Pourquoi il faut dépasser le débat sur la « Bonne » et « Mauvaise » gouvernance en Afrique

Dans son ouvrage à succès « Africa : Why Economists Get It Wrong » , Morten Jerven affirme que l’Afrique a connu deux vagues successives de corps de doctrine économique depuis la fin des années 70, dont la combinaison n’est pas sans poser un certain nombre de questions tant leurs effets sont aujourd’hui contestés.
Abdelmalek Alaoui
(Crédits : LTA)

La première vague est celle que l'on peut appeler de la critique des « mauvaises politiques publiques ». A un moment où l'Afrique était étranglée financièrement à la fin des années 70, le FMI a imposé le démantèlement de filières publiques, la privatisation des entreprises d'Etat, et l'ouverture des marchés à des pays souvent fragiles.

Dans le souvenir collectif des nations africaines, ces années de « Plan d'Ajustement Structurels » (PAS) constituent une plaie encore vivace, tant elles ont souvent été synonymes de drames sociaux et de crises macro-économiques. Dans certains pays, la simple évocation des PAS suffit souvent à hérisser le poil des hauts fonctionnaires et gouvernants, qui voient en cette période encore récente l'une des causes du mal qui ronge leurs pays.

L'ajustement structurel, un souvenir douloureux

Constatant l'échec des PAS en matière de développement économique - ils ont toutefois permis dans de nombreux cas d'atteindre la stabilité budgétaire- les spécialistes du continent ont alors déplacé le centre de gravité du débat des « mauvaises politiques publiques » vers la « mauvaise gouvernance » à la fin des années 90, estimant que ce ne sont plus les politiques  qui sont mauvaises, mais les ...gouvernants.

En opposant la « bonne » gouvernance à la « mauvaise » gouvernance comme racine du retard chronique de l'Afrique en matière de développement, le monde se donnait alors bonne conscience en pointant du doigt les politiques.

Bien que fondée dans un certain nombre de cas, cette analyse relève d'un procédé nettement insuffisant au niveau scientifique, car elle se base sur la constatation que la gouvernance est faible pour expliquer les résultats économiques insuffisants de la plupart des pays du continent. En bref, elle met en avant un principe de corrélation et non de causalité, qui aurait pourtant du prévaloir dans toute analyse économique.

 Inversion de la cause et de l'effet

Comme le dit Jerven, « La cause et les effets ont été inversés dans la littérature du développement, et plusieurs décennies ont été perdues à tenter de guérir des symptômes que l'on pensait être des causes ».

A partir du début des années 2000, cette vision qui vise à blâmer exclusivement les politiques publiques et la gouvernance comme cause du retard africain va être battue en brèche par les résultats économiques exceptionnels enregistrés par l'Afrique, notamment au niveau de la progression du PIB par habitant en parité du pouvoir d'achat. Alors que ce dernier ne progressait que de 15% durant la période 1990-1999, passant de 1158 $ à 1372, il bondissait de 54% la décennie suivante (de 1372,9 $ à 2113,9 $ entre 2000 et 2008).

Certains on tôt fait d'expliquer cette trajectoire favorable par le renchérissement du prix des matières premières, qui a indubitablement favorisé les pays exportateurs de produits issus des industries extractives. Cet argument est toutefois contradictoire, car si l'on estime que la mauvaise gouvernance est « mère de tous les maux », le surplus aurait du-dans sa grande majorité-atterrir dans l'escarcelle des gouvernants, et ne pas profiter autant aux populations.

Bien entendu, ce raisonnement souffre quelques exceptions, et il n'est pas rare que les comptabilités nationales de certains pays producteurs de pétrole découvrent de manière périodique des « trous » dans les budgets des Etats dus à des détournements de fonds.

 Aux côtés de Morten Jerven, un autre économiste  a contribué depuis dix ans de manière significative au changement de regard que l'on porte sur le parcours économique contemporain de l'Afrique.

Depuis sa nomination comme secrétaire exécutif de  l'UNECA , la commission économique pour l'Afrique de l'ONU, le bissau-guinéen Carlos Lopes a brisé nombre de tabous, en s'attaquant aux racines  de certaines visions passéistes et en mettant en perspective les cycles économiques traversés par le continent.

Sur la question de la crise du surendettement de la fin des années 70, son analyse est implacable et de plus en plus partagée par les experts : « Contrairement à l'idée répandue que beaucoup voudraient faire admettre, le surendettement que l'Afrique a connu autrefois n'était pas seulement le fruit de la mauvaise gouvernance (...). Il était également dû à la géopolitique de la guerre froide, à la médiocrité des politiques budgétaires des pays industrialisés, à leurs taux d'intérêt réels négatifs qui incitaient les pays en développement à emprunter avec frénésie. »

Cette prise de position ainsi que la qualité de son auteur est particulièrement importante, d'autant plus que Lopes a quitté en fin d'année l'UNECA, y laissant un bilan largement positif. Elle contribue à ôter une partie des stigmates de la culpabilité, souvent agités sous le nez des dirigeants africains par les organisations multilatérales qui ont été souvent promptes à dénoncer une certaine forme de laxisme des Etats dont les sous-jacents issus de la théorie du climat ne sont jamais loin.

Renverser le narratif africain

Au contraire, des démarches telles que celle de Lopes contribuent chaque jour à renverser le narratif africain et à permettre une nouvelle forme de prise de pouvoir par les africains. En effet, au delà de la formule, cette notion de « re-empowerment »(Reprise du pouvoir)  des problématiques continentales par les africains coïncide avec l'agenda mondial du continent pour 2017 et le sentiment d'urgence permanent qui doit désormais nous animer collectivement pour hisser le continent vers l'émergence.

Abdelmalek Alaoui
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Commentaires 3
à écrit le 24/12/2016 à 18:40
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Bonjour, Je suis totalement en accord avec votre article. J'ai publié en 2008 sur ce même sujet une étude qui démontrait que la "bonne gouvernance" n'était pas une bonne stratégie de développement. La Chine en est une totale illustration, qui a, se...

à écrit le 22/12/2016 à 11:26
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Je trouve cette analyse bien complaisante car elle ne met pas en reflet suffisant les pratiques mafieuses de nombreux présidents,leurs familles et leurs proches.

à écrit le 20/12/2016 à 8:29
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En effet,il faut que l'Afrique s'en sorte, qu'elle émerge, cet article vise à déculpabiliser (encore et toujours)... Prenons l'exemple de Singapour indépendante en 1958, avec aucune ressources et en état misérable quasiment comme toute l'Afrique en 1...

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