« C’est inévitable, de nombreux pays africains vont s’orienter vers la " cashless economy " »

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Ismail Ahmed, fondateur et CEO de WorldRemit, lors de son intervention à la conférence internationale « Africa Convergence » organisée par « La Tribune Afrique », le 29 septembre 2017.
Ismail Ahmed, fondateur et CEO de WorldRemit, lors de son intervention à la conférence internationale « Africa Convergence » organisée par « La Tribune Afrique », le 29 septembre 2017. (Crédits : LTA/TIBARI)
Pour Ismail Ahmed, fondateur et CEO du géant du transfert d’argent en ligne, WorldRemit, les pays africains vont devoir mettre tout en œuvre pour tirer au mieux parti du potentiel des transferts de fonds. Et après être devenu «Le» Continent du «mobile money», la prochaine étape serait une orientation tôt ou tard vers la « cashless economy ». Entretien.

LTA : WorldRemit multiplie actuellement les partenariats (en Côte d'Ivoire avec MTN, au Maroc avec Wafacash, au Sénégal avec Wari,...). Pourquoi opter pour cette stratégie plutôt que pour une implantation directe ?

Ismail Ahmed : Nous sommes l'un des plus grands réseaux mobiles de transfert d'argent en ligne dans le monde et aujourd'hui, nous transférons des fonds à partir d'une cinquantaine de pays vers une centaine de pays. Ayant pour principale mission de transformer la façon dont les gens envoient de l'argent à l'étranger, nous rendons cela aussi simple qu'envoyer un SMS. Mais pour être à même de le faire, nous avons besoin de licences dans les pays émetteurs et passer par toutes les procédures y afférentes. Nous en avons aux Etats-Unis où nous avons déjà obtenu des licences de différents Etats, au Canada, en Europe, en Nouvelle-Zélande, au Japon, à Singapour, etc. Ce sont des marchés à partir desquels les envois de fonds sont importants.

Pour les marchés de réception, via compte bancaire, cash collection ou transfert vers les téléphones mobiles cependant, la stratégie est toute autre justement. Nous nouons des partenariats avec les banques locales, les compagnies télécoms et parfois même avec certains réseaux de retail à même d'offrir des e-services. Ces partenariats nous permettent de briser les barrières commerciales. C'est pourquoi au Maroc par exemple, nous avons conclu un accord avec Wafacash, parce qu'il a un réseau étendu et dispose d'un grand nombre de bénéficiaires de transfert de fonds qui reçoivent leur argent localement.

Dans le cas de MTN, le partenariat entre dans le cadre de son service de mobile money. La Côte d'Ivoire est le premier marché sur lequel nous nous sommes lancés avec le groupe panafricain de télécoms. Mais nous avons également MTN Rwanda, Ghana, etc. C'est notre plus grand partenaire en Afrique, parce qu'ils ont leur propre service de mobile money bien implanté localement et ils ont leur clientèle. De plus, de nombreux bénéficiaires de transfert d'argent ont un compte mobile chez MTN. Donc, nous n'avons pas besoin de dupliquer ce dont un partenaire dispose déjà.

Quelles sont désormais vos ambitions sur l'Afrique ?

Notre priorité aujourd'hui est d'offrir à la diaspora africaine un meilleur moyen, toujours plus accessible, de transférer des fonds. Ces transactions vers l'Afrique représentent en effet plus de 50% de l'ensemble de nos transferts dans le monde et plus de 50% de nos revenus. Donc, la prochaine étape pour nous est d'étendre notre réseau en établissant des bureaux sur plusieurs marchés.

Par ailleurs, nous sommes également intéressés par le transfert d'argent inter-africain. Cependant, l'impôt sur ce type de transactions est encore très élevé. Nous voulons permettre aux gens de retirer plus facilement de l'argent à travers les frontières et il est devenu même crucial pour les économies de lever ces barrières liées à l'impôt, car il y a chaque jour des détournements du système, ce qui ne fait pas du bien à l'économie.

En ce qui nous concerne, nous pensons que l'établissement d'un plus grand nombre de bureaux en Afrique nous permettra de mieux endosser le rôle que nous ambitionnons de jouer dans le transfert d'argent inter-africain, car nous travaillons chaque jour avec le shilling est-africain, le rand sud-africain, le dirham marocain, etc. Sur le long terme, nous voulons être vus comme une entreprise locale dans les marchés où nous sommes présents, et pas uniquement comme une entreprise aidant la diaspora à transférer de l'argent. Cela impliquera également de permettre aux entreprises individuelles locales d'accéder à notre plateforme pour envoyer facilement de l'argent en Asie, en Europe ou en Amérique du Nord.

L'Afrique est devenue une référence en matière de mobile moneyMais qu'est-ce qui, selon vous, manque encore à ce secteur pour véritablement impacter l'économie du Continent dans son ensemble ? L'impôt est-il le seul défi ?

