Au Bénin, la loi légalisant l’IVG place la santé reproductive au cœur des débats

Fin 2021, le Bénin a rejoint le club très fermé des pays africains ayant légalisé l'interruption volontaire de grossesse (IVG). Cette décision portée par le sommet de l'Exécutif, a provoqué de vifs débats au sein de la société béninoise. Entre résistances culturelles et condamnation des communautés religieuses, La Tribune Afrique fait le point sur la situation depuis Cotonou.
(Crédits : DR)

« Chaque Béninois a été témoin d'un cas d'avortement au moins dans son entourage, mais il existe une forme d'hypocrisie sociale, sur fond d'influence religieuse et culturelle (...) Cette loi sur l'avortement est loin de faire l'unanimité. Même les personnels de santé sont divisés sur la question », explique Christian Agbozo, le directeur exécutif de l'Association béninoise pour la promotion de la famille (APBF), qui soigne les femmes victimes de complications post-avortement. Parmi les détracteurs de cette loi, le Professeur Francis Dossou, -qui est aussi le président du Conseil national de l'ordre des médecins du Bénin-, a fait savoir publiquement qu'il ne pratiquerait pas lui-même d'IVG, considérant qu'elle était contraire au code de déontologie. « Cela peut étonner qu'un agent de santé en raison de ses convictions religieuses, se prononce contre cette loi, mais dans toutes les géographies, l'IVG fait débat. C'est le cas en ce moment même aux Etats-Unis. Mais ce n'est pas en interdisant l'avortement que nous l'arrêterons », explique le docteur Serge Kitihoun, qui exerce dans un planning familial de Cotonou depuis plus de 20 ans. Pour lui, il s'agit avant tout d'une question de santé publique. Chiffres à l'appui, il rappelle qu'à ce jour en Afrique, « entre 13 et 15% des décès maternels sont liés à des avortements à risque ».

« Le 21 octobre, quand le parlement a signé ce texte sur l'IVG, je me suis interrogé sur les mobiles d'une telle loi », se remémore le père Corneille, basé à Abomey à quelques 130 kilomètres de la capitale. « Autrefois, les femmes allaient se faire avorter sans précaution médicale, car c'était une pratique clandestine qui, au demeurant, provoquait beaucoup de morts. En rendant l'avortement officiel, la loi évite des risques liés à la santé des femmes et des filles », reconnaît-il. Néanmoins, pour l'homme d'église ancré dans la règle, peu importe les circonstances, « il faut assumer la grossesse ». Se référant aux viols perpétrés sur des religieuses pendant le génocide de 1994 au Rwanda, il rappelle que « le Pape avait demandé aux sœurs victimes de viols, de garder les bébés issus des grossesses non désirées, car on ne sait jamais de quoi demain est fait -et que- c'est le chemin de Dieu ».

Le Bénin intègre le club des pays africains autorisant l'IVG

Le 21 octobre, le Bénin votait une loi autorisant l'avortement selon des conditions élargies par rapport à la loi de 2003, qui permettait l'IVG en cas de viol, de relation incestueuse, de maladie grave pour l'enfant ou de risque vital pour la mère. La nouvelle loi dans son article 17, autorise également l'avortement « lorsque la grossesse est susceptible d'aggraver ou d'occasionner une situation de détresse matérielle, éducationnelle, professionnelle ou morale ». Les limites sont floues et c'est bien là où le bas blesse pour le père Corneille qui ne tient pas à voir se généraliser des avortements liés à des pratiques sexuelles hors mariage, considérant que « le sexe n'est pas un objet ».
Selon une étude conduite par l'Institut Guttmacher publiée en décembre 2020, « plus de 6,5 millions de grossesses non désirées ont été recensées en Afrique de l'Ouest » chez les jeunes filles âgées de 15 à 19 ans, de 2015 à 2019. C'est sur le continent africain que le taux de mortalité lié à l'avortement reste le plus élevé au monde, avec 185 décès pour 100.000 avortements. Au Bénin, elles seraient 200 victimes d'avortements clandestins mortels, chaque année. « Ce chiffre est en deçà des réalités, car il n'intègre pas les victimes décédées à leur domicile », précise Christian Agbozo.
En votant cette loi, le Bénin rejoint le club très fermé des pays africains ayant légalisé l'avortement. En 1973, la Tunisie faisait figure de pionnière. Elle a depuis, été rejointe par l'Afrique du Sud, l'Angola, le Cap-Vert, la Guinée-Bissau, le Botswana, le Liberia, le Mozambique, l'Angola et la Zambie. En 2020, le Maroc autorisait également l'avortement en cas de viol, d'inceste, de malformation du fœtus ou de trouble mental chez la mère. En revanche, l'avortement reste strictement prohibé dans d'autres géographies africaines telles que l'Egypte, la Mauritanie, le Sénégal, le Congo, Madagascar ou la Sierre Leone.

