« Le défi de la mauvaise gouvernance ne peut continuer d’être sacrifié au nom de la souveraineté nationale »

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Ahmedou Ould Abdallah, président du Centre pour la stratégie et la sécurité dans le Sahel Sahara, ancien haut fonctionnaire de l'ONU et expert des négociations internationales.
Ahmedou Ould Abdallah, président du Centre pour la stratégie et la sécurité dans le Sahel Sahara, ancien haut fonctionnaire de l'ONU et expert des négociations internationales. (Crédits : DR)
Pour La Tribune Afrique, Ahmedou Ould Abdallah, président du Centre pour la stratégie et la sécurité dans le Sahel Sahara, ancien haut fonctionnaire de l'ONU et expert des négociations internationales, éclaire, avec son expérience, les défis sécuritaires communs auxquels sont confrontées l'Afrique et l'Europe.

La Tribune Afrique : le volet sécuritaire constitue une grande partie du partenariat que l'UA et l'UE s'apprêtent à rénover. Quels défis sécuritaires sont communs aux deux organisations ?

Ahmedou Ould Abdallah : Face à une menace gravissime, les Africains et les Européens doivent se concentrer sur le présent et le futur, sans perte de temps sur les récriminations du passé.

La priorité est de confronter et réduire les menaces sécuritaires. L'un des défis sécuritaires le plus pernicieux, car lucratif et difficile à combattre et vaincre, est celui des trafics. Ceux-ci concernent aussi bien l'Afrique que l'Europe. Ils alimentent et banalisent la corruption des services publics et pervertissent les efforts de transparence et démocratisation.

Parmi ces trafics, il y a en particulier celui des drogues venant d'Amérique latine et passant à travers le Sahel, zone de transit, vers le vaste et riche marché européen. Il y a aussi celui de cigarettes -très peu mentionné- avec d'énormes chiffres d'affaires et un concurrent dévastateur des industries légères nationales.

Les opérateurs mafieux qui recrutent et organisent les migrations irrégulières d'Afrique vers l'Europe forment le troisième volet de ces commerces illicites. Organisées, financées et soutenues par une solide alliance de mafias euro-africaines (Amérique latine, Afrique et Europe) -une coopération d'un autre genre, ces trafics financent, sans processus bureaucratique, les circuits entre les deux régions. Leurs activités affaiblissent les administrations nationales et lubrifient les activités illégales de puissants réseaux et circuits que les dirigeants politiques ne peuvent ignorer.

L'ensemble de ces divers trafics fertilise le terreau sur lequel prospèrent les mouvements radicaux et autres groupes terroristes. Mouvements certes internationaux, mais avec de solides relais locaux soutenus ou tolérés par certains services gouvernementaux. Ces derniers sont parfois les héritiers politiques de ces présidents qui, durant la Guerre froide, jouaient déjà sur une autre peur, le communisme, pour recevoir aides économiques, soutiens politiques et silences gênés ou complices des grandes démocraties. Cet autoritarisme, devenu une forme de gouvernance, est sans doute l'une des principales causes des menaces actuelles qui ne sont pas que religieuses.

Justement, sur la question de cette menace multiforme, l'Afrique et l'Europe n'ont-elles pas besoin d'une approche plus globale pour rectifier le tir ?

A travers le Sahel, la menace est désormais structurelle, multiforme et surtout prégnante. Cela veut dire qu'elle est bien ancrée dans l'espace sahélien. La présence de forces onusiennes, françaises et américaines et du G5 Sahel, du Liptako Gourma et du Bassin du Lac Tchad ne peut s'expliquer autrement. Sans exception, tous les pays sont atteints, concernés ou en sursis et les radicaux sont capables d'y choisir leurs cibles, où et quand ils veulent. Les ententes passées avec tel ou tel groupe n'engagent que les gouvernements qui les ont acceptées.