L'impôt reste un défi important. Les transferts d'argent représentent une véritable locomotive future pour l'Afrique et actuellement, le Continent a besoin de régler la question des taxes, afin de bien les définir. Chez WorldRemit, nous transférons des fonds vers l'Amérique latine, l'Afrique et l'Asie, mais c'est seulement en Afrique que nous réalisons plus de 50% de nos transactions vers les comptes mobiles. Les services mobiles y connaissent donc un énorme succès et l'expérience prouve que les marchés où les taxes sont moindres, progressent plus rapidement. Le Ghana en est un exemple en Afrique de l'Ouest. Ce qu'on peut y constater, c'est que le secteur informel recule et le changement se reflète sur l'économie formelle. Et cela a déjà un impact positif sur la population non bancarisée qui ne participe pas directement aux services financiers, mais laisse néanmoins une empreinte marquée dans l'économie grâce au développement des services mobiles. Regardons au Kenya ! Ce pays a su tirer parti de la réduction des taxes. Alors qu'il était connu pour avoir un important secteur informel -une grosse part de l'activité économique échappant alors aux comptes nationaux en raison de l'impôt élevé- le Kenya a vu son PIB grimper de 25% en 2014.

De plus, le coût du Doing business a significativement diminué dans les pays où les gouvernements ont revu le niveau de l'impôt. Lorsque nous avons commencé, presque 100% de nos transactions étaient des collectes de fonds dans les pays bénéficiaires. Sur un marché comme le Zimbabwe, la majorité des bénéficiaires de transferts d'argent vivaient en dehors de la métropole. Donc, pour toucher quelques centaines de dollars, ils dépensaient beaucoup, soit dix à quinze dollars pour rejoindre la grande ville. La possibilité de recevoir l'argent sur le téléphone mobile sans avoir à se déplacer a été une véritable révolution dans de telles contrées. On peut donc voir que certaines économies ont fait de grands progrès, mais c'est encore loin de ce qui pourrait se faire de mieux.

La prochaine étape selon vous ?

Je pense que la prochaine étape, c'est que de nombreux pays qui ont été témoins des bénéfices de la cashless economy vont s'en inspirer. C'est inévitable ! Tout le monde se rend compte aujourd'hui du succès de cette économie. Nous l'avons vu en Inde, en Asie, nous le voyons en Afrique, notamment au Nigéria où le gouvernement promeut déjà le passage à la cashless economy.

Quel serait le rôle des gouvernements pour arriver à ce que les économies africaines puissent au mieux bénéficier de la croissance des transferts d'argent mobiles ?

C'est là toute la question. Aujourd'hui en Afrique, on entend beaucoup plus parler d'aide qu'autre chose. Dans les pays en développement cependant, les transferts d'argent font trois fois la valeur des aides. Nous n'avons donc pas à parler tout le temps d'aide, mais plutôt de la manière de tirer parti des transferts d'argent. Et je souligne qu'il ne s'agit pas seulement de la densité des envois de fonds par rapport à l'aide, mais nous savons très bien que l'aide est gaspillée, caractérisée par la corruption et ayant été membre du PNUD, je peux vous assurer que je sais de quoi je parle. Quand on regarde de près, on se rend compte que seule une infime fraction de l'aide arrive vraiment aux populations ciblées, alors que les transferts d'argent vont directement au profit des bénéficiaires.

Les gouvernements africains gagneraient donc à réfléchir sur la manière de tirer parti des transferts de fonds des ressortissants établis à l'étranger et sur la manière d les utiliser afin de renforcer leur impact dans l'économie.

Comment voyez-vous l'avenir de ce secteur dans le développement du Continent ?

Au départ, l'argent mobile avait une image, celle du téléphone basique. L'adaptation aux smartphones a apporté un souffle nouveau. Et cela crée de nombreuses opportunités pour les économies de chaque pays. On voit aussi que les réglementations sur les services mobiles sont en train de changer. Il y a quelques années encore cela faisait défaut dans beaucoup de pays africains. Les gouvernements ont vu qu'avoir une bonne réglementation qui régit les nouvelles technologies est bénéfique pour l'économie. Je crois que ce à quoi nous assistons actuellement est encourageant, particulièrement dans le domaine des services financiers. Il y a de plus en plus une ouverture à l'expérimentation de nouvelles pratiques. Plusieurs pays africains, à titre d'exemple, autorisent à présent ce que l'on appelle la technologie Sandbox (pour la sécurité informatique, NDLR). Il y a beaucoup de choses qui se font actuellement et je pense qu'au vu des échanges qui ont régulièrement lieu ces derniers temps autour de ces sujets, l'on pourrait assister à un éveil plus conséquent à travers le Continent de ce que les transferts de fonds peuvent apporter aux économies, ouvrant ainsi la porte à plus d'actions concrètes.

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