Diplomatie des stades : la Chine construit son image sur les pelouses

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(Crédits : Reuters)
Depuis plusieurs années, la Chine a lancé une véritable offensive commerciale et économique envers l’Afrique avec des investissements tous azimuts. Loin du paternalisme occidental, la Chine a développé une diplomatie parallèle qui privilégie la coopération bilatérale. Cette nouvelle diplomatie se manifeste également à travers la construction d’infrastructures dont les plus visibles sont les très nombreux stades financés, construits, rénovés et livrés clés en main au pays africains. Diplomatie des stades : la nouvelle arme de séduction massive de la Chine en Afrique.

Nous sommes en octobre 1985. Abdou Diouf inaugure en grande pompe au cœur de Dakar, le Stade de l'Amitié, un équipement multisports sous forme de soucoupe volante. Ce bijou reluisant pour l'époque, d'une capacité d'accueil de 60.000 places construit par les Chinois, aiguise l'envie de plusieurs chefs d'Etat ouest-africains et même au-delà. Voyant dans cette «soucoupe» terrestre dakaroise le décollage de ses ambitions pour la postérité, le Général Seni Kountché - qui régna sur le Niger de 1974 à sa mort en 1987- affirme son vœu de doter Niamey, d'une réplique à l'identique.

Même s'il ne verra pas son rêve se réaliser, le Général Seni Kountché donnera son nom à l'ex-Stade du 29 juillet qui cède la place en 1989 à un stade flambant neuf de 35.000 places construit grâce... aux Chinois. Pour l'anecdote, le Sénégal et le Niger avaient chacun leur stade aux normes internationales. Au-delà de l'événement, la Chine venait de se dépeindre en réalisatrice de rêve et en bâtisseuse d'édifices en Afrique.

Les stades «made in China», la nouvelle offensive

L'offensive économique, commerciale et même culturelle lancée par la Chine contre l'influence des pays européens  sur le continent ne suffit plus. Dans ses ambitions de vouloir supplanter les puissances occidentales en Afrique, le pays de Xi Jinping manie désormais avec subtilité et tactique, le langage des grands travaux qui font mouche. Sa partie la plus visible : la «diplomatie des stades».

Carte des stades chinois en afrique

Le phénomène est loin d'être nouveau. Cette recette, la Chine l'avait déjà testée auparavant à Zanzibar (actuelle Tanzanie) où elle concrétisa en 1970, les 15.000 places de l'Amaan Stadium qui continuent d'accueillir des Tanzaniens passionnés de football sur l'île d'Unguja, baignée par l'Océan Indien. Moins de 50 ans après cette toute première infrastructure sportive sur le continent, l'Empire du milieu fera alors littéralement pousser plus d'une cinquantaine de stades dans la presque totalité des pays du continent entre les années 1970 et les années 2000. C'est ainsi qu'en 1983, la Chine permit à la Mauritanie de se doter du Stade Olympique de Nouakchott d'une capacité de 10.000 places. Aujourd'hui, elle assure les travaux d'agrandissement et de rénovation pour porter cette capacité à 25.000 places à terme. La même année, le Stade de l'Amitié (35.000 places) de Kouhounou à Cotonou au Bénin a été construit en 1982 puis rénové en 2008... par la Chine. Si le plus grand Stade du Rwanda, l'Amahoro Stadium de Kigali (30.000 places) a pu accueillir la CHAN 2016, il a vu le jour en 1986 grâce au génie civil chinois. En 1987, c'est au tour du Kenya, où la Chine inaugure le «Moi International Sports Centre» (60.000 places) à Kasarani pour les Jeux Africains de Nairobi avant d'en financer les travaux de rénovation en 2010.

Dans les années 1990, les champignons de stades «made in China» continuent de pousser en Afrique. En 1990, l'Ile-Maurice inaugure son stade d'Anjalay (15.000 places) dans la localité de Mapou tandis que Djibouti s'offre son Stade national El Hadj Hassan Gouled Aptidon 1993 (rénové en 2002). Du temps où elle s'appelait encore Zaïre, la RDC a commandé en 1988 à la Chine la construction du Stade Kamanyola. Inauguré en 1994, puis rebaptisé Stade des Martyrs, ses 80.000 places lui permettent de se poser en 2ème plus grand stade d'Afrique.

