Quand allons-nous passer le flambeau aux jeunes ?

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(Crédits : Moussamara.com)
L'Afrique est le continent le plus jeune mais accueille les dirigeants les plus vieux et qui durent le plus longtemps au pouvoir ! Analyse de l'ancien Premier Ministre du Mali.

Une réflexion très juste, collectée à la suite d'une conversation sous un arbre à palabres quelque part, sonne comme un constat alarmant pour le continent africain. En Occident mais également sur d'autres continents et dans de nombreux pays, on est témoin de populations de plus en plus vieilles qui se donnent comme dirigeants des leaders de plus en plus jeunes. Hier aux États unis, en Italie ou en Angleterre. Aujourd'hui aux Pays Bas, en Grèce ou au Canada. Demain sans doute ailleurs. Au même moment, comme ramant à contre-courant de l'histoire, en Afrique, on est affligé que des populations de plus en plus jeunes soient encore dirigés par des leaders de plus en plus âgés. L'Afrique est le continent le plus jeune mais accueille les dirigeants les plus vieux et qui durent le plus longtemps au pouvoir !

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Quand on parcourt le continent Africain, on est choqué par la désaffectation voire l'hostilité croissante des populations vis-à-vis de la chose politique. Comme si, elles ne se sentaient pas concernées par la façon dont elles sont dirigées. Ce fossé grandissant entre les élites et la base est l'obstacle majeur à la progression socio économique et politique du continent et sera rédhibitoire pour son essor vers la prospérité indispensable, à la sécurité et à la stabilité. Or, si on analyse finement les causes profondes de ce dialogue de sourds, une des principales raisons est que les dirigeants ne vont pas dans la direction des véritables aspirations des peuples. Parce qu'ils ne les connaissent pas ! Cela est en partie dû au fait qu'ils ne les comprennent pas car ne se situant pas dans une fourchette d'âge leur permettant de les appréhender.

Le continent doit faire un effort important pour promouvoir le leadership jeune. Une partie de son destin en dépendra. Contrairement à certains analystes estimant que la jeunesse en soi ne constituent pas un avantage, il est aisé d'énumérer et de justifier la pertinence de nombreux arguments qui militent en faveur de la nécessaire promotion du leadership jeune. Ces arguments ont une portée variable en fonction des contextes mais doivent être médités sincèrement par nos dirigeants actuels pour qu'ils se convainquent de s'engager dans la voie d'un renouvellement générationnel des élites sur le continent.

Le premier argument en faveur des leaders jeunes est la faculté de comprendre les populations car vivant ou ayant vécu les mêmes réalités, confrontés ou ayant été confrontés aux mêmes difficultés, portant ou ayant porté les mêmes idéaux. Le jeune leader sera davantage en phase avec la population, comprendra mieux ses aspirations, analysera mieux ses problèmes, saura mieux avoir un discours accessible aux populations majoritairement jeunes. Il est plus facile pour un jeune maire de causer aux jeunes du chômage ou de la formation professionnelle que son oncle n'ayant pas été confronté à ces situations. Il sera plus aisé pour le jeune chef de service de santé de sensibiliser les jeunes sur les comportements à risque à éviter ainsi que leurs incidences néfastes sur leur vie.

Nous vivons à l'heure du village global ; de l'interconnexion des sociétés et des générations ; du monde virtuel ayant des impacts significatifs sur nos existences ; de la planète évoluant à une vitesse incroyable dans un mouvement qui ne peut être contenu par aucune autorité et qui offre des opportunités à tous ; des nouvelles technologies et de leurs impacts sur la situation de chaque citoyen. Quand le leadership comprend cela, il saura agir pour que la collectivité sache en profiter pour améliorer le sort des individus. Quand le dirigeant ne le sait pas, il sera un formidable obstacle au mouvement et au progrès. Or, qui mieux que les jeunes, peut faire en sorte que les sociétés africaines sautent dans le train des innovations, de la technologie, du mouvement des idées et des intelligences au service de nous tous ? Qui mieux que les jeunes, saura promouvoir ces nouvelles façons de créer, de vivre, d'échanger, d'améliorer notre existant dans des conditions économiques avantageuses ?

La jeunesse est synonyme d'idéalisme, de volonté de changer, de révolutionner les choses et de remettre en cause les ordres anciens. Elle est synonyme de progressisme, de création, de créativité. Elle n'est pas portée par la réserve et la prudence qui brident la prise de risques porteuse de progrès. La jeunesse est davantage orientée par ces valeurs qu'intéressée par l'argent et le matériel car ayant souvent moins de charges à supporter. C'est pendant leur jeunesse que de nombreux leaders majeurs se sont affirmés pour porter des changements souvent majeurs au bénéfice de leurs collectivités. Il faut donner l'occasion aux jeunes africains d'exercer des responsabilités quand ils sont animés par des idéaux et ne pas attendre qu'ils soient vaincus par les réalités, défaits et résignés pour songer à leur confier la responsabilité des populations.

Le leader jeune a souvent plus d'énergie et plus de capacités physiques que son grand père. Cela est dans l'ordre des choses, la nature a ses exigences et le temps est implacable pour nous le rappeler. Diriger dans le contexte africain, avec de nombreux défis à relever, nécessite d'avoir des aptitudes physiques significatives et une grande capacité à résister au stress induit par les fonctions dirigeantes. On voit d'ailleurs de nombreux responsables publics accuser physiquement le coup de leur fonction et souvent de manière accélérée. La bonne condition physique n'est pas suffisante mais est quelque fois nécessaire pour tenir fermement la manette dans nos pays.

