Le Prix L’Oréal-Unesco récompense les pionnières de la science en Afrique subsaharienne [Entretien]

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(Crédits : Fondation L'Oréal)
Lundi 23 novembre, le Prix Jeunes Talents Afrique subsaharienne L'Oréal-Unesco Pour les Femmes et la Science a récompensé une nouvelle sélection de femmes scientifiques. Alors que les Africains ne représentent que 2.4% des chercheurs dans le monde, les femmes scientifiques sur le continent font figure de pionnières. Alexandra Palt, directrice générale de la Fondation L'Oréal revient pour La Tribune Afrique, sur la nécessité de développer une recherche portée par les Africains en Afrique et pour l'Afrique.

De quelle manière votre parcours vous a-t-il amené à diriger la Fondation L'Oréal ?

Alexandra Palt, Directrice générale de la Responsabilité sociétale et environnementale de L'Oréal et Directrice Générale de la Fondation L'Oréal: Je suis juriste spécialisée en droits de l'Homme de formation. J'ai travaillé pour une organisation internationale (ndr : Amnesty International en Allemagne) et au cours du temps, je me suis spécialisée en matière de diversité, de gestion du changement et de durabilité. J'ai effectué un passage dans le secteur public en devenant directrice de la Promotion de l'égalité au sein de la Haute autorité contre les discriminations et pour l'égalité (HALDE). En 2012, j'ai rejoint le secteur privé en intégrant le groupe L'Oréal en qualité de Chief Sustainability Officer avant d'être nommée directrice générale de la responsabilité sociétale et environnementale en 2017 et directrice générale de la Fondation L'Oréal. Je suis entrée au comité exécutif du groupe deux ans plus tard (...) Mon parcours personnel et professionnel s'est toujours situé entre deux mondes. Je suis Autrichienne et je vis en France depuis plusieurs années, mon mari est originaire du Congo Brazzaville et ma vie professionnelle a évolué des milieux associatifs au secteur privé, en passant par le public, tout en conservant une trame relative aux enjeux liés au genre, à la diversité et à l'environnement.

Comment est né le programme L'Oréal-Unesco Pour les Femmes et la Science ?

Il a été créé en 1998 donc nous fêterons la 22e édition cette année. Au cœur du programme se trouve le prix international qui récompense 5 femmes « seniors » sur chaque continent, pour le travail qu'elles ont mené tout au long de leur carrière scientifique. On s'est aperçu que cette initiative seule ne pouvait suffire à promouvoir la science auprès des femmes, c'est la raison pour laquelle nous avons décidé de soutenir un spectre de femmes scientifiques élargi, en incluant les jeunes doctorantes. Au fil des années, nous avons créé des programmes nationaux et régionaux et lundi 23 novembre, nous récompensons pour la 11e année consécutive, les jeunes talents scientifiques d'Afrique subsaharienne.

Avez-vous procédé à des modifications en termes de sélection cette année?

En 2019, nous apporté une modification notable, car nous nous sommes rendu compte que le prix décerné pour les femmes scientifiques subsahariennes, piloté depuis l'Afrique du Sud faisait apparaître un décalage significatif entre ce pays et les autres pays du continent. L'Afrique du Sud a en effet, consenti à de lourds investissements dans la recherche ces dernières années, au point d'en arriver à une quasi-parité avec à 48% de femmes scientifiques. Les conditions d'équité requises n'étant pas respectées avec d'autres pays qui n'ont pas eu les mêmes capacités d'investissement, nous avons donc opté pour la création de deux prix spécifiques : l'un, national, pour l'Afrique du Sud, et l'autre, régional, pour les autres pays de la région subsaharienne. Ce dernier, le Prix Jeunes Talents Afrique subsaharienne, récompense cette année 20 scientifiques, dont 15 doctorantes et 5 post-doctorantes issues de 16 pays d'Afrique subsaharienne, sur les 330 candidatures reçues de 48 pays africains (...) Afin d'identifier les talents, nous nous déplaçons régulièrement sur le continent et nous avons lancé une vaste campagne de communication pour encourager les femmes à candidater. Nous avons également travaillé avec des acteurs locaux comme l'Académie africaine des Sciences pour faire connaître ce prix le plus largement possible.

Quelles sont les disciplines dans lesquelles les femmes scientifiques s'illustrent particulièrement sur le continent ?

Les femmes choisissent des secteurs de recherche qui ont très clairement un lien avec les défis qu'elles rencontrent sur le continent. Ainsi, on les retrouve dans les sujets de recherche relatifs au secteur biomédical ou à l'agriculture par exemple. On remarque par ailleurs que les informaticiennes africaines sont de plus en plus nombreuses. Toutefois, elles sont encore moins présentes dans les mathématiques ou la physique.

Qu'est-ce que le Prix de la Fondation L'Oréal et de l'Unesco leur apporte concrètement ?

Ce prix leur procure une dotation financière de 10.000€ à 15.000€ pour les post-doctorantes, mais aussi un programme de formation d'une semaine, destinée à leur apporter des compétences complémentaires. Nous souhaitons notamment leur procurer des outils en termes de communication, de management et de négociation. En raison de la pandémie de Covid-19, cette formation sera reportée cette année. Enfin, à travers notre campagne de communication, nous participons à changer la perception que le monde porte sur les femmes scientifiques. Nous pensons que l'identification à des modèles de réussite permettra de faire disparaître les barrières psychologiques liées à la science sur le continent, car elle reste synonyme d'études longues et coûteuses (...) Les jeunes filles doivent pouvoir se dire que c'est possible de réussir dans les sciences. Je discutais il y a peu avec une femme qui est d'une autre génération que la mienne et qui, petite fille, regardait les aventures d'Ally McBeal à la télévision (ndr : série américaine des années 1990 sur la vie d'une avocate dans un grand cabinet à Boston) alors que le modèle de mon enfance était bien différent. Heureusement les temps changent, car il nous faut des modèles d'identification qui nous permettent de nous projeter un peu plus loin.

