Les avocats africains face aux mutations du marché du droit des affaires en Afrique subsaharienne francophone

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(Crédits : DR)
Les perspectives de développement du continent africain, notamment en Afrique subsaharienne attirent tous les regards, et seuls les cabinets d'avocats africains semblent ne pas avoir perçu cette aubaine. Malgré le potentiel du marché du droit des affaires en Afrique, il y a une réalité dont il faut rendre compte sans complaisance : la plupart des cabinets d'avocats africains restent enfermés dans des schémas de fonctionnement archaïques qui pourraient causer leur perte dans les mutations du marché du droit à venir.

J'ai toujours été frappé, dans mes discussions avec des confrères africains, par une réponse qui revient souvent lorsque nous évoquons la nécessité de se regrouper, de mutualiser les compétences et de créer des structures à taille critique organisées selon des standards internationaux, afin de monter en gamme. Ils répondent souvent : "malgré la volonté, ce n'est pas dans notre culture". Il m'a fallu beaucoup de temps pour comprendre cette dimension culturelle. Comme toute entreprise, développer un cabinet d'avocats nécessite de mettre en commun des moyens, des ressources, trouver une clé de répartition des bénéfices, développer ensemble des stratégies de conquête de nouveaux marchés, et cela ne peut se construire que dans la confiance. Ce serait là le principal obstacle. Il y a un manque de confiance qui empêche les réussites collectives dans ce secteur. La majorité des cabinets d'avocats en Afrique subsaharienne francophone sont des structures individuelles ou à associé unique, souvent "gérées" sans stratégie de développement et parfois même sans comptabilité fiable, ce qui conduit parfois à des dérives sur le plan déontologique. La raison pour laquelle il est parfois difficile de faire évoluer la situation, est que malgré cette déstructuration complète du marché, certains de ces confrères (parfois en exploitant le créneau du recouvrement de créances) connaissent des "réussites" individuelles sur le plan financier.

Les ambitions des cabinets internationaux

Mais alors, où irons-nous nous plaindre lorsque notre marché sera pris d'assaut par des cabinets internationaux qui, eux, se déploient en masse selon des stratégies bien pensées ? La nature a horreur du vide et il ne fait aucun doute que si les cabinets africains ne s'organisent pas pour répondre à la demande, d'autres le feront à leur place et ce n'est certainement pas le conservatisme de certains barreaux africains qui l'empêchera sur le long terme. D'ailleurs, cette offensive a bien commencé, elle ne se ressent pas encore pour l'instant pour deux raisons principales. Tout d'abord, l'échec retentissant et les difficultés d'installation de quelques cabinets internationaux dans certains pays, notamment en Guinée et en Côte d'Ivoire, ont contribué à calmer certaines ardeurs, et a obligé les autres cabinets à revoir leurs plans, notamment au regard des contraintes règlementaires dans certains pays africains. La seconde raison est qu'en réalité, cette offensive se fait selon des étapes qui sont pour l'instant indolores. Par exemple, certains cabinets internationaux utilisent le Maroc comme un hub, d'autres (parfois les mêmes) développent progressivement des stratégies de rapprochement avec les cabinets africains les plus structurés qu'ils identifient, et de ce point de vue, la mode est à la création de "Law Institutes", de programmes de formation ou de plateformes de collaboration avec des cabinets locaux, en mettant en avant l'idée que la plupart des avocats africains sont des généralistes alors que les cabinets internationaux sont hyper spécialisés.

Quels enjeux pour les cabinets africains ?

Les enjeux pour les cabinets d'avocats africains sont pourtant bien connus : se structurer et conquérir de nouveaux marchés. En ce qui concerne la structuration des cabinets, les confrères doivent prendre conscience qu'elle est un préalable dans la conquête des marchés. Un cabinet d'avocats est une entreprise qui a besoin de locaux décents, d'une structure qui permette un fonctionnement efficient, d'une comptabilité et surtout d'une vision de développement qui passe nécessairement par la mutualisation des compétences afin d'être en mesure de proposer une gamme de services basée sur des spécialisations sectorielles, surtout compte tenu des perspectives du marché. Les matières de spécialisations ne se trouvent pas ailleurs que dans les dynamiques de développement de chaque pays et les tendances généralement observées sont l'arbitrage, les mines (notamment en Guinée), les télécommunications, le financement des infrastructures, etc. Que l'on ne nous accuse surtout pas de faire peu de cas des domaines traditionnellement réservés à l'avocat tels que le contentieux ou le droit des personnes, car ce n'est pas à ce niveau que se joue la concurrence avec les cabinets internationaux. D'ailleurs le fait qu'il existe dans certains pays africains, comme le Gabon ou la Côte d'Ivoire un statut de conseil juridique pourrait contribuer à favoriser l'implantation des cabinets internationaux et à exclure progressivement les avocats "traditionnels" du marché du droit des affaires, notamment sur des opérations internationales complexes. C'est franchement déjà le cas dans un pays comme le Gabon.

