Les multiples facettes d’Ahmed Ouyahia, l’insubmersible sapeur-pompier de Bouteflika

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(Crédits : Ramzi Boudina)
Le président algérien Abdelaziz Bouteflika n'a pas cherché loin pour trouver un successeur à son éphémère et désormais ex-premier ministre Abdelmajid Tebboune, évincé ce mardi 14 Aout trois mois après sa nomination. Comme en 2003 puis en 2009, c'est Ahmed Ouyahia qui a été rappelé en service pour diriger la primature, un poste qu'il occupe pour la quatrième fois. Jusque-là directeur de cabinet à la présidence algérienne, le président du RND et principal allié du FLN au pouvoir, est un vieux routier de la politique algérienne. Sous Bouteflika, il a tout connu : la consécration mais aussi la disgrâce mais à su chaque fois rebondir. Alors qu'en sourdine, la guerre de succession du président algérien fait rage, Ouyahia revient de nouveau sur la liste des potentiels dauphins. A condition de pouvoir survivre au « système » dont il est lui-même l'un des acteurs majeurs de ces dernières années malgré ses frasques médiatiques à répétition. Portrait du nouveau premier ministre algérien à travers ses différentes facettes qui font de cet inoxydable "Boutef-compatible", un de ceux qui vont vraiment compter pour la suite de l'ère Bouteflika et à coup-sûr, l'après...

En Algérie et sous le règne de Bouteflika, ils sont nombreux les hommes politiques à connaitre l'apogée puis la disgrâce. Ils sont par contre moins nombreux ceux qui arrivent à rebondir et à revenir sur la scène politique par la grande porte et rares sont ceux qui arrivent à survivre à plusieurs de ces épreuves durant lesquelles s'alternent ascension politique et traversée de désert. C'est pourtant l'exploit que vient de réaliser Ahmed Ouyahia qui vient d'être rappelé à la primature pour la quatrième fois de sa vie politique dont trois sous Bouteflika. Ministre à plusieurs reprises, cet énarque de 65 ans, originaire de la frondeuse Kabylie, est l'une des figures politiques qui ont le plus marqué l'histoire de l'Algérie depuis le tournant des années 1990.

Nommé à la tête du gouvernement une première fois en décembre 1995 et jusqu'en 1998 par l'ancien général président Liamine Zeroual dont il fut par le passé, le directeur de cabinet. Ministre d'Etat dans les premières années du premier mandat d'Abdelaziz Bouteflika, il revient à la tête du gouvernement de 2003 à 2006 puis de 2009 à 2012. A cette date, il connut une traversée du désert au cours de laquelle il perdit même la présidence de son parti le Rassemblement national des démocrates (RND). En mars 2014, nouveau retour en selle pour cet énarque, marié et père de deux enfants, qui est rappelé pour prendre la direction du cabinet présidentiel, devenant de facto le porte-voix de Bouteflika affaiblie par la maladie.

Avec cette nouvelle nomination à la primature, Ahmed Ouyahia se remet donc en scelle pour la succession du président algérien à qui il ne manque aucune occasion de prêter allégeance. La bataille s'annonce certes rude et pleines d'incertitudes mais après avoir survécu plus de 20 ans dans le marigot politique algérien, Ouyahia a dorénavant certaines cartes en main... A moins de vouloir continuer à jouer les seconds rôles au sommet de l'Etat, le comble pour un homme politique qui a traversé tant d'épreuves.

« Je remercie  le président de la République pour la confiance qu'il a placée en moi et je lui réaffirme mon allégeance et ma détermination à appliquer son programme ». Ahmed Ouyahia, le 16 Août 2017 lors de sa prise de fonction comme premier ministre.

« Les migrants africains, une menace pour l'Algérie » : les propos racistes de Si Ouyahia !

