La finance digitale, source d'oxygène pour l'Afrique d'après  ?

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(Crédits : Reuters)
Sous la pression de la crise pandémique, les transactions financières digitales n'ont jamais été aussi dynamiques sur le continent qui en était déjà pionnier dans le monde d'avant. Dans l'Afrique d'après, la finance digitale se profile en accélérateur incontesté, avec la nécessité cependant de plusieurs réajustements stratégiques. Décryptage.

Fin juin 2020, alors que les échanges à travers l'Afrique sur le financement de l'économie se multiplient au gré de l'urgence de la relance après plus de trois mois de ralentissement, BGFI Bank, leader au Centre du continent, lance une banque à distance ciblant les entreprises gabonaises. Via cette plateforme, les sociétés peuvent « gérer, suivre, consulter leurs comptes, procéder à des virements bancaires nationaux et internationaux, gérer leurs moyens de paiements... », selon les précisions du groupe.Est-ce précurseur d'une nouvelle dimension de l'économie digitale au Gabon ? Interviewé par La Tribune Afrique en 2017, Ismail Ahmed, l'homme d'affaires britanno-somalilandais patron de la plateforme digitale de services financiers et commerciaux Wari, estimait « inévitable » l'orientation de plus en plus de pays africains vers « la cashless economy ».

L'opportunité dans la crise

Il y a treize ans, le continent prenait le virage de la finance digitale avec la « révolution M-pesa » au Kenya qui s'est ensuite démocratisé sur le plan régional. Résultat : aujourd'hui au pays d'Uhuru Kenyatta, 90% des transactions financières s'effectuent via des plateformes digitales. La vitesse insufflée par le mobile money et le mobile banking à la financiarisation des sociétés africaines et à l'inclusion financière a fait du continent le pionnier en la matière au monde. Un élan décuplé par la pandémie de Covid-19. Avec en effet les mesures de confinement et les mesures barrières pour éviter la propagation du coronavirus - la finance digitale a émergé comme « la » solution.

Plusieurs gouvernements africains appelaient leurs populations à limiter l'utilisation du cash et à privilégier les transactions digitales. Pour accompagner ces mesures, les banques centrales ont appelé à la gratuité de certaines transactions financières digitales courantes. Des instructions suivies par les acteurs que sont les opérateurs télécoms. « Le risque sanitaire a fait naître l'opportunité d'une transition accélérée vers une économie digitalisée pour toutes et tous », appuie Pierre Champsavoir, expert financier et consultant en Afrique interrogé par LTA. « Néanmoins, poursuit-il, si cette situation est amenée à durer, les opérateurs, les régulateurs et les Etats devront s'entendre afin de transformer cette réponse de crise en un nouveau système. La gratuité de certaines transactions, condition sine qua non à une pérennisation de l'usage du mobile money, nécessitera l'invention de nouveaux modèles d'affaires et probablement la création de nouveaux partenariats ».

Quand banques et télécoms font la finance ?

En parlant de partenariats, certaines banques sur le continent s'en sont servis pendant la crise pour pousser dans l'innovation. C'est le cas d'Equity Bank qui a lancé en République démocratique du Congo (RDC) « easydirect », une application mobile de transfert d'argent international, permettant à la diaspora de l'Union européenne (UE) d'envoyer de l'argent depuis leurs cartes bancaires vers les comptes Equity ou numéros de téléphone (tout opérateur confondu) de leurs proches au Congo. « Je crois en la convergence des banques et des télécoms en Afrique pour faciliter l'accès aux services financiers de base », affirme à LTA Célestin Muntuabu Mukebe, directeur général d'Equity Bank RDC.

Même son de cloche chez le géant panafricain Ecobank. Présent dans une trentaine de pays à travers le continent, le groupe multiplie les partenariats récemment dans le but de renforcer son offre digitale. Ici, les leaders sont convaincus que « la finance digitale est celle de demain en Afrique » et que les opérateurs télécoms ne peuvent pas faire sans les banques, en raison du besoin de l'usager qui devrait évoluer du simple besoin de transacter au besoin d'épargner ou d'emprunter via des plateformes digitales. « A mon avis, nous assistons à l'essor d'un environnement de coopération-compétition entre les banques et les opérateurs téléphoniques. Cet environnement est sain, à la seule condition d'être capable de délivrer une meilleure expérience aux utilisateurs de services», nous explique Paul-Harry Aithnard, directeur général Ecobank Côte d'Ivoire et directeur régional UEMOA.

Au sein de l'UEMOA d'ailleurs, une étude publiée en octobre 2019 par le cabinet Nouvelles Donnes conclut que les banques pourraient multiplier leur PNB pour atteindre 8 milliards de dollars 2025 et 16 milliards de dollars en 2050 contre 3 milliards de dollars en 2017, si elles poussent dans la digitalisation de leurs solutions financières au même titre que les opérateurs télécoms.

Les régulateurs devront favoriser un nouveau leapfrogging

Si banques et opérateurs télécoms doivent davantage coopérer pour mieux tirer parti de l'environnement instauré par la crise pandémique, les experts remarquent la nécessité pour les régulateurs -qui sont différents pour les deux secteurs- de montrer la voie. « Déjà on constate la difficulté dans beaucoup de pays d'assurer une régulation adéquate du mobile money : les opérateurs télécoms et les banques ne sont pas supervisées par les mêmes organes, et que ces derniers peuvent avoir pris du retard sur le plan technologique pour adapter leurs dispositifs de supervision macro prudentielle aux réalités de la finance digitalisée », explique Pierre Champsavoir.

Clairement l'expérience de la pandémie montre que l'Afrique peut réaliser un nouveau pas de géant dans le leapfrogging provoqué sur le continent avec le développement du mobile money et mobile banking. L'expert financier y voit également « une opportunité pour l'Afrique de définir les nouvelles règles de son développement pour la période post-covid ». « Outres les avantages associés au respect des règles barrières actuelles, la finance digitale ouvre des perspectives stratégiques inédites pour les pays afin de contourner les difficultés liées aux spécificités de leurs territoires et populations », estime Champsavoir qui voit en cela la possibilité pour les leaders « de repenser les stratégies de développement durable, sur la base d'une infrastructure financière digitalisée réactive et adaptée aux grands espaces et à la diversité culturelle ».

Dans le cadre des plans de relance économique, des discussions stratégiques ont lieu un peu partout sur le continent pour voir quelles seraient les pistes à privilégier pour favoriser une rapide reprise de l'Afrique qui pourrait connaitre sa première récession en 25 ans. Face aux défis réglementaires que pose la démocratisation et surtout l'avancée de la finance digitale, chaque acteur devra jouer sa partition.

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