Félix Edoh Kossi Amenounve : « Les investisseurs ont réaffirmé leur confiance vis-à-vis des entreprises cotées »

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(Crédits : BRVM)
Les marchés financiers sont devenus de véritables baromètres de l'économie mondiale depuis le début de la crise sanitaire. Après un mois de mars sinistré, la reprise est en cours selon Félix Edoh Kossi Amenounve, le Directeur général de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) qui mise sur une reprise rapide de la croissance régionale.

Que représente la BRVM en termes de nombre d'entreprises, de développement et poids dans le PIB régional ?

Félix Edoh Kossi Amenounve : A ce jour, la BRVM représente 46 sociétés cotées, dont 35 entreprises en Côte d'Ivoire, 3 au Burkina Faso et au Sénégal, 2 au Togo ainsi qu'une société respectivement, au Bénin, au Mali et au Niger. C'est également une capitalisation boursière du marché des actions de 4 139,157 milliards de Fcfa, une capitalisation du marché obligataire de 5 196,908 milliards  de Fcfa pour 68 lignes obligataires, dont 47 emprunts souverains, 14 emprunts d'organisations régionales, 3 emprunts du secteur privé, 4 sukuks et une capitalisation totale de 9 336 milliards de Fcfa, soit 12 % du PIB de l'UEMOA. Quelque 33,4 millions de titres ont été échangés depuis le mois de janvier 2020 - 14 % de plus, comparé à la même période en 2019 - et une valeur des transactions de 47,99 milliards  de Fcfa, sur la période sous revue, soit une baisse de 16 %.

Quelles étaient les prévisions de croissance dans la zone UEMOA fin 2019 et quelles sont-elles à date, après l'arrivée de la pandémie de Covid-19 en Afrique ?

Fin 2019, la BCEAO prévoyait une croissance de 6,6 % des économies de l'UEMOA pour 2020. Suivant les estimations du FMI, la croissance économique de l'Union serait de 2,5 % en 2020 pour remonter dès 6,8 % en 2021, si la crise sanitaire se termine rapidement. Pour le moment, nous ne sommes pas dans un cycle long ni même dans une grande dépression économique, au regard des prévisions actuelles.

Comment se porte le marché des capitaux et est-ce que les entreprises continuent à se coter, en dépit du contexte sanitaire actuel ?

Les marchés de capitaux ont été un véritable baromètre de l'économie mondiale, tout au long de cette crise [...] L'indice BRVM Composite a reculé de 13,49 % de janvier au 12 juin 2020, une baisse de moindre ampleur comparée à ce que l'on observe sur le continent, en Egypte par exemple avec une baisse de l'ordre de 20%. Depuis le mois de janvier 2020, aucune nouvelle admission de société - IPO - n'a été enregistrée sur le marché des actions de la BRVM, par contre, le marché obligataire a été dynamique avec 9 admissions de lignes obligataires, de janvier à mai 2020, pour 1 057 milliards  de Fcfa, soit une hausse de 198 % comparé à la même période en 2019.

Le coronavirus a poussé les entreprises et les institutions à réorganiser leurs activités. La BRVM a d'ailleurs innové en célébrant le 26 mai dernier, le lancement d'une première cotation virtuelle. Quelles sont les principales initiatives prises depuis l'arrivée de la pandémie par la BRVM ?

Le 26 mai 2020, la BRVM a effectivement organisé sa cérémonie virtuelle de première cotation avec le Trésor public de Côte d'Ivoire, l'émetteur de référence sur notre marché obligataire. La pandémie de la Covid-19 a amené la BRVM à s'adapter. Nous avons activé le Plan de continuité des activités, dès la confirmation des premiers cas de contamination sur le continent. Nous avons aménagé les horaires de cotation pour s'adapter aux mesures prises par la Côte d'Ivoire et recommandé aux émetteurs de communiquer sur leurs expositions et leurs perspectives consécutives à la situation pandémique. Enfin, nous avons développé un certain nombre d'outils de communication pédagogique pour nos partenaires et parties prenantes afin de les rassurer sur notre capacité à poursuivre nos activités pendant cette période de crise.

Quelles sont les premières leçons tirées de la pandémie de Covid-19 ?

La technologie, notamment la digitalisation va avoir une forte influence sur la conduite des activités des entreprises, au cours des prochaines années. Par ailleurs, les entreprises ont besoin de capitaux à long terme pour renforcer leur structure financière et tenir en situation de crise. Enfin, il apparaît que de nouveaux secteurs d'activités attirent l'appétit des investisseurs comme la technologie, la santé, l'éducation ou l'environnement [...] Depuis l'arrivée de la pandémie, les investisseurs ont réaffirmé leur confiance vis-à-vis des entreprises cotées, sans quoi les conséquences sur la baisse des indices auraient été bien plus drastiques, et se seraient accompagnées d'une forte volatilité.