Quelles sont les « rôles-modèles » récemment récompensées du Prix de la Fondation L'Oréal-Unesco Pour les Femmes et la Science ?

Je pense spontanément à la jeune Sénégalaise Fatoumata Ba qui a eu un parcours exceptionnel. Après avoir brillamment réussi le concours d'internat, elle a commencé sa carrière dans un service psychiatrique à Dakar. Parallèlement, elle poursuivait ses études en sciences biologiques et médicales, puis en physiologie, en s'intéressant plus spécifiquement à l'apnée du sommeil. « Merci d'avoir changé le regard que le monde porte sur moi », a-t-elle déclaré après avoir été récompensée de ce prix. C'est précisément l'objectif que nous souhaitions atteindre.

Comment mesurer l'impact de ce type de prix sur le parcours des lauréates ?

Il est difficile de mesurer un impact sur des éléments factuels. Par ailleurs, le mérite revient avant tout aux femmes scientifiques elles-mêmes ; nous ne sommes qu'un relais de transmission. Néanmoins, nous représentons un facteur d'accélération et d'empowerment. Etre des femmes dans des milieux très masculins peut fragiliser l'évolution de chacune et favoriser les interrogations. Or, réunir les femmes en réseaux, en objectivant les obstacles qu'elles rencontrent, permet de différencier les freins sociaux de leurs limites personnelles [...] Cela étant, ce prix favorise l'émergence de « rôles-modèles » et accompagne la carrière des femmes scientifiques récompensées, à travers une dotation financière, ainsi qu'une formation aux soft skills.

Seulement 29% des chercheurs dans le monde sont des femmes selon l'Unesco. Quelles sont les dernières tendances observées sur le continent ?

La situation est diverse. Certains pays se distinguent davantage que d'autres, comme l'Afrique du Sud, mais aussi le Kenya ou le Sénégal. Néanmoins, la recherche scientifique reste le parent pauvre en termes d'investissements des Etats africains. A ce jour, les Africains ne représentent que 2.4% des chercheurs dans le monde. Il faut considérer cette donnée comme une alerte. Aujourd'hui, il est clair qu'il est nécessaire de développer une recherche africaine conduite par les Africains et pour l'Afrique.

Précisément, comment promouvoir la science auprès des Africaines qui considèrent souvent que cette voie est sans issue faute de débouchés localement?

Les jeunes femmes africaines sont encore confrontées à de nombreux obstacles. Il existe effectivement trop peu de débouchés sur le continent. Par ailleurs, il leur est souvent reproché de suivre des études longues et coûteuses alors que leur priorité devrait être de fonder une famille, selon leur entourage. Il y a donc tout un travail à réaliser pour sensibiliser les populations et leur démontrer le bien-fondé pour les femmes, de poursuivre des études scientifiques en Afrique (...) L'innovation aura un rôle majeur à jouer. La scientifique Francine Ntoumi a dû inventer, innover et finalement créer son propre laboratoire de recherche à Brazzaville. C'est le premier du genre au Congo. Parallèlement, plusieurs pays investissent massivement dans la science et en particulier dans la technologie, comme c'est le cas du Kenya ou du Rwanda.

Qu'a révélé la pandémie de Covid-19 en termes de représentativité des femmes dans la science ?

Malheureusement, la Covid-19 a fait apparaître un déficit criant de femmes scientifiques. Alors que les émissions spéciales se sont multipliées, faisant intervenir de nombreux scientifiques, les femmes étaient quasiment absentes des écrans de télévision. Près de 90% des études relatives à la pandémie de Covid-19 qui ont été publiées sont le résultat du travail des hommes. Or, une carrière scientifique se construit autour des publications. Par ailleurs, la productivité des femmes -qui ont en charge l'éducation des enfants-, a été davantage impactée par la pandémie de Covid-19 que celle des hommes.

Que fait apparaître le palmarès du Prix Jeunes Talents - Afrique subsaharienne de la Fondation L'Oréal-Unesco cette année?

Notre sélection comprend des profils très orientés vers les secteurs médical et biologique. Il regroupe notamment des femmes ayant travaillé sur des maladies que l'on retrouve sur le continent comme le paludisme. Nous avons également sélectionné des profils qui répondent aux problématiques du changement climatique et de la sécurité alimentaire (...) Nous avons identifié une chercheuse qui est à l'origine d'un programme de machine-learning et une autre scientifique spécialisée dans les télécommunications, qui cherche à développer des solutions optiques adaptées aux conditions tropicales. Nous avons enfin récompensé une astrophysicienne malgache, Zara Randriamanakoto, dont l'objectif est de quantifier l'influence du milieu environnant sur les mécanismes de perturbation des amas stellaires (...) Toutes ces femmes scientifiques se consacrent à « quelque chose de plus grand qu'elles », tout en restant généralement dans l'ombre. Notre rôle est de les mettre en lumière.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard

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