La nouvelle coopération, après ce 5e Sommet, doit tirer des leçons des déficits de gouvernance cumulés depuis les Conventions de Yaoundé et de Cotonou des années 1960 et 1970. Plus novatrice, la future devra être plus crédible aux yeux des citoyens africains et européens et donc mieux internalisée par les populations. Ce volet citoyen ne doit plus être mis entre parenthèses si l'on veut réduire les défis sécuritaires.

C'est bien pour cela que le défi de la mauvaise gouvernance ne peut continuer  d'être sacrifié au nom de la souveraineté nationale. Ceux qui pensent miser sur la Chine pour ignorer les demandes de leurs peuples se trompent lourdement. De fait, la Chine a prouvé qu'elle sait s'adapter aux évolutions historiques, réformer son économie et écouter son opinion publique. Celle-ci sera de plus en plus respectueuse des valeurs universelles et des exigences citoyennes des autres peuples.

Quelles mesures les deux continents peuvent-ils mettre en place pour une coopération sécuritaire solide ?

Ici, aussi, une observation. Les gens ne naissant pas terroristes. Comment éviter que la violence devienne une ambition ou un débouché pour la jeunesse ? D'où le besoin pour les Africains et les Européens d'avoir une compréhension commune de la menace terroriste afin d'y apporter une réponse également commune ou partagée.

Ils doivent s'entendre sur le fait que le terrorisme est un phénomène assez complexe pour être facilement détecté et combattu avec succès sur le court terme. Prévenir la radicalisation des individus est encore plus difficile. La question, très souvent escamotée, parce que très sensible, est qui a radicalisé les radicaux ? Et qui a radicalisé les radicalisateurs ? Ainsi de suite.

Ils savent également que prévenir le terrorisme est essentiellement une question de sécurité. Cette prévention peut compter sur l'utilisation de divers canaux sociaux et autres. Cependant, pour être efficace dans la durée, elle doit intégrer les apports des renseignements, de la police, des armées et de la diplomatie.

Aujourd'hui, la question à l'ordre du jour est comment marginaliser le terrorisme dans le Sahel ? Depuis 2014, en plus des armées nationales, les Nations Unies, la France et les Etats-Unis disposent sur le terrain de près de 15 000 hommes (Minusma, Barkhane et forces spéciales américaines) aguerris et bien équipés. Ces troupes ont sauvé et maintenu l'intégrité du Mali et sont parvenues à contenir et à dissuader les groupes terroristes qui occupèrent le nord du pays en 2012. Cependant, la crise perdure encore et les troupes internationales ne peuvent se retirer sans aggraver davantage la situation. Les troupes nationales ne suffisent pas encore à sécuriser la région. C'est là où se situe le dilemme.

En effet, tout en restant vitale, l'action militaire extérieure exige, pour réussir, des conditions souvent très difficiles à rassembler : le soutien politique, au niveau national et dans les pays d'intervention. Il est cependant fréquent que par lassitude, méconnaissance ou démagogie et manque de ressources financières, ce soutien faiblisse ou s'évapore au bout d'un certain temps.

Pour un corps expéditionnaire, rester longtemps comporte de nombreux risques dont l'enlisement et ses conséquences désastreuses sur les plans financiers et militaires, mais aussi diplomatiques. Partir sans succès peut engendrer un discrédit politique. Rester avec des déficits financiers et des pertes humaines, décrédibilise les troupes d'intervention et affaiblit les effets dissuasifs futurs.

Au-delà des interventions militaires, y-a-t-il d'autres pistes pour contrer la menace terroriste ?

Une manière de minimiser ces risques est d'appuyer les réponses militaires nationales et régionales. C'est l'un des objectifs du G5 Sahel et un terrain que le Sommet d'Abidjan doit aborder. La formation du G5 Sahel en 2014 et la poursuite de son opérationnalisation entamée en juillet dernier vont dans la bonne direction. Ce groupement doit être renforcé internationalement et appuyé par les opérations du sous-groupe Liptako - Gourma.

