Emergence du Private Equity en Afrique  : Quel modèle pour l'Afrique subsaharienne Francophone ?

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(Crédits : DR)
Une attention particulière est portée ces dernières années vers le Capital Investissement (ou Private Equity), qui selon certains experts (Bansal et Sharma en 2018 par exemple) peut se positionner comme une véritable alternative de financement pour les PME africaines. Même s'il reste encore marginal dans les pays d'Afrique subsaharienne francophone, le débat réside dès lors, non plus dans l'apport du Private Equity comme source alternative de financement des PME en Afrique, mais plutôt dans la manière dont l'Afrique subsaharienne en général et l'Afrique francophone en particulier peuvent s'approprier ce mode de financement afin d'en faire un véritable levier de développement et de dynamisation du secteur privé.

Le financement par Capital Investissement résulte d'une pratique très ancienne qui trouve sa genèse au Moyen - Âge. Aujourd'hui, plus de 200 fonds d'investissement en Private Equity sont actifs dans divers secteurs des économies africaine, dont 60% sont localisés dans la triade Afrique du Sud - Nigéria - Kenya, des pays à culture d'affaires anglo saxon. Le dernier rapport de l'African Venture Capital Association (AVCA) montre que les secteurs qui bénéficient le plus de ces investissements sont   les secteurs financiers, technologique, énergétique et les secteurs orientés consommation de masse pour ne citer que ceux-là. Néanmoins, l'Afrique francophone reste encore en marge

L'activité de ces fonds en Afrique subsaharienne francophone présente des éléments de similitudes aussi bien au niveau de la taille des opérations de financement qui, de facto, va de pair avec la taille et la capacité d'absorption en capital des entreprises ciblées. Ce qui justifie également les niveaux élevés des tickets d'entrées qui se s'élèvent généralement à quelques millions de dollars. De fait, Il est   aisé de remarquer que les entreprises généralement ciblées par les fonds de Private Equity appartiennent, pour la plupart, soit à la tranche supérieure des entreprises dites « moyennes », soit au groupe des entreprises de « grandes » taille. Sachant que les entreprises précédemment mentionnées sont également les cibles des banques par ce que présentant de meilleures garanties de rentabilité et de remboursement, sachant également que les très petites entreprises quant à elles sont les cibles des établissements de microfinance, un groupe d'entreprise se retrouve donc exclu de l'accès au financement. Il s'agit des entreprises qui sont trop grandes pour être financées via la microfinance et trop petite ou n'ayant pas assez de garantie pour être financé par les banques et les fonds de Private Equity. Cet état des faits peut conduire à deux hypothèses :   premièrement l'activité de Private Equity, telle que pratiquée jusqu'ici par les principaux acteurs du continent de la zone francophone, peut rapidement atteindre une zone de saturation ; de plus ce métier tel que pratiqué jusqu'ici peut ne pas répondre aux besoins de financement des entreprises innovantes et à fort potentiels, qui en ont véritablement besoin.

Les caractéristiques internes et externes peu efficientes

Les deux hypothèses précédentes trouvent leur explication à travers des éléments aussi bien internes qu'externes aux fonds de Private Equity.

Sur le plan intrinsèque, la plupart des fonds actifs en Afrique francophone sont, pour une grande majorité, originaires des pays développés. Ce qui peut contribuer à une surévaluation des risques (conséquence d'une mauvaise appréciation de l'information ) et partant, augmenter les exigences de rentabilités; ensuite sachant que les gestionnaires de fonds se rémunèrent en partie via un pourcentage du montant de fonds géré et que ces derniers sont pour la plupart issus des plus prestigieuses écoles occidentales, il apparaît "normal" que les gestionnaires et leur équipes puissent aspirer à des niveaux de rémunération conformes aux pratiques en vigueur dans ce secteur d'activité en pays développés. De fait, ces niveaux de rémunération sont corrélés à la taille du fonds (généralement 2% par an du volume du fonds en frais de gestion et 20% de part sur les bénéfices), ce qui justifie l'adoption par les gestionnaires de ces fonds des minima de levée de fonds conséquents. Il n'est   pas étonnant que ces fonds aient une préférence pour des entreprises de grande taille, plus structurées, plus faciles à analyser et présentes dans plusieurs pays du continent (pour une meilleure diversification des risques). C'est ce qui explique sans doute le fait que le montant médian des deals en Afrique soit figé autour des 8-10 millions de dollars (8 millions de dollars USD pour la premier trimestre 2018 selon l'AVCA). Même si certains fonds s'adaptent de plus en plus on considération du marché en baissant leur niveau minimum de financement même si la plupart de ces fonds continuent à se positionner sur le capital développement au détriment des entreprises en amorçage ou en début de vie.

Les éléments d'extranéité propres à l'activité des fonds de Private Equity peuvent se décliner en trois points : les cadres légal, fiscal et humain. S'agissant du cadre légal, il est encore considéré comme embryonnaire en Afrique francophone, nonobstant des améliorations observées dans les pays appartenant pour la plupart à la zone de l'OHADA. En effet, les textes régissant le droit des affaires des pays de l'OHADA ont récemment connu deux principaux éléments de consécration légale en faveur du Private Equity. Il s'agit notamment de la consécration de la société par Actions Simplifiées (forme juridique adaptées pour les opérations de Capital Investissement) et la reconnaissance juridique des conventions extrastatutaires d'entreprise telle que le pacte d'actionnaire, élément fondamental de la bonne gouvernance et de la stratégie dans le secteur (acte uniforme sur les sociétés commerciales et GIE OHADA 2014). Au niveau sous-régional, seule la zone UEMOA a entamé un processus de légalisation en faveur du Capital Investissement : il s'agit notamment de l'adoption en 2006 d'une loi uniforme relative aux entreprises d'investissement en capital fixe et la directive de 2011 pour le traitement fiscal de faveur, exonérant ces sociétés d'impôts et de droits lors de leur constitution , dissolution ou modification de capital, même si les deux derniers textes tardent encore à voir leur intégration dans la législation interne de certains pays de la zone.

Sur le plan fiscal, la plupart des pays n'ont pas encore légiféré pour une appropriation interne de l'activité de Private Equity. Au Cameroun par exemple, en plus de taxes imposées à la création d'entreprise, les flux financiers résultant de ce type d'investissement subissent trois à quatre niveaux de taxation couplant l'impôt sur les sociétés et l'impôts sur les valeurs mobilières. Ce qui rend difficile toute initiative de ce style dans le pays - à contrario, en France, les investissements en capital-risque bénéficient d'une exonération fiscale sur les revenus et les plus-values de cession d'actifs, à condition que ces dernières soient utilisées pour des investissements de même type. Cela justifie sans doute la forte extradition des fonds de Private Equity dans des pays à la fiscalité avantageuses tels les Îles Maurice.

S'agissant du cadre humain et culturel il apparaît que de nombreux entrepreneurs locaux ont encore une forte aversion pour une quelconque ouverture du capital. Or, dans de nombreux pays de l'espace OHADA, il n'existe pas encore des réglementations spécifiques aux investissements dans des entreprises jeunes et innovantes, de plus la plupart des PME ont une structure d'actionnariat très opaque avec une forte orientation familiale ou communautaire. Cela explique certainement les difficultés qu'ont les fonds présents sur le continent à trouver ou à conclure des transactions quand même des négociations ont déjà été entamées entre les parties. Au final, ces caractéristiques interrogent le modèle adéquat de Private Equity pour l'Afrique subsaharienne.

Quel modèle de Private Equity pour l'Afrique ?

A la question de savoir comment le Private Equity peut contribuer à dynamiser le secteur financier en Afrique subsaharienne francophone. Les réponses aboutissent à quatre principaux axes de réflexion complémentaires les unes des autres, de façon hypothétique :

La prime condition préalable au développement de cette activité est la mise en place d'un environnement juridique, réglementaire et fiscal qui peut rassurer aussi bien les investisseurs et les gestionnaires que les chefs d'entreprises. Ce qui aboutirait à une forme d'uniformisation du cadre légal régissant les entreprises de capital investissement dans l'espace OHADA et des lois locales dans les pays qui souhaitent impulser leur développement. Bien plus la mise en place d'une réglementation, née des spécificités sectorielles et des différentes phases de développement d'une entreprise, est également primordiale. Enfin, Un encadrement plus ciblé des agréments pour l'exercice du métier de capital investisseur.

Par la suite, la mobilisation des ressources se pose. La première piste est celle des investisseurs classiques dans les fonds de Private Equity. Il s'agit des assurances et des fonds de pension, des fonds de développement, des fonds souverains et grosses fortunes locales. L'Afrique a par ailleurs connu ces dernières années un développement récent de l'activité d'assurance et actifs sous gestion des fonds de pension avec près de 