Les jeunes africains, vivant dans leur monde en phase avec leur temps, ne sont pas sujets aux complexes du passé, de la colonisation ou encore de l'esclavage. Ils ne développent pas ces sentiments face aux jeunes d'autres continents et ne sont plus enclins à traiter leur vis à vis de manière froide et objective, en fonction de leurs intérêts, sans fioriture ni a priori. Le continent a besoin de ce type de dirigeant, ne disposant pas de nationalité étrangère et n'en cherchant pas. Ce dirigeant qui ira là où ses intérêts le dirigeront, traitant chaque partenaire à l'aune de ce qu'il est susceptible d'apporter à son pays, ne traitant personne de haut mais ne courbant l'échine devant personne non plus.

Enfin, et ce n'est pas le moindre des arguments en faveur du leadership jeune, le poids de la famille sera sans doute moins important autour du jeune leader que de son grand-oncle. Les enfants d'un jeune responsable seront souvent plus intéressés par le coloriage à l'école que par les marchés d'Etat. A 25 ou 35 ans, on n'a pas encore été suffisamment soumis aux contingences de nos sociétés pour demeurer relativement neuf, sans engagement particulier et donc être objectif dans ses choix en tant que dirigeant.

Les décideurs continentaux doivent se convaincre de l'intenabilité de la voie actuelle et, pour leur propre sécurité et pour l'intérêt de leurs peuples, prendre la direction du renouvellement des générations de responsables. Il ne s'agit pas seulement de l'Etat ou encore moins de sa direction mais des différentes composantes socio politiques de nos pays. Les responsabilités locales, la direction des entreprises publiques, les services centraux et déconcentrés, les organisations de la société civile doivent tous porter la marque du changement générationnel. Pour ce faire, ceux qui dirigent nos pays doivent s'inscrire de manière irréversible dans le processus de renouvellement souhaité. Il faut engager nos nations à mettre les pieds des jeunes à l'étrier !

La volonté politique est indispensable pour susciter un consensus national. Il faut sensibiliser les jeunes à soutenir le leadership jeune et à s'impliquer sur les questions publiques et politiques. La conscientisation du reste de la société, des leaders d'opinion, des légitimités traditionnelles et religieuses à se mettre dans le processus de légitimation des leaders jeunes est souhaitable. Ces responsables ne manqueront pas de références pour emporter l'adhésion des populations et engager nos pays dans cette direction salvatrice.

L'enseignement du leadership à l'école renforcera la jeunesse. Il est à compléter par le soutien à l'exemplarité des jeunes, la mise en avant des jeunes leaders, le renforcement des organisations de jeunes pour éveiller les jeunes à ces notions et les convaincre à s'engager dans cette voie. Nos collectivités doivent engager des moyens pour le soutien au rajeunissement comme on le fait pour le genre par exemple, cette dernière pouvant d'ailleurs bénéficier du soutien à la responsabilisation des jeunes. Nous devons revenir sur les textes gérontocrates qui sont nombreux dans nos dispositifs juridiques. Il convient ainsi de privilégier les plus jeunes lors des concours, des élections où il y aurait égalité des voix entre les postulants, encourager les partis qui présentent des jeunes sur leurs listes de candidats...Nous pouvons encourager le rajeunissement des élus au niveau du leadership local et, à l'occasion des nominations, fixer des quotas de jeunes dans les entreprises publiques, les autres services publics centraux ou déconcentrés, les cabinets ministériels...

L'Afrique à travers ses leaders se doit de convenir avec sa jeunesse d'un autre agenda pour se donner une nouvelle impulsion vers le progrès auquel aspirent ses populations, dont une frange importante de jeunes. Cet agenda aura comme étape cruciale la promotion du leadership des jeunes et s'illustrera sans doute par une nouvelle mobilisation de tous, dans le cadre d'un partenariat renouvelé, vers le destin commun promis par les indépendances.

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Commentaires
a écrit le 25/10/2016 à 19:13 :
Je souhaite mettre sur la table deux réflexions tirées de la littérature en les paraphrasant:
1) sur la société parfaite : une « société parfaite » est une société qui « recèle en elle-même les moyens nécessaires à sa finalité ». Généralement l’Etat et l’Eglise sont considérés (en théorie),comme des societes parfaites, parce-quelles disposent de tous les moyens (naturels) pour assumer cette mission : mettre en place les structures facilitant le Bien Commun (naturel).
2) Laissons l'église, restons sur l'Etat pour dire que l'invocation de monsieur le Premier ministre, pour la survenue d'un renouvellement (dans le sens de rajeunissement )de la classe politique est dans l'ordre naturel des choses, c'est sans condition, on l'organise bien ou on la subit et souvent c'est pitoyable.
Ma conclusion serait que chacun doit jouer sa partition, on ne décrete pas ces transitions là, il n'y a pas de génération surnaturelle à qui on doit confier la gouvernance d'un Etat sur terre. l'Etat lui meme doit être à la manoeuvre avec les femmes, les hommes, des citoyens normaux mais bien préparés.
Notre jeunesse ne compte pas sur une quelconque ténébreuse condescendance, car cette là est forte, vigoureuse et riche, elle est déjà aux commandes.
Cordialement.
MEK.

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