Et si le salut venait des « Afro-agro-startups »

 |   |  1361  mots
(Crédits : Reuters)
L'« agritech » ou agro-technologie est une composante nodale de la solution qui permettra à la fois de nourrir l'humanité entière et préserver sa matrice vivrière. L'enjeu pour l'Afrique est encore plus marqué, et les risques susceptibles de s'exacerber. Or, la voie salutaire des agro-technologies nécessite la prolifération des véhicules qui peuvent en porter les idées et les innovations : les agro-startups. Quel potentiel pour ces dernières en Afrique ? Et quels sont les facteurs clés de leurs succès ?

Travailler la terre et vivre des fruits de ce travail. En inventant l'agriculture, l'humanité a opéré une révolution majeure dans son mode de vie, aussi majeure peut-être que la maîtrise du feu, mais certainement bien plus fondamentale que la récente révolution numérique, si l'on considère l'échelle biologique et non historique. Mais aujourd'hui, l'humanité est confrontée à une situation sans précédent, où le risque de pénurie alimentaire n'est pas seulement lié aux aléas climatiques et à l'occurrence de catastrophes naturelles, mais également à la constante démographique moderne, qui fera que nous serons plus de 11 milliards d'humains sur la planète à la fin du siècle, dont 4 sur 10 seront africains.

L'Afrique, terrain idyllique pour l'« agritech »

Aussi, sur cet arrière-plan omniprésent, se dessinent aujourd'hui les contours d'une nouvelle révolution, autant grisante que vitale, et ce pour l'Afrique plus que pour nul autre Continent. Il s'agit en l'occurrence du mariage -programmé- entre ce qu'il y a de plus «naturel» dans l'activité économique humaine, l'agriculture, et l'expression la plus évoluée de ses capacités de création «artificielle». En effet, l'«agritech» ou agro-technologie, est désormais identifiée comme une composante nodale de la solution qui permettra à la fois de nourrir l'humanité entière et préserver sa matrice vivrière. Evidemment, l'enjeu pour l'Afrique est encore plus marqué, vu les difficultés alimentaires dont continuent à souffrir actuellement ses populations, et qui risquent de s'exacerber avec le dérèglement climatique. Or, la voie salutaire des agro-technologies nécessite la prolifération des véhicules qui peuvent en porter les idées et les innovations : les agro-startups. Ces jeunes pousses innovantes qui s'activent sur le terrain des chaines de valeur agricoles, se concentrant sur des problématiques précises pour la plupart, ou même repensant structurellement les modes de fonctionnement pour les plus disruptives d'entre elles.

Pour ces startups agro-orientées, l'Afrique est un terrain de jeu sans rival. «Le secteur agricole jouit d'un potentiel exceptionnel qu'il faut aujourd'hui optimiser, face aux enjeux auxquels sont confrontés la plupart des pays africains. La démographie galopante, l'explosion de la demande mondiale, la difficulté de tirer des revenus substantiels pour les petits agriculteurs, le déficit de mesures structurelles d'accompagnement, les dérèglements climatiques désormais permanents, l'enclavement numérique, ... sont autant de défis et à la fois des opportunités offertes aux entrepreneurs innovants pour apporter des solutions nouvelles permettant de dynamiser le secteur, d'accélérer son processus de développement et de promouvoir une croissance agricole durable», explique à La Tribune Afrique Aldo Fotso, directeur exécutif d'Africangels avant de pointer du doigt ce qui, paradoxalement, se révèle être à la fois le frein et le catalyseur des «afro-agro-satrtups» : «Le potentiel agricole africain est malheureusement entravé par une série d'obstacles liés au manque de dynamisme des canaux de distribution, à la faiblesse de la production énergétique, ou encore au déficit des voies de communication et des infrastructures technologiques».

Agir sur le maillon ou révolutionner la chaîne

En effet, le paradoxe en Afrique, c'est que ce sont les éléments mêmes qui peuvent freiner le développement des jeunes pousses qui constituent l'objet des innovations sur lesquelles elles sont susceptibles de se pencher, notamment dans le domaine agricole. Dans ce sens, l'on peut identifier deux catégories d'agro-stratups qui réussissent. Les premières, dominantes en nombre, identifient une problématique spécifique dans la chaine de valeur, et tentent d'y apporter une solution innovante, en mettant à profit les nouvelles technologies. Les secondes, moins nombreuses, mais dont l'impact sur le marché est démultiplié, considèrent la chaîne de valeur de manière globale, et apportent une «révolution» systémique aux modes de fonctionnement. Contacté par La Tribune Afrique alors qu'il était à Delhi en Inde, notamment pour analyser les chaînes de valeurs agricoles locales, un jeune expert nous livre des facteurs clés sur cette thématique : l'approche terrain est l'élément clé dans la survie et la croissance des jeunes pousses, quelle que soit leur échelle d'intervention.