La rançon de la patience

En 2008, c'est également la Chine qui a achevé de rénover deux stades au Ghana pour lui permettre d'accueillir la 26ème édition de la Coupe d'Afrique des Nations (CAN). En 2010 en Angola, les quatre stades qui ont accueilli la grand-messe du football continental ont été tous financés et bâtis par la Chine. Rebelote pour la 28ème édition de la CAN conjointement organisée en 2012 par la Guinée Equatoriale et le Gabon. Le Stade de Bata a été remis à neuf et agrandi par la Chine tandis que le Stade d'Angondjé est un «cadeau» de l'Empire du Milieu et a été baptisé Stade de l'Amitié sino-gabonaise. Consécration ultime pour l'ingénierie et le savoir-faire chinois : excepté le Stade de Franceville, tous les autres terrains qui abritent les rencontres de la CAN 2017 au Gabon, sont chinois.

Les grues chinoises sont encore loin d'être démontées. Au mieux, elles devraient être déplacées dans un autre pays pour ériger un autre stade. Au Cameroun qui se prépare à accueillir la CAN 2019, les stades de Limbe et Bafoussam, prévus pour abriter la compétition seront de construction chinoise. La Côte d'ivoire qui devrait accueillir les Jeux de la Francophonie 2017 s'est vue «offrir» un nouveau Stade olympique d'une capacité de 60.000 places par la Chine. Le Stade devrait être érigé en 2021 à Ebimpé en banlieue d'Abidjan en prélude de l'édition prévue la même année.

Pour la construction de telles infrastructures, la Chine supporte pratiquement toutes les charges liées aux travaux de construction et parfois de rénovation. A la différence de la relation établie par les anciens colons avec les pays africains, la Chine n'a pas choisi le mimétisme. Le pays de Xi Jinping tente de développer des partenariats bilatéraux avec les pays du continent, présentés comme «win-win»  et sans droit de regard sur les affaires internes des pays. Une façon de procéder qui séduit sur un continent «asphyxié» par les conditions des aides internationales, souvent accordées au prix de plusieurs mesures imposées qui ont fini par agacer certains dirigeants africains. De plus, la coopération chinoise dans la construction permet aux Africains de rattraper leur retard infrastructurel en se dotant d'édifices d'envergure.

En contrepartie, que gagne l'Empire du milieu ?

La réalisation de ces infrastructures intervient dans le cadre de «packages deals», c'est-à-dire d'une convention comprenant plusieurs lots. A un pays qui accepterait d'ouvrir ses ressources du sous-sol à des entreprises chinoises, ces dernières pourraient par exemple prévoir dans le contrat, la construction et la livraison clés en main d'un ouvrage de génie civil.

En échange de la signature de ces contrats, la Chine décroche de juteux marchés pour ses entreprises de construction, d'aciérie, dont les grues et machines n'ont pas encore fini de conquérir un continent en plein boom économique et démographique. Au Cameroun, au Gabon, en RDC, au Kenya, en Côte d'Ivoire... les entreprises chinoises lorgnent les importantes réserves de matières premières. Elles s'y arriment pour des décennies d'exploitation du pétrole, du gaz ou encore du bois précieux pour alimenter les besoins énergétiques et industriels de la Chine. Ces pays africains constituent en outre d'importants débouchés pour les manufactures chinoises qui pourront désormais y déverser leurs excédents de production. Autre objectif de cette ruée de la Chine vers l'Afrique : la construction d'une bonne image. La construction de ces stades ou leur rénovation est une fenêtre publicitaire inespérée qui permet à la Chine d'affirmer son savoir-faire dans l'ingénierie et la construction. Cette image est un argument qui pèsera lourd dans la balance lorsqu'elle voudra convaincre des pays réticents à soutenir sa politique africaine. Plus loin, la Chine se pose en alternative aux puissances occidentales qu'elle vient concurrencer dans leurs pré-carrés. Sans référentiel ni vestige colonial avec l'Afrique, la Chine se pose en grande puissance économique sur la scène internationale et bénéficie d'une meilleure image que les autres puissances.

Au détracteurs de la Chine qui l'accusent de sous-payer ses employés africains, d'importer une main d'œuvre chinoise docile avant d'enclencher une nouvelle forme de colonisation, l'ex-président guinéen Lansana Conté répondait : «Les Chinois ne colonisent pas, ils travaillent. La Chine n'a pas besoin de dominer les Etats africains pour rafler leurs matières premières, elle troque capital et travail contre ressources». On ne pouvait être plus explicite !

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