Le samedi 9 juillet dernier, en pleine polémique sur la montée d'une vague anti-migrants sans précédent en Algérie, le directeur de cabinet du président algérien lançait un pavé dans la marre. Sur les ondes de la chaîne Ennahar TV, Ahmed Ouyahia assénait, parlant des migrants subsahariens et autres réfugiés, que  « ces gens-là sont venus de manière illégale » avant de rajouter que « ces étrangers en séjour irrégulier sont source de crime, de drogue et de plusieurs autres fléaux ». Des propos qui ont suscité une indignation générale au sein des organisations de la société civile du pays et au delà, même s'ils ont été par la suite confortés par des propos du même genre du chef de la diplomatie algérienne AbdelKader Messahel et par la suite par le RND que préside Ouyahia.

Ces propos à tout point de vue racistes sonnent mal d'autant que l'Afrique, Ahmed Ouyahia la connait bien pour y avoir servit comme diplomate dans plusieurs pays du continent. L'un de ses premiers postes après sa sortie de l'ENA en 1981 a été d'ailleurs à Abidjan comme conseiller aux affaires étrangères à l'ambassade algérienne et par la suite il fut directeur du département Afrique au sein du ministère avant d'être envoyé comme ambassadeur au Mali en 1992. C'était au plus fort de la première rébellion touarègue que vivait le pays voisin de l'Algérie et à ce titre, Ouyahia a joué un rôle dans la médiation entre les autorités maliennes et les belligérants, une mission qu'il a continué à suivre lorsqu'il a été nommé, en 1993, au secrétariat d'Etat chargé des affaires arabes et africaines.

Ahmed Ouyahia est donc un fin connaisseur du continent et surtout du dossier malien dans lequel l'Algérie est autant une des causes que l'une des solutions à la situation qui prévaut actuellement dans la bande sahélienne. Si le pays a chapeauté le dernier accord d'Alger de 1995 entre le gouvernement malien et les groupes rebelles indépendantistes sévissant dans le nord Mali, le pays rechigne toujours à s'engager véritablement dans la lutte contre les bandes terroristes très actives dans la bande sahélienne, ce qui n'est pas sans attiser la suspicion de certains en Afrique. Les récentes et scandaleuses déclarations sur les migrants subsahariens en Algérie ne sont pas de nature à arranger les choses surtout pour un homme d'Etat de la trempe d'Ouyahia, bien habitué aux frasques et autres sorties médiatiques fracassantes qui dénotent avec l'image de l'homme affable qu'il sait si bien véhiculer... en fin politicien !

 L'ami des patrons

L'une des premières lectures de l'éviction d'Abdelmajid Tebboune et son remplacement par Ahmed Ouyahia, c'est que le clan présidentiel a repris la main sur la gestion des affaires de l'Etat qui du reste ne lui ont jamais échappé au regard des nombreux recadrages subis par l'éphémère ancien premier ministre. C'est aussi et surtout la preuve que le patronat algérien, représenté par Ali Haddad, président du Forum des chefs d'entreprises (FCE) et de l'entreprise EHRTB, a désormais pris de l'influence dans le « système ». Autrement dit il va falloir compter avec les puissants hommes d'affaires dont certains ont des accointances avec certains cercles militaires ainsi que le « clan Boutef » mené par son conseiller de frère, Said Bouteflika. Ce dernier qui à en croire la presse algérienne est celui qui tire véritablement les ficelles n'a jamais fait mystère de ces affinités avec Ali Haddad, à qui Ahmed Ouyahia donne du « mon ami Haddad ».

Le patron des patrons est sorti vainqueur du bras de fer engagé particulièrement contre lui et certains chefs d'entreprises par Tebboune qui a donc appris à ses dépends qu'on ne défie désormais plus « l'oligarchie algérienne » sans avoir les soutiens qu'il faut. Quelques heures après la nomination de Ouyahia à la primature, Haddad a tenu à le féliciter « chaleureusement » et au nom du FCE, il a fait part de sa disponibilité à collaborer « avec Ahmed Ouyahia et l'ensemble des institutions de la République dans le cadre du dialogue et de la concertation pour construire une économie forte et compétitive ».

Libéral mais pas trop !

Dans le système algérien, cela n'a peut-être pas beaucoup de sens mais Ahmed Ouyahia a des connaissances certaines en matière de politique économique et surtout sur la manière de faire face aux problèmes de l'économie algérienne. Lui qui s'est rendu impopulaire lors de son premier passage à la primature en pleine mise en œuvre des PAS du FMI, dont il a pourtant mis en musique certaines thérapies qualifiés à l'époque d'antisociales, semble avoir désormais changé d'approche.

Au fil des campagnes électorales et des programmes politiques, le nouveau premier ministre algérien donne plutôt l'image d'un libéral hostile à l'endettement extérieur qu'il considère comme « une solution de facilité » et à laquelle il préfère une véritable cure d'austérité. S'il estime qu'il est nécessaire d'investir dans les grands projets et prône la promotion des exportations, il considère qu'il est nécessaire de privatiser certaines entreprises publiques notamment de petites tailles et recommande la réduction des dépenses budgétaires ainsi que la révision du système de subventions publique, lequel « profite aujourd'hui autant au pauvres qu'aux riches ». Le FMI n'en demande pas plus !

L'un des principes sur lequel sa position n'a pas bougé dans depuis les années 90 jusqu'au plus fort moment du « printemps arabe » et aujourd'hui encore, c'est par rapport à la hausse des salaires dans le cadre du dialogue social avec les partenaires. Pour Ouyahia, « il n y a que l'augmentation de la production qui puisse expliquer celle des salaires », ce qui n'est pas le cas de l'économie algérienne encore trop dépendante de la rente pétrolière. De quoi le rapprocher davantage avec les milieux des hommes d'affaires et l'éloigner un peu plus des syndicalistes.

Ticket d'entrée dans le clan Boutef...

Au regard du parcours tortueux d'Ahmed Ouyahia particulièrement sous le long règne de Bouteflika, il est difficile de savoir quel destin finalement lui réserve le président. Sous Zeroual, Ahmed Ouyahia se considérait lui-même comme « l'homme des sales boulots », celui qui est appelé à la rescousse pour appliquer les douloureuses et impopulaires mesures d'ajustement. Sous Bouteflika, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il a joué le rôle de sapeur-pompier du régime tout en servant parfois d'épouvantail au clan présidentiel. A chaque fois qu'il est rappelé au service, ce « Boutef-compatible » est venu pour une mission spécifique comme ce fût le cas en 2003 pour les élections, en 2009 pour préparer le passage au 3e mandat ou en 2014 pour chapeauter le dialogue politique qui a aboutit à la dernière réforme constitutionnelle. Cette fois, 2019 est bien en ligne de mire entre la préparation d'un quatrième mandat pour Abdelaziz ou celle de sa succession.

Dans un cas comme dans l'autre, Ouyahia semble enfin accéder au sérail, du nom attribué au premier cercle de ceux qui agissent au nom du chef de l'Etat. C'est déjà le sacre d'une carrière politique pour celui qui a faillit depuis fort longtemps et à plusieurs reprises sombrer dans l'histoire politique du pays mais qui a su à chaque fois rebondir, se rendant presque indispensable au sein du clan présidentiel. Même s'il est trop expérimenté pour savoir les limites de ses marges de manœuvres, et par conséquent de ses ambitions, il va sans dire que ce repositionnement du chef de l'Etat est de nature à donner des ailes à tout ambitieux homme politique. Et Ouyahia est de ceux-là. Il n'est pas certes le seul mais durant toutes ses années, il a su tenir tète à certaines personnalités politiques qui se considéraient un temps comme des « protégés du sérail » avant de connaitre la disgrâce pour de bon. L'ancien premier ministre Abdelaziz Belkhadem ainsi que l'ancien SG du FLN, Amr Saadani se sont tous les deux opposés un temps à Ouyahia. Au fil du temps, ils ont progressivement disparus de la scène politique après avoir servit le régime. Pas Ouyahia que certains se plaisent désormais à qualifier de « Sphynx d'Alger »...

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