de la relance » seront ainsi orientés vers la restructuration industrielle, les secteurs émergents et à forte valeur, la relance de la PME, les infrastructures, l'agriculture et le tourisme. Dans un contexte où les industriels européens et français souhaitent réduire leur exposition à l'Asie du Sud-Est en investissant dans une base géographique de proximité, le Maroc se positionne afin de se présenter en alternative Nearshore de premier plan. Reste à savoir si les velléités de relocalisations industrielles exprimées par l'Hexagone ne risquent pas de fragiliser des secteurs comme l'automobile dont le Maroc a fait les fers de lance de son industrialisation.

Autre inconnue dans l'équation, la décarbonation programmée de l'industrie européenne à l'horizon 2024 nécessite que le Royaume Chérifien investisse beaucoup plus dans l'énergie verte et la montée en gamme écologique de sa capacité de production industrielle. En bref, une dynamique gagnant-gagnant peut être enclenchée des deux côtés de la Méditerranée, pour peu que soient alignés et coordonnés les intérêts communs sur des sujets aussi essentiels que la migration, la fuite des cerveaux, ou encore les co-localisations. Le secteur du médicament, par exemple, constituerait un gisement de co-émergence substantiel en alliant la formidable capacité des chimiquiers européens avec celle des manufacturiers du Maroc. A cet égard, la récente visite de travail au Maroc de Franck Riester, ministre du Commerce extérieur et de l'attractivité, est éloquente, ce dernier ayant confirmé la volonté commune de Paris et Rabat de monter en puissance dans le domaine des co-localisations[1].

La généralisation de la couverture sociale, un chantier difficile et exigeant

 Autre chantier prioritaire : la généralisation du socle de couverture sociale. Le Roi veut avancer rapidement dans sa concrétisation au profit de tous les Marocains dans un horizon de 5 ans à partir de 2021. Se précise ainsi la vision d'un Etat protecteur et d'une société plus solidaire.

L'ambition est, certes, grande et les chiffres annoncés l'illustrent parfaitement. Au top des priorités, on retrouve le chiffre de 22 millions de bénéficiaires additionnels qui devraient accéder à l'Assurance maladie de base. On retrouve également, la généralisation des allocations familiales, en les étendant à près de 7 millions d'enfants en âge de scolarité (et 3 millions de familles). Élargissement de l'adhésion aux Régimes de retraite, en y incorporant environ 5 millions de Marocains parmi la population active. Ainsi que la généralisation de l'accès à l'assurance pour perte d'emploi.

Malgré sa difficulté en ces temps de resserrement budgétaire, c'est un projet à la portée du Maroc. Le succès des grandes opérations de soutien aux familles pendant la période du confinement démontre en effet la possibilité de réaliser des projets sociaux d'une nouvelle génération.

Toutefois, pour être clair, il s'agit d'un chantier exigeant. Il demande une économie solide et un tissu productif compétitif. La réalisation des objectifs dans les délais fixés appelle une gouvernance spéciale et une mobilisation de haute teneur. Au plan d'abord de la gestion professionnelle et responsable du dossier. Ensuite, par une place importante à réserver à la concertation et au dialogue social, à enclencher sans délais. Et enfin par, la mise en œuvre des mesures d'accompagnement, dont l'accélération du RSU (registre social unique) ; la réorganisation du système de santé ; la refonte du cadre législatif et réglementaire.

Ainsi, de par la dimension inédite et globale de ce plan social, le Maroc est en passe d'amorcer un véritable projet de transformation sociétale, dont les implications sociologiques et culturelles seront importantes.

Quid des compétences dans la sphère publique ?

Enfin, la question nodale des compétences dans la sphère publique est de nouveau pointée du doigt. Le retour d'expérience récent montre les limites du système actuel, d'autant que les chantiers de la relance économique et de la couverture sociale nécessitent du sang neuf et des profils à la hauteur des enjeux dans tous les secteurs. L'action publique a aujourd'hui grandement besoin de hauts cadres alliant compétence technique et managériale et un grand sens d'éthique et de responsabilité.

Ce discours de Mohammed VI, à bien des égards, trace les contours d'un nouveau contrat-social qui ambitionne de changer les mentalités et d'améliorer la performance des institutions. Sa teneur met l'accent sur la nécessité de développer l'action politique et de promouvoir les rôles des institutions législatives et exécutives, en plus de ceux des organes de bonne gouvernance, en vue de relever les défis de la prochaine étape.

Tout en étant directif, le discours d'ouverture du Parlement n'en livre pas moins un message d'optimisme et de détermination et se présente sous le signe de l'action et de « la confiance collective ». Reste à l'exécutif et aux acteurs économiques de se hisser à la hauteur de l'enjeu.

[1] https://www.leconomiste.com/article/1068296-franck-riester-il-faut-colocaliser-en-france-et-au-maroc-entretien-avec-le-ministre

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Commentaires
a écrit le 26/10/2020 à 11:25 :
Marrakech est un joyau, un havre de paix pour ses touristes, avec sa culture, la sécurité&Ses très beaux hôtels. Sauf l'hôtel kenzi Rose Garden ancien Kenzi Farah où j'ai eu un malheureux incident. cela porte préjudice au tourisme.
https://agencedepressepanafricaine.com/maroc-arnaque-de-touristes-lhotel-kenzi-rose-garden-a-lindex

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