Entreprises africaines  : comment l'écosystème financier peut décomplexifier la reprise

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(Crédits : DR)
Maillon fort de toute économie dynamique, les entreprises africaines ont activé leurs comptes à rebours au moment où se peaufinent les stratégies nationales de relance. Mesurant entre temps la complexité de l'exercice dans le contexte qui prévaut, l'écosystème financier se mobilise pour contribuer à un basculement au vert des indicateurs de performance du secteur privé régional, non sans défis.

La Covid 19 à travers le monde a une nouvelle fois balayé la théorie du financement hiérarchique défendue mordicus dans les années 80-90 et qui veut que les entreprises, PME en particulier,privilégient l'autofinancement, devant les autres modes de financement. Dans l'Afrique du monde d'avant déjà, les entreprises -dont le tissu est dominé par les PME- souffraient déjà de sous-financement avec des besoins chiffrés à environ 50 milliards de dollars selon des sources concordantes. La crise, qui a ouvert la porte à une probable récession économique qui serait la première en 25 ans, n'a fait que sérieusement enfoncer le clou.

Qu'elles soient des micro, petites, moyennes ou grandes entreprises, qu'elles exercent dans l'agriculture, le BTP, l'industrie extractive ou manufacturière, les infrastructures, les transports, les services ou les technologies, les entreprises sont en moyenne 53% à s'attendre à une dégradation continue de leur situation dans les mois à venir, selon un sondage de Deloitte, Opinionway et 35°Nord réalisé en juin. En Afrique du Sud, pays du continent le plus contaminé au coronavirus, 52% des PME ont cessé certaines de leurs activités, tandis que 40 à 60% des PME s'attendent à une chute de plus de 5% du chiffre d'affaires annuel en 2020, révèle ... En Côte d'Ivoire, 98% des entreprises déclarent un impact négatif de la pandémie sur leurs activités, avec un besoin financier évalué entre 20 millions de Fcfa et plus de 1 milliard de Fcfa selon leur taille, d'après une enquête du patronat ivoirien (CGECI). Pour 93% des entreprises, la reprise n'est pas possible sans perfusions financières.La situation est quasiment identique ailleurs sur le continent.

Le tableau est donc globalement sombre pour les entreprises. Mais l'écosystème financier, dont quelques représentants étaient réunis le 30 juin dernier à l'occasion du Forum Digital de La Tribune Afrique sur un panel dédié au financement des entreprises à l'ère post-Covid, affiche une relative lucidité, malgré des défis.

Banques, FI, marchés financiers...palettes de solutions !

Les banques qui ont été fortement sollicitées pendant la pandémie, avec notamment l'octroi de moratoires sur les crédits aux entreprises, restent en première ligne pour le financement de la relance du secteur privé à travers le continent. « Lors de la crise de 2008, les banques se sont avérées être le problème, mais en 2020, les banques sont la solution », affirme,confiant,Paul-Harry Aithnard, directeur général d'Ecobank Côte d'Ivoire et directeur régional UEMOA. D'après ce patron, le secteur bancaire notamment en Afrique de l'Ouest est prêt à se tenir aux côtés des entreprises et travaille déjà à des solutions.

Du côté des fonds d'investissement (FI) aussi, une certaine dynamique se met progressivement en place. Les annonces se multiplient récemment. A titre d'exemple, Helios Investment Partners, l'un des leaders panafricains, a levé début juillet 100 millions de dollars pour le financement des entreprises sur le continent. Investisseurs &Partners(basé à Abidjan) lui a emboîte le pas avec 15,5 millions de dollars décrochés auprès de l'Union européenne (UE) pour financer des startups et PME au Sahel. Il y a également des initiatives comme celle de Jean Louis Ekra, ancien président de la Banque africaine d'import-export (Afreximbank), qui a lancé en pleine crise un fonds d'investissement à vocation panafricaine, Ayipling Morrison Capital, dans le but de renforcer l'offre financière dans un environnement où les effets de la crise ont exacerbé le risque.« Dans le métier de la finance en général, la perception de risque est centrale. Nous avons coutume de dire que le risque est simplement une question de perception. La crise de la pandémie de Covid a créé une situation totalement inédite. C'est dans un tel cadre que l'expertise en la matière doit pouvoir servir », explique ce ténor financier.

Les acteurs de la mésofinance et la microfinance s'activent également. Ceux des marchés financiers tentent eux aussi, au moyen notamment de circuits d'information, de se positionner pour répondre aux besoins des entreprises.« Dans l'ère post-Covid, la finance de marché va se présenter comme un outil de financement alternatif », déclare Eliane Alangba, directrice générale adjointe de NSIA Finance. « Le marché financier, explique-t-elle, permettra aux PME d'avoir des financements longs, mais aussi une nouvelle relation avec leurs prêteurs qui, différente de celle avec un banquier, s'établira plutôt avec un actionnariat qui s'inscrit dans la durée et attend que l'entreprise crée de la valeur pour être rémunérée par les dividendes et les plus-values possibles lorsqu'il voudra sortir de son investissement ».

La formation et l'appui du gouvernement

C'est donc une palette de solutions non exhaustive à disposition des PME qui cependant, y accède parfois difficilement. Si l'une des principales sollicitations des entreprises actuellement est de pouvoir se financer à des taux d'intérêts réduits de façon à supporter de faibles coûts, l'autre enjeu réside dans la connaissance même de ces différents modes de financement. En effet, peu de PME africaines sont outillés aux rouages des marchés financiers. « Nos institutions financières doivent nous aider (entreprises) à traiter la question de la formation », estime Samuel Dossou-Aworet, président Fondateur du groupe Petrolin et président l'African Business Roundtable (ABR), la plus grande organisation patronale à l'échelle du continent. Ce patron des patrons met cependant en garde quant à la logique objective que devrait suivre le financement de la reprise du secteur privé. « Nous avons eu beaucoup d'endettement qui semble-t-il ont été fait à la légère et on a tous vu les conséquences de l'endettement que beaucoup de pays ne peuvent supporter », explique Dossou-Aworet, estimant qu'il ne faut pas qu'il en soit systématiquement ainsi pour les entreprises au sortir de cette crise.

Suivant cette logique, les acteurs financiers pensent notamment à une nécessaire synergie pour davantage démocratiser la connaissance financière parmi les entrepreneurs, tout en appelant aux régulateurs pour favoriser l'émergence d'un cadre qui rassurent les entreprises.

Par ailleurs, tous les acteurs financiers s'accordent sur le rôle crucial des gouvernements dans la facilitation des processus de financement des entreprises à travers le continent, au moment où de nombreux opérateurs frôlent la faillite ou ont carrément fait faillite. Ce rôle relèverait entre autres du cadre réglementaire, mais aussi de la mise à disposition de plus de ressources financières par les banques centrales. « L'une des seules certitudes que nous avons probablement à ce stade, c'est qu'il y aura d'autres crises », fait remarquer MaladoKaba, ancienne ministre de l'Economie et des finances de Guinée. Selon cette économiste, « les gouvernements devraient intervenir de façon à rendre nos économies résilientes face aux chocs extérieurs, en favorisant la transformation de ce que nous extrayons de nos sols et sous-sols,en utilisant la commande publique et le contenu local pour favoriser le consommer local ». Ce serait, d'après elle, la logique à suivre dans l'appui au secteur privé.

La nécessaire accélération des processus

Depuis le début de la pandémie en outre, les banques de développement régionales et internationales, se sont conséquemment activées : la Banque mondiale, la BERD, la BAD, Afreximbank... et plus récemment la banque de développement des Etats-Unis, DFC. En dépit du lourd débat sur la dette publique, plusieurs lignes de crédit ont été lancées avec le secteur privé en ligne de mire. Des milliards de dollars sont annoncés notamment pour le redémarrage du commerce en attendant la mise en œuvre de la zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), mais aussi au bénéfice d'autres secteurs qui apparaissent désormais clés comme la santé ou le digital.

Dans les milieux d'affaires cependant, des voix s'élèvent pour réclamer de la vitesse dans l'exécution de ces financements. « Pour une mise en œuvre effective des lignes de crédit annoncée par les différentes banques de développement du continent en l'occurrence, préconise Jean-Louis Ekra, il faut absolument qu'il y ait une accélération des mécanismes de décaissement. C'est bien beau de signer des lignes de crédit, mais pour que les entreprises puissent en bénéficier, il y a des préalables sur lesquels il faut travailler rapidement. Et c'est maintenant qu'il faut le faire. Sinon les entreprises auront eu le temps de mourir ».

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