De façon générale, comment renforcer les marchés financiers en Afrique ?

Selon moi, il faut accélérer le dé3veloppement des marchés obligataires, à travers un meilleur essor des instruments de financement traditionnels : emprunts obligataires classiques, emprunts obligataires municipaux, project bonds,... Il y a encore de la marge pour approfondir les marchés avec des émissions obligataires de plus de 15 ou 20 ans, et pour capter les ressources des compagnies d'assurances et des caisses de retraite, qui ont vu leurs réserves s'accroître en liaison avec la montée des classes moyennes. Les marchés obligataires pourraient aussi assurer la promotion des instruments innovants, tels que les Diaspora bonds, les Green bonds, les Climate bonds, les Sanitary bonds, Social bonds, et Education bonds,... Il apparaît primordial de faciliter l'accès des PME et des startups aux marchés obligataires, à travers l'émission des Basket bonds. Il faudrait également contribuer au développement à long terme du marché des actions (...) En outre, les marchés de capitaux africains doivent accélérer leur intégration pour offrir une plateforme plus large de levée de ressources pour les Etats et les entreprises ainsi qu'un marché continental plus liquide.

Sur quels leviers repose l'attractivité de la zone UEMOA ?

L'UEMOA est un espace communautaire de 8 Etats pour une population de 127,4 millions d'habitants, avec un PIB de 80 367 milliards de Fcfa, soit environ 7 % du PIB du continent. C'est une zone économique et monétaire parfaitement intégrée et membre de la CEDEAO. L'UEMOA se caractérise par une même unité monétaire, le franc CFA, qui est en parité fixe avec l'Euro. Parallèlement, les économies sont diversifiées [...] le système financier est dynamique et s'appuie sur un écosystème composé d'une banque centrale - BCEAO -, d'une banque de développement  - BOAD - de 130 banques, 21 établissements financiers, 108 compagnies d'assurance, 508 institutions de microfinance mais aussi un Marché Financier Régional organisé autour d'une Autorité de régulation (CREPMF), deux structures centrales - BRVM et DC/BR -, 30 sociétés de bourse et 105 OPCVM. Enfin, les dispositions réglementaires de l'UEMOA autorisent, pour les investisseurs internationaux, le libre rapatriement des fonds (dividendes, intérêts, etc.).

Comment intéresser davantage les acteurs internationaux à l'investissement en portefeuille dans la région pour soutenir les fonds de private equity et développer les IDE ?

Les flux d'investissements de portefeuille dans l'UEMOA se sont fixés à 1 181,4 milliards  de Fcfa en 2018 contre 1 333,4 milliards  de Fcfa en 2017, soit une diminution nette de 152 milliards de Fcfa.

S'agissant des investissements directs étrangers (IDE), ils sont ressortis à 2 300,7 milliards - 3,1% du PIB - à fin 2018, contre 2.156,1 milliards - 3,1% du PIB - à fin 2017 (soit 12,2 % du stock total des capitaux reçus). De mon point de vue, plusieurs leviers pourraient favoriser l'accroissement de l'investissement en portefeuille dans la région pour soutenir les fonds de private equity et pour développer les IDE. L'instauration d'une fiscalité incitative pour le développement de l'industrie des private equity dans la zone, le renforcement de la sollicitation du Marché Financier Régional de la dette par les Etats de l'Union au détriment des émissions d'euro-obligations, pour couvrir leurs besoins de financement et enfin, la facilitation des sorties des fonds de private equity par les bourses africaines. Les investisseurs internationaux ont besoin d'être rassurés.

De quelle manière mobiliser les fonds de la diaspora vers des projets pérennes ?

Selon la BCEAO, les entrées nettes au titre du revenu secondaire de l'Union (les transferts courants entre résidents et non-résidents) ont crû de 5,2 %, passant de 2 508,6 milliards de Fcfa en 2017 à 2 639,9 milliards de Fcfa en 2018. Les transferts nets en faveur du secteur privé se sont établis à 1 681,1 milliards  de Fcfa en 2018 contre 1 577,8 milliards  de Fcfa en 2017, soit une hausse de 6,5 %. Cette évolution s'explique par l'accroissement des transferts nets de fonds des migrants qui sont passés de 1 211,9 milliards de Fcfa en 2017 à 1 317,9 milliards de Fcfa en 2018, soit une augmentation de 8,7 % [...] Il convient désormais d'orienter les ressources collectées vers des produits d'intérêt général comme les partenariats publics privés (PPP) ou la création et le financement des PME. A ce titre, les Diaspora bonds constituent une voie de financement qui doit être exploitée par les Trésors nationaux et le secteur privé. Soulignons d'ailleurs le succès du Diaspora bonds de la Banque d'Habitat du Sénégal (BHS) qui a levé 20 milliards de Fcfa en 2019. C'est un exemple qui devrait être suivi dans l'Union.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard

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