Quelles raisons d'espérer ?

Dans ces bouleversements, deux facteurs sont à observer de près. Le premier est l'attitude des barreaux locaux. Ils peuvent tout d'abord jouer un rôle de sensibilisation sur les aspects évoqués ci-dessus, et s'impliquer réellement dans la formation continue des avocats. À eux de trouver les fonds nécessaires ou de développer des partenariats adéquats. Ils peuvent aussi, en maintenant la pression sur leurs Gouvernements respectifs, contribuer à améliorer les conditions d'exercice. Par exemple, dans certains pays comme le Cameroun, il n'existe pas de mécanisme de caisse de règlement pécuniaire des avocats ; ce qui, on le sait, contribue à augmenter la part des avocats dans la population carcérale. Deuxièmement, les barreaux africains ne doivent pas avoir un réflexe de protectionnisme, mais plutôt l'ambition d'aider leurs avocats à se doter d'outils nécessaires pour affronter la concurrence. Il ne faut pas oublier qu'une bonne concurrence internationale peut avoir des effets bénéfiques en matière de formation des plus jeunes et de restructuration du marché, si les conditions d'implantation des cabinets internationaux reposent sur un deal gagnant-gagnant qui pourrait être négocié directement entre barreaux. De ce point de vue, les barreaux nationaux pourraient déléguer cette réflexion à leurs instances régionales, telles que la conférence des barreaux de l'UEMOA pour l'Afrique de l'Ouest, voire à l'échelle de l'OHADA, avant de soumettre des propositions concrètes aux différents Gouvernements.

Le deuxième facteur à observer est l'attitude de la nouvelle génération d'avocats africains, notamment celle qui a été formée dans les meilleurs cabinets internationaux. Manifestement, nous avons un choix simple à faire.

Nous pouvons porter une vision d'avenir en nous regroupant, avec l'ambition de bâtir de véritables organisations professionnelles dont la vocation sera la conquête, ou alors reproduire les schémas de nos aînés, et ce serait peut-être là une manifestation de la dimension culturelle dont me parlaient certains confrères africains.

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Commentaires
a écrit le 22/08/2017 à 0:49 :
J'ai lu avec beaucoup d'intérêts la production de Monsieur Alex Bebe Epale, président de l'African Business Lawyers' Club, en date du 16/08/2017. Elle procède, à mon humble avis, d'une mauvaise lecture de l'état d'esprit, l'approche du marche, les stratégies et la vision des Juristes africains et, plus particulièrement des Avocats.
1/Tout d'abord, comme dans tous les marchés dits maturs, la majeure partie de la profession d'avocat reste attachée à un exercice traditionnel et, souvent, personnel. Pourquoi devrait-il en.etre autrement sous nos tropiques ?
2/Ensuite, seuls les cabinets dont l'activité est essentiellement tournée vers le transactionnel est intensément préoccupée par les sujets relatifs au renforcement des capacités (humaines, organisationnelles, de partage et organisation du savoir et des compétences, financières et commerciales) dans ces marchés dits maturs. Il en va de même sous nos tropiques, avec des réussites marquées dans plusieurs juridictions, dont notamment le Kenya, l'Afrique du Sud et le Nigéria. Et de plus en plus de cabinets d'Afrique francophone suivent ce chemin.
3/Pour de nombreux confrères Africains, et notamment Ivoirien, la question de l'arrivée des cabinets internationaux ne se pose pas en termes de protectionnisme mais, plutôt, de concurrence déloyale. Il est en effet nécessaire que ces cabinets d'Avocats ne contournent pas les lois fiscales, règles d'installation et déontologie en s'installant, pour exemple, comme conseils juridiques alors qu'ils sont Avocats. Il faut que la fiscalité qui leur est applicable soit la même que celle de leurs compétiteurs. Il est d'essence que ceux qui y interviennent et qui ont la qualité d'Avocat le fassent conformément aux règles du Barreau de la juridiction d'accueil. Dans ces conditions, il est certain que les compétences locales seraient développées et profiteraient réellement des apports financiers et d'expertise du réseau/groupe dont le cabinet local est membre. Dans ces conditions, les associés locaux auraient intérêt à réaliser leur chiffre d'affaires localement (et à ne pas servir de simple bureau de représentation) ce qui ferait grandir, outre mes revenus de la place, sa reconnaissance... Mais ça, et c'est l'essentiel de ce que l'on occulte, ce n'est pas de l'intérêt des firmes qui utilisent le protectionnisme des pays où elles sont issues et qui limite la possibilité des Juristes et Avocats africains de s'y établir que de le reconnaître !
Zinda SAWADOGO
Avocat à la Cour, Associé-Gérant
KSK Société d'Avocats
Abidjan, Côte d'Ivoire
a écrit le 21/08/2017 à 3:14 :
"Rien ne sert de courir il faut partir à point."
a écrit le 18/08/2017 à 13:10 :
BRILLANTE ANALYSE TRÈS CHER . WHAT NEXT?

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