«Les startups qui échouent sont celles qui ne considèrent pas le terrain, ses besoins et contraintes, et qui pensent que se contenter d'une démarche du haut vers le bas, en tentant de mettre en œuvre des idées théoriques ou abstraites, même si ces dernières peuvent être brillantes», souligne Fadel Bennani co-fondateur de The Seed Project, un Think-Tank qui décortique les relations entre les chaînes de valeur agricoles d'une part et la collecte, l'analyse et l'accès à l'information de l'autre. «Parmi les startups qui réussissent nous avons pu identifier deux types d'entreprises. D'une part celles que je qualifie de "loupe", qui se focalisent sur un problème particulier de la chaine de valeur agricole et y apportent une innovation pour le régler. Cette catégorie, qui représente grosso modo les trois quarts des cas, apporte une valeur ajoutée indéniable, en résolvant des problèmes de court terme avec des solutions de court terme, mais manque d'approche globale. D'autre part, il y a des entreprises qui adoptent dès le départ une approche globale et systémique, remettent à plat les chaînes de valeur et réinventent ainsi les process», détaille Bennani.

Terre et technologies, les connexions du futur

Ainsi, quelle que soit son approche, une agro-startup s'attaque, en partie ou dans son ensemble, aux lacunes des chaînes de valeur agricoles, avec un objectif d'optimisation, au profit des deux extrémités de la chaîne : le fermier et le consommateur. Penchons-nous donc brièvement sur cette chaîne de valeur afin d'identifier les champs d'intervention possibles pour les agro-startups, notamment en Afrique où les process sont souvent archaïques et même quelques fois anarchiques (pour ne pas dire absents). Au cœur de la chaîne, nous retrouvons évidemment le fermier qui travaille la terre. En Afrique, l'agriculteur vivrier et familial représente l'écrasante majorité de la production alimentaire locale, même si les grandes exploitations et quelques grands propriétaires fonciers gagnent du terrain.

agriculture agritech technologie startups agrobusiness shéma

Pour atteindre le consommateur final et vivre de son travail, le fermier a besoin d'un éventail d'éléments : le financement pour assurer son activité (et son quotidien) et l'assurance pour sécuriser sa récolte et ses revenus ; les intrants biologiques (semences, plants, ...) et chimiques ainsi que l'équipement pour lancer et entretenir sa campagne ; un savoir-faire intellectuel et technique ; et des moyens logistiques et commerciaux pour atteindre le marché et ainsi le consommateur final. Entre les deux bouts de cette chaîne, une infinité de maillons s'entrelacent, et l'agro-startups intervient forcément sur un ou plusieurs d'entre eux.

Aujourd'hui, se sont encore les solutions les plus simples et les plus proches du terrain qui fonctionnent le mieux, et l'usage de technologies actuelles reste le plus facilement adopté par les cibles. «La téléphonie mobile qui est bien souvent le seul outil d'accès aux nouvelles technologies des agriculteurs en Afrique, offre des opportunités formidables pour répondre à ce déficit et au besoin de transformation du secteur. L'exemple du Nigéria est assez éloquent pour montrer comment plus de 4 millions de personnes ont pu bénéficier d'un programme de portefeuilles mobiles pour l'octroi de subventions à l'achat d'engrais, entraînant ainsi en seulement 2 ans, une chute de 300 à 22 dollars du coût de l'engrais pour l'agriculteur», confirme et illustre Aldo Fotso. «L'innovation est l'une des clés pour une part substantielle des problématiques sur le marché agricole, à partir de laquelle les entrepreneurs parviennent à apporter des solutions pour transformer le secteur agricole, répondre aux besoins d'aujourd'hui et anticiper les besoins futurs des générations à venir», conclut-il. Il est plus que probable que l'alimentation des futures générations n'ait de point commun avec la nôtre que les nutriments de base qui la constituent. De même, le fermier de demain devra être aussi fortement connecté à sa terre qu'aux technologies les plus avancées sur la planète.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 24/11/2017 à 9:00 :
Je suis d'accord avec votre enthousiasme si c'est pour faire une agriculture de qualité non empoisonnée par le lobby de l'agro-industrie.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :