Open Innovation  : quel cadre de confiance en Afrique ?

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(Crédits : LABS-NS/LTA)
Malgré leur engouement notamment, pour les Fab, les incubateurs, les accélérateurs, les Bootcamps, les hackathons et les concours qui leur sont dédiés, les Start-up de l'écosystème des TIC en Afrique montrent une certaine méfiance vis-à-vis de ces initiatives très souvent organisées ou sponsorisées par les grandes entreprises du continent africain et étrangères dont l'objectif à travers cette démarche d'Open innovation est d'innover plus vite, en rupture et en dehors de leurs cœur d'activité ou de leur territoire d'implantation d'origine.

Il n'a échappé à personne que les grandes entreprises, quel que soit leur domaine d'activité, sont aujourd'hui bousculées par la disruptivité générée par de nouveaux acteurs et que pour assurer leur pérennité elles doivent en permanence se réinventer.

Cette nécessaire agilité qui leur est imposée par la révolution du numérique donne lieu à trois manifestions. Il s'agit :

-          d'abord de la rapidité des transformations ou "growth hacking" manifestée par l'émergence d'acteurs économiques de type nouveau, sur les plans de leurs activités, de leurs modèles et de leur process, dont le développement et la maturité sont très rapides et très courts (exemples avec Uber et Airbnb),

-          ensuite de l'internationalisation rapide des activités économiques grâce aux facilités de projection à l'international offertes par le numérique

-          et enfin de l'approche multidimensionnelle des activités économiques qui brise les frontières sectorielles.

Aussi, pour s'adapter à cette nouvelle donne économique, les grandes entreprises ont compris l'intérêt qu'il y a pour elles à s'associer aux jeunes entreprises, très souvent des start-up issues du monde des TIC à même d'assurer une meilleure production/productivité. Celles-ci apportent aux grandes entreprises l'agilité dont elles ont besoin et les aident ainsi à gagner en compétitivité. En contrepartie, les grandes entreprises apportent aux Start-up des débouchés et une certaine connaissance d'un secteur d'activité, mettent à leur disposition leurs équipements ou encore financent leur développement.

Cette pratique que l'on qualifie d'Open innovation a pris de l'ampleur, notamment en Afrique, avec la multiplication d'initiatives diverses dédiées aux Start-up et portées par les grandes entreprises étrangères ou du continent telles que Ecobank, OCP, Microsoft, Visa, Orange, Engie, Total, Facebook, Google...

Si ces initiatives attirent un nombre important de porteurs de projets et de Start-up à travers l'Afrique, ceux-ci expriment néanmoins d'une part, leur crainte vis-à-vis de ces grandes entreprises et, d'autre part, marquent une défiance à l'encontre de ces dernières.

Il en ressort que le développement de l'entrepreneuriat dans le domaine des TIC sur le continent africain pâtit de l'absence d'un cadre de confiance entre les jeunes entrepreneurs et les grandes entreprises. Pour remédier à cette situation, il importe donc que ces différents acteurs renouvellent leurs approches à travers l'établissement d'une relation gagnant-gagnant durable afin que l'émulation entrepreneuriale associée aux TIC soit profitable à chacune des parties prenantes.

Grandes entreprises : pour assurer votre compétitivité, oubliez le « business as usual » et développez de l'empathie !

Les grandes entreprises africaines et étrangères doivent apprendre et développer de l'empathie : cette capacité à se mettre à la place des jeunes entrepreneurs et à comprendre leurs besoins réels qui vont au-delà des besoins financiers, d'équipement, de construction de réseaux économiques, ou de savoir faire qui relèvent du « business as usual ». Ces besoins à appréhender chez les start-up peuvent être tout simples,  mais essentiels comme le besoin de se sentir en confiance. Pour cela, les grandes entreprises doivent développer leur capacité d'écoute des motivations profondes des porteurs de projets et des start-up africaines qui président à leurs propositions de valeurs formulées et au choix de leurs partenaires.

En effet, il est révolu le temps du culte exclusif au profit. Le changement de paradigme opéré dans les sociétés actuelles - notamment quant aux modes de production, de consommation et de travail - en raison, entre autres des menaces climatiques et de la révolution du numérique conduit à une transformation profonde des mentalités. Les motivations sociétales, sociales et environnementales prennent de plus en plus le pas sur les motivations exclusivement économiques dans les propositions de valeurs des start-up.

Par ailleurs, face au déficit des Etats en matière d'infrastructures, de services publics essentiels ou encore de politiques publiques agricoles, les jeunes entrepreneurs africains aspirent très souvent à combler ce vide.

Il va s'en dire donc que les propositions de valeur des Start-up africaines constituent un acte d'engagement de leur part. En prenant en considération cette dimension, les grandes entreprises doivent repenser leur stratégie africaine d'Open innovation en y introduisant une dose minimum d'empathie. Cela suppose de la part de la gouvernance des entreprises que cette valeur soit mise au cœur de leur volonté d'ouverture au continent africain et qu'elle soit distillée à tous les niveaux de l'organisation de l'entreprise mais aussi vis-à-vis de ses parties prenantes.

A ce propos, la stratégie d'Open innovation doit certes être dictée par les valeurs et les principes de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) énoncées dans les documents éthiques dont se sont dotées les grandes entreprises. Il importe, cependant, que l'empathie prenne une place importante dans leurs process de manière à favoriser un climat de confiance entre elles et les Start-up. En outre, le risque de réputation pourrait ainsi être mitigé, évitant ainsi des soupçons de prédation économique, supposés ou réels, à leur encontre.

Par ailleurs, l'empathie devrait favoriser la mise en œuvre d'une approche protectrice des créations, idées et concepts des jeunes entrepreneurs africains. Une conformité aux règles juridiques en matière de propriété intellectuelle existant sur le continent que ce soit dans le cadre de l'OAPI ou de l'ARIPO[1] est, à cet effet, nécessaire. En outre, comme c'est le cas parfois, les concours et autres hackathons dédiés aux Start-up doivent prévoir notamment des garanties juridiques de  protection des informations recueillies à cet effet (accords de confidentialité ou clauses de confidentialité introduites dans les Règlements intérieurs). Enfin, la simple conformité ne suffit pas notamment dans la plupart des pays africains où la faiblesse des institutions judiciaires n'assure pas une réelle protection des Start-up. Aussi, si ces grandes entreprises veulent gagner en crédibilité, elles doivent définir des stratégies dépassant ce simple cadre de conformité. Elles peuvent, par exemple, mettre en  place des outils qu'offrent les innovations technologiques pour assurer une meilleure protection des données et des informations, une traçabilité des celles-ci ou encore une authentification sécurisée des auteurs des innovations.

Au final, pour assurer leur compétitivité, les grandes entreprises ont véritablement intérêt à cultiver en Afrique ce partenariat gagnant-gagnant avec les Start-up des TIC en inscrivant les relations avec celles-ci dans une forme de coopétition vertueuse et respectueuse à la fois du droit mais aussi des aspirations profondes des porteurs de projet et des start-up.

Start-Up : construisez votre stratégie d'ouverture ou mourrez !

La vitalité des Start-up africaines est mise en avant depuis quelques années. Elles suscitent des convoitises et font l'objet de nombreuses sollicitations parce qu'elles sont une force de propositions pour l'ensemble de la planète. En effet, leur capacité à répondre entre autres, aux défis énergétiques, agricoles, alimentaires, d'accès et de gestion des ressources naturelles, en proposant des solutions adaptées aux contextes des populations locales, est aujourd'hui appréciée ; cela d'autant plus que ces solutions qu'elles apportent sont, du fait du numérique, rapidement réplicables dans d'autres régions du continent voire du monde.

Les entrepreneurs africains de l'ère informationnelle sont donc une véritable richesse mais demeurent frileux face aux grandes entreprises. Ces réactions s'expliquent notamment, par une relation de confiance fragile entre ces deux mondes en raison du déséquilibre qui résulte de la toute puissance économique, de la force de frappe et de la maîtrise du savoir-faire des unes par rapport à la faiblesse économique et au manque de certains savoir-faire des autres. Les porteurs de projets et start-up montrent une certaine appréhension face au risque de prédation de leurs idées/concepts (même si l'on considère que les idées/concepts sont de libre parcours) et/ou de leurs créations. Cette appréhension est d'autant plus tenace que leurs rapports aux institutions judiciaires et administratives de la plupart de leurs pays sont empreints de la même défiance que celle entretenue avec les grandes entreprises. En effet, elles ne peuvent pas compter, dans la majorité des cas, sur lesdites institutions lorsque surviennent des différends portant notamment, sur des problématiques de propriété intellectuelle.

Néanmoins, les Start-up africaines des TIC doivent malgré tout s'émanciper de ces appréhensions si elles souhaitent prospérer et réaliser leur aspiration première : celle d'un réel impact sur les conditions de vie des populations.

Pour cela, elles doivent réfléchir et travailler leur stratégie d'ouverture sous trois angles.

Tout d'abord, elles doivent avoir conscience de leurs potentiels et de leurs intérêts aux yeux des grandes entreprises. Pour ces grandes entreprises qui s'intéressent au continent africain, l'Open innovation est un levier d'acculturation. En se rapprochant des Start-up africaines, les grandes entreprises souhaitent bénéficier à la fois de la connaissance qu'ont celles-ci du contexte socio-économique et du monde des affaires local, ainsi que de leur bonne maîtrise de l'écosystème des activités qu'elles exercent.

Ensuite, ces Start-up des TIC doivent travailler au renforcement de leur capacité de manière à affirmer leur positionnement face aux grandes entreprises. À cet effet, le recours à des plateformes collaboratives entre les Start-up elles-mêmes peut leur offrir des espaces communs d'information, de formation et de partage d'expériences leur permettant de construire des stratégies gagnant-gagnant dans leurs relations avec les grandes entreprises. Un tel partage d'expériences, dans le respect des règles de confidentialité, sur les stratégies et méthodes d'ouverture aux grandes entreprises peut ainsi constituer un atout certain pour elles.

Enfin, à l'ère du numérique, un espace collaboratif réalisé par les Start-up peut être dédié au relais des bonnes et mauvaises pratiques des grandes entreprises en matière d'Open innovation.

Quid des Etats dans cette relation ?

Les Etats africains doivent être au centre de cette relation en facilitant l'instauration de ce cadre de confiance entre les grandes entreprises et les Start-up. Par ailleurs, les Etats doivent favoriser l'émergence d'un cadre de confiance entre eux et ces acteurs économiques dans leur ensemble. Pour ce faire, ils doivent assainir le cadre des affaires à travers une transformation en profondeur des administrations et de la justice. Les Etats peuvent recourir pour cela à des outils et à des solutions numériques qui favorisent non seulement l'automatisation des fonctions administratives mais aussi et surtout le développement des services destinés notamment aux citoyens et aux entreprises. Ce sont des pistes qu'explore d'ailleurs la Banque mondiale dans son rapport 2016 sur le développement intitulé Les dividendes du numérique.

Par ailleurs, les Etats doivent au premier chef contribuer au renforcement des capacités partenariales des Start-up continentales face aux grandes entreprises. Cette contribution peut se faire sous la forme notamment d'une assistance sur la gestion de projets, sur l'élaboration de business models et de business plans, sur le marketing ou encore sur la sécurisation juridique de leurs activités. La création de fonds de financements des Start-up de concert avec d'autres Etats dans le cadre des ensembles régionaux ou des institutions financières continentales doit être étudiée à cet égard.

Enfin, il importe de dynamiser les politiques de propriété intellectuelle, d'assouplir les démarches administratives et de réduire les coûts associés au dépôt de marques et brevets notamment.

[1] L'Organisation Africaine de Propriété intellectuelle (OAPI) et the African Regional Intellectual Property Organization (ARIPO) qui ont conclu un accord cadre de coopération le 09 février 2017 avec pour objectif notamment, l'harmonisation des systèmes OAPI-ARIPO.

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