L'efficacité diplomatique du G5 Sahel se renforcera avec plus d'ouverture, statutaire ou autre, sur des voisins du nord, -Algérie et Maroc- et du sud -Sénégal. Pour s'assurer plus de cohérence entre partenaires extérieurs, les Etats-Unis doivent réadapter leur ancien projet Trans Sahara Counter Terrorism Partnership (TSCTP) pour lui faire partager les priorités du G5 Sahel. L'originalité et la cohérence du G5 Sahel ne doivent pas cependant se diluer dans un bien plus vaste ensemble politique. L'Afrique et l'Europe doivent œuvrer au renforcement des bases politiques des gouvernements nationaux du Sahel. Par ailleurs, un appui significatif doit être apporté aux forces armées et de sécurité nationales : formation continue, exercices et manœuvres plus fréquents, professionnalisation et démocratisation des recrutements et transparence dans les achats des équipements, etc.

Enfin, un soutien financier significatif, livré dans des délais crédibles, doit être apporté aux forces du G5 Sahel. La conférence de mobilisation de fonds pour cet objectif, prévue en décembre à Bruxelles, doit être à la hauteur des priorités annoncées. En d'autres termes, les promesses doivent se concrétiser rapidement.

Crise économique en Europe, Brexit, questions identitaires,... L'Afrique sera-t-elle épargnée des conséquences des risques qui pèsent sur le Vieux Continent ?

Cette question est importante et ne peut plus être ignorée, ni par les Africains ni par leurs partenaires de développement. Dans un grand nombre de pays africains, les irrédentismes catalan et écossais sont des exemples à suivre. Naturellement, la question identitaire en Europe -Brexit, crise de la Catalogne, montée des populismes- pèse d'abord sur le futur de l'Europe. Un continent où naquit et se développa l'Etat-nation moderne.

Le succès médiatique des séparatistes en Europe va vraisemblablement encourager, voire légitimer et conforter les populations africaines qui se sentent marginalisées par les pouvoirs centraux. La demande d'un partage des revenus tirés de l'exploitation des ressources naturelles est une revendication de plus en plus assumée par des groupes ethniques et régionalistes lassés par les prédations de pouvoirs centraux.

Cependant, et c'est peut être une surprise, le problème identitaire est déjà posé depuis bien longtemps dans plusieurs pays africains. La crise du Sahel et le terrorisme sont souvent des masques derrière lesquels avancent les identitaires du Continent.

Si, à travers le monde, les effets de contagion et d'imitations en matière identitaires sont en forte progression, en Afrique, la crise des nationalismes et irrédentismes est, hélas, ouverte depuis bien des décennies, résultat de l'incurie de dirigeants, souvent tribalistes par conviction ou par souci de sécurité !

Les crises identitaires, tribales, régionalistes ou religieuses ont déjà d'immenses effets dévastateurs avec des guerres civiles en Libye (et ses provinces - Tripolitaines Cyrénaïque, Fezzan- pratiquement semi-autonomes), au Soudan et au sud Soudan et en Somalie, l'exemple typique de la déconstruction d'un Etat central.

En réalité, on peut se demander si derrière la crise actuelle du Sahel, les problèmes identitaires ne sont pas devenus plus importants pour les populations que toute autre considération sécuritaire ou religieuse. Un peu partout, on assiste à l'inexorable déconstruction des Etats post-coloniaux.

Le danger pour le Continent est que la demande identitaire et les tentatives séparatistes se fassent, non par élections, comme on le tente en Europe, mais probablement par la violence, comme en Libye, au Sud-Soudan ou en Somalie.

Réuni pour discuter de la persistance des menaces terroristes et comment les combattre, le 5e sommet UA-EU devrait aussi penser à comment les prévenir. Une gouvernance qui assure les citoyens au-delà de leurs multiples appartenances, ethniques ou religieuses et régionales et cherche à renforcer les institutions publiques, reste le meilleur ingrédient. De surcroît, elle offre une garantie contre la régression des Etats en mini-entités et offre l'espace nécessaire à leur sécurité.

Propos recueillis par Ibrahima Bayo Jr.

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