Arielle Kitio démystifie le codage à travers la promotion des langues locales

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(Crédits : JFD)
La lauréate du dernier Prix Margaret de la Journée de la femme digitale (JFD), parée de nombreuses récompenses internationales, s'est engagée dans la formation numérique de la jeunesse africaine. Enfant prodigue de l'économie digitale camerounaise, elle s'apprête aujourd'hui à lancer le concours « Coder en langues nationales ».

La Tribune Afrique - Vous êtes désormais reconnue comme une actrice majeure de l'écosystème digital au Cameroun. Ne faisiez-vous pas figure d'exception féminine il y a quelques années ?

Arielle Kitio - J'ai grandi à Yaoundé où j'ai obtenu un baccalauréat scientifique avec mention à l'âge de 15 ans, au lycée de Biyem-Assi, avant de suivre un cursus en informatique à l'Université de Yaoundé -1. Surnommée « la codeuse » par mes camarades, j'ai effectivement connu le temps du « girl coding-phobia » à une époque où de nombreuses étudiantes craignaient simplement d'ouvrir un ordinateur. J'ai rapidement intégré des communautés qui cherchaient à démystifier la technologie comme le Google Developers Group, la Journée du logiciel libre puis Women Tech Makers [...] Il n'y a pas si longtemps, le constat était partout le même : si vous organisiez un évènement tech pour les femmes, elles n'y étaient représentées qu'à 15%, tout au plus.

Est-ce la raison qui vous a poussé à créer WIT en 2015 ?

Effectivement, en fondant l'association WIT, je voulais créer une plateforme d'entraide consacrée aux femmes scientifiques ou technologues qui pourraient à terme, inspirer leurs cadettes [...] Parallèlement, je suis devenue mentor et coach principal lors de compétitions internationales organisées au Cameroun, afin d'encourager les filles dans les domaines des STEM [Science, Technology, Engineering and Mathematics, ndlr]. J'ai notamment créé et adapté des supports techniques pour renforcer les capacités des coachs via la maîtrise des outils technologiques imposés lors de ces compétitions. Entre 2015 et 2016, j'ai du accompagner près de 70% des coachs au Cameroun !

En 2017, vous avez créé un centre d'éveil technologique et de promotion de l'entrepreneuriat numérique pour les enfants âgés de 6 à 15 ans, le Caysti (Cameroon Youth School Tech Incubator). quels sont les résultats enregistrés aujourd'hui ?

Grâce à des programmes extrascolaires, des logiciels et contenus adaptés, Caysti a déjà initié près de 7 050 enfants à l'innovation technologique, au codage, à la robotique et à l'intelligence artificielle. Par ailleurs, Caysti accompagne des projets numériques « viables » sur le long terme, et ce, dès leur démarrage [...] Aujourd'hui, mes activités se décomposent en 4 secteurs. Premièrement, la conception de programmes éducatifs clés-en-main destinés aux écoles dans les langues nationales. Ensuite, la formation et l'accompagnement des jeunes. Je mène également des missions d'audit et de conseil auprès du gouvernement camerounais qui cherche à créer des lycées numériques. Caysti est l'une des 2 entreprises privées retenues pour porter ce projet auprès du gouvernement. Enfin, le dernier pan de mes activités repose sur la création de kits éducatifs, l'élaboration de guides de bonnes pratiques pour les écoles et les parents d'élèves.

Avec 2 milliards de dollars investis en 2019 - soit 2 fois plus qu'en 2018 - on est loin des montants levés dans la Silicon Valley. Quels sont les atouts dont dispose l'Afrique pour attirer les investisseurs étrangers?

Le potentiel est énorme. Prenons l'exemple de la téléphonie mobile : nous nous sommes approprié cette technologie pour en faire un moyen d'accès à des services de base. Les investisseurs étrangers ont compris que les technologies pouvaient s'adapter aux contextes africains, non seulement pour créer de la valeur, mais aussi pour donner du sens. La livraison de médicaments ou de sang par drone dans les zones enclavées est un exemple qui illustre bien cette réalité. Je pense par ailleurs, que l'Afrique à le vent en poupe et que nous devons saisir cette opportunité. Du reste, nous sommes sur un continent dont la jeunesse regorge d'ingéniosité et enfin, la main-d'œuvre est particulièrement compétitive, ce qui explique en partie la multiplication des centres d'appels.

Quels sont les éléments qui font du Cameroun un acteur particulièrement dynamique de la tech en Afrique ?

Nous avons vu émerger des initiatives brillantes comme Giftedmum, une application mobile camerounaise destinée aux femmes enceintes [rappel de RDV médicaux, conseils et suivi de grossesse, ndlr] et nous disposons du premier fabricant de drones d'Afrique centrale. Je citerai également CardioPad, une tablette tactile dotée d'applications embarquées à usage médical qui analyse l'activité cardiaque d'un patient avant transmission à un spécialiste [...] Par ailleurs, le pays est doté d'une « Silicon Mountain » qui reste très active en matière d'accompagnement des jeunes.

Le bilinguisme du pays est-il un avantage comparatif pour le développement de l'économie numérique au Cameroun ?

Oui et non ! C'est un sujet sensible. Néanmoins, de manière générale, le bilinguisme permet de multiplier les opportunités, qu'il s'agisse du français et de l'anglais ou de l'espagnol et du français... A titre personnel, je défends le multilinguisme. Je trouve toujours cela dommage de constater que les conférences internationales se déroulent en anglais, alors que 80 % de la population ne parle pas cette langue. N'oublions pas qu'il existe 7 000 langues vivantes dans le monde dont la plupart sont abandonnées, faute de débouchés... On veut « rebrander » les langues. Au sein de Caysti, nous travaillons d'ailleurs avec le Sénégal sur ce point. Nous leur disons : « Vous voulez coder en wolof ? Vous pouvez coder en wolof ! »

J'ai mis au point « abcCode », un logiciel de développement qui initie les enfants de 6 à 15 ans au codage dans leur langue native, et qui va du français à la langue haoussa, en passant par le wolof. abcCode a été classé dans le top 10 des innovations technologiques en matière d'éducation par l'UNESCO [...] Je veux participer à établir un écosystème plus égalitaire en Afrique, où avoir accès à Internet ou non, parler des langues africaines ou être une femme, ne devraient pas entraver l'acquisition d'une créativité technologique concurrentielle et d'une pensée critique [...] Aujourd'hui, moins de 3 % du contenu disponible sur Internet est documenté en langue locale africaine, ce qui exclut de fait, près de 85 % des Africains.

Ambassadrice du Next Einstein Forum au Cameroun entre 2017 et 2019, classée dans le magazine Forbes Under 30 Afrique, lauréate de l'Award Tech Women 2016, du Prix Orange de l'entrepreneuriat social 2017, du Queens Young Leader Runner up 2016 et du Prix Margaret de la Journée de la femme digitale 2019: dans quelle mesure ces distinctions ont-elles servi vos activités ?

Elles ont été de véritables propulseurs. Avec des récompenses comme le Prix Margaret de la Journée de la femme digitale, j'ai vraiment gagné en visibilité. Il faudrait créer davantage de prix comme celui-ci [...] Je ne suis pas la meilleure, il existe énormément de talents! L'important selon moi, c'est d'initier un vent nouveau, porté par des jeunes filles africaines qui seront demain, les leaders d'une nouvelle génération.

Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez actuellement ?

Nous avons lancé le concours « Coder en langues nationales » comprenant les volets « Coder en français » et « Coder en langues africaines ». Il s'agit d'un projet mondial soutenu par l'Organisation internationale de la francophonie, la Mastercard Foundation et l'UNESCO. Jusqu'à mi-mars, nous préparons les participants à la grande finale qui se tiendra fin mars, lors du Sommet 2020 de la Francophonie.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard

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