En Afrique subsaharienne, un nouveau contrat social pour une croissance inclusive

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(Crédits : DR)
Le tournant politique international que nous observons à l'heure actuelle ne manque pas d'ironie : à l'heure où l'Occident, en quête d'un passé révolu et fantasmé, devient davantage protectionniste, le continent africain, lui, s'éveille et semble imaginer son avenir avec un optimisme tel que l'on n'avait plus vu depuis les indépendances. La symétrie inversée des opinions publiques entre Afrique et Occident est frappante : une intégration plus profonde à l'économie mondiale ne sera pas chose aisée dans le contexte international actuel, qui offre cependant de nouvelles perspectives en termes d'innovation - même au-delà du domaine des affaires. Il faudra, en d'autres termes, être encore plus imaginatifs dans un monde dans lequel les puissances économiques le sont de moins en moins. Voilà l'équation que les acteurs économiques de la région devront résoudre.

En effet, le contexte mondial actuel n'est sans doute pas particulièrement propice à l'optimisme. Le commerce international - mesuré en volume des exportations - connaît une stagnation depuis 2015, après une progression stable entre 1990 et 2008 et un rebond rapide au lendemain de la crise des subprimes. De même, les flux de capitaux, tout particulièrement ceux en provenance des économies développées, ont connu un ralentissement massif depuis 2008 : leur volume a été divisé par trois depuis la crise. A ces ralentissements économiques s'ajoute un discours politique moins enclin à reconnaître les bénéfices de l'ouverture internationale et des bienfaits d'une gouvernance régionale et mondiale solide et transparente. Le vote des Britanniques en faveur du Brexit, l'élection de Donald Trump et les tensions en Espagne liées au dossier catalan constituent autant de preuves que l'heure n'est plus à l'intégration et à l'ouverture, mais à la fragmentation et au repli économique, voire identitaire.

Cette nouvelle donne que l'on observe dans les économies développées présente un défi de taille pour l'Afrique subsaharienne. Comment s'insérer au mieux dans cette mondialisation qui, plus que jamais, risque de ralentir dans un environnement international marqué par le populisme et le repli sur soi ? Comment donner espoir à des populations qui se sentent trop souvent privées des bénéfices de leur contribution au progrès général, et éviter que des groupes extrémistes ne profitent du ressentiment et des frustrations ? D'après le rapport Global Trends de la communauté de renseignement américain, qui, tous les cinq ans, propose une description du monde à venir, l'Afrique subsaharienne deviendra plus peuplée, plus jeune, plus urbaine, plus mobile, plus éduquée et plus connectée dans les cinq prochaines années. Elle sera également encore plus ouverte sur le reste du monde et les opportunités qu'il présente. Le rapport se penche sur l'exemple du Nigeria, où près de la moitié de la population vivait en milieu urbain en 2015, alors que cette proportion devrait passer à plus de 60% en 2035. L'éducation progresse elle aussi : alors qu'un garçon passait 7,6 ans sur les bancs de l'école - 7,3 pour une fille en 2015, il pourra profiter d'une éducation plus longue, à 11,1 ans en 2035 - contre 10,9 pour une fille. L'espérance de vie s'allongera sur la même période de presque six ans dans le pays, d'après ce rapport. Ces évolutions positives ont un coût pour les Etats, mais seront à l'origine de nombreuses retombées positives pour les sociétés africaines. Il sera essentiel pour les pouvoirs publics de savoir les anticiper et les accompagner de manière volontariste.

Toutes ces évolutions risquent néanmoins de peser sur les ressources naturelles du continent et de présenter des défis incommensurables pour l'infrastructure et les systèmes de santé et d'éducation pour les pays de la région. En effet, dans le même temps, les laissés pour compte de ces évolutions seront soumis à un risque de radicalisation accrue, comme le souligne le rapport.  Mais les bénéfices de cette nouvelle dynamique peuvent l'emporter :  il est fort à parier que cette jeunesse davantage éduquée, urbaine et connectée devienne également un moteur de changement économique et politique, d'après ce même rapport. Cette jeunesse, qui démontre jour après jour son ambition entrepreneuriale, sera en effet bien plus exigeante en matière de transparence et de lutte contre la corruption, et en termes d'efficacité des politiques économiques face au chômage et à l'inflation. La capacité des Etats africains à répondre à ces demandes sera la clé du contrat social né avec cette nouvelle ère de croissance.

Face à ces contraintes et ces poids supplémentaires sur les économies de la région, il faudra également faire preuve d'encore plus d'esprit d'innovation que par le passé. Mais de la contrainte et de l'ambition naissent parfois des transformations profondes, et rien ne laisse penser que les acteurs économiques de la région manquent de créativité : hier encore, un pays comme le Kenya a redessiné les contours du secteur et de l'activité bancaire pour aboutir à des révolutions impensables dans d'autres régions du monde où le secteur bancaire est bien développé. D'autres révolutions pourraient naître de cette même ambition de mieux maîtriser les contraintes du continent : les secteurs de la santé, de l'éducation et de l'économie verte font figure de favoris.

Cet état d'esprit optimiste et tourné vers l'avenir entrepreneurial de l'Afrique subsaharienne, qui marque un contraste frappant avec l'état d'esprit qui prédomine dans le reste du monde, représente donc, sans conteste, ce qui l'en distingue en ces temps de frilosité quasi généralisée. Certes, les déséquilibres économiques nés d'une croissance économique et démographique rapide font toujours craindre des déstabilisations passagères ou durables. Quand les promesses excèdent les résultats, l'impatience peut s'exprimer avec violence. Mais comme le disait Hölderlin, «là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve». La transparence, la bonne gouvernance et une croissance bien plus inclusive sont les clés de l'adhésion civique à la croissance rapide des économies africaines. Au sous-continent, et surtout à ses acteurs économiques et politiques, de réinventer le leadership intégrateur et démocratique au parfum de l'Afrique subsaharienne - une volonté politique assumée d'Etat en Etat, qui sera la clé de la redynamisation des économies locales et des initiatives citoyennes.

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