Des rayons de vélos aux remèdes empoisonnés : les ravages de l'IVG clandestine

« Avant la loi, combien de femmes essayaient d'interrompre leur grossesse en utilisant des rayons de vélo ou des tessons de bouteilles ? », interroge Véronique Tognifodé, la ministre des Affaires sociales et de la Microfinance du Bénin, gynécologue de formation, pour qui la loi était une « question d'urgence sanitaire ».
« J'ai reçu un jour, une jeune femme en clinique privée. Alors que je pensais l'avoir convaincue de garder la grossesse, je l'ai revue quelques semaines plus tard dans un hôpital dans un état de septicémie avancé, suite à l'intervention d'un quidam non qualifié qui avait pratiqué l'avortement clandestinement en toute illégalité, certainement dans des conditions dramatiques, sans aucune sécurité pour la jeune femme », se souvient-elle.
Jusqu'à présent, les femmes recouraient à l'avortement dans le secret d'un cabinet médical, (mettant le praticien en porte à faux judiciaire), s'adressaient à des tradithérapeutes ou à des profils non-professionnels de santé. La nouvelle loi devrait régler ce problème. « Quels profils et quelles structures privées seront habilités à pratiquer l'avortement ? C'est l'un des points qui sont discutés dans le cadre des décrets d'application que nous souhaitons voir signés le plus rapidement possible », précise Christian Agbozo.
« Autrefois, des potions étaient préparées, à base de fientes de crocodiles mélangées à l'Ogawa (une plante venue du Nigéria) sous forme de petites boules compactes, puis elles étaient introduites dans le vagin de la femme enceinte. Cela provoquait des contractions », explique docteur Serge Kitihoun, qui a lui aussi, été témoin de plusieurs drames consécutifs à des avortements clandestins.
La loi devrait également protéger les personnels soignants qui risquaient jusqu'ici, des condamnations à de la prison ferme, en cas de pratique d'IVG. « J'ai moi-même été en procès à trois reprises », explique le médecin qui a toujours réussi à prouver le bien-fondé de ses interventions pour sauvegarder la vie de la mère. Il déplore cependant, « l'ignorance de nombreux magistrats concernant la loi de 2003 » et multiplie les ateliers de sensibilisation pour vulgariser les droits des femmes en matière de santé sexuelle et reproductive au Bénin.

Le Bénin sous le signe #Metoo ?

« L'avortement est proscrit par les religions, mais nulle part il n'est écrit dans les livres saints qu'une femme ne puisse avorter si sa santé l'exige », explique Raimath Djibril Moriba de l'association des Femmes engagées pour le développement (FED), cheveux dissimulés sous un voile délicat assorti à son ensemble bleu ciel en bazin. « A l'heure actuelle, la loi existe, mais il reste des freins religieux, culturels et sociaux pour sa mise en application. Beaucoup estiment que la décision d'interrompre une grossesse ne doit pas venir de la femme (...) Je suis musulmane et j'ai soutenu cette loi, car je pense qu'il faut avancer avec son temps, mais tout le monde n'est pas de cet avis. C'est comme si le gouvernement avançait plus vite que les mentalités », estime-t-elle.
Pour Grace, une sage-femme qui exerce dans le quartier Sikècodji, l'avortement n'est pas si facile à assumer. « Je travaille ici depuis 2017. Je soutiens cette loi et je suis chrétienne. Je fais bien la différence entre mon travail et ma foi. Quand je retire ma veste (un uniforme rose vif, ndlr), je suis chrétienne », explique-t-elle. A la question d'avorter elle-même et de l'assumer devant ses proches : « Jamais !  Si je dis un jour à ma famille que j'ai avorté, je vais me faire crucifier ! », dit-elle en riant, non sans préciser que le « totem de la famille » provoquerait par ailleurs, une « malédiction » sur ses proches...
Christian Agbozo regrette que la question de l'avortement soit aussi clivante. « Sur 10 candidatures de personnels soignants que nous recevons, 3 ou 4 refusent de nous rejoindre à cause des soins post-avortement que nous pratiquons. Cela est contraire à leurs valeurs, à leur religion », reconnaît-il.
Entre la création d'un poste de vice-président de la République attribué à Mariam Chabi Talata, l'ouverture de l'Institut national des femmes et l'instauration d'une politique « zéro tolérance » contre les violences faites aux femmes, la loi sur l'avortement vient parachever un dispositif national centré sur le renforcement des droits des femmes. « Je ne pensais pas que toutes ces lois relatives à la protection des droits de la femme pouvaient arriver aussi tôt », se félicite la ministre des Affaires sociales qui insiste sur « la volonté politique du président Talon » pour expliquer cette « avancée sociale ». Pour l'heure, les défenseurs de l'IVG attendent les décrets d'applications qui, selon Véronique Tognifodé, « seront signés d'ici la fin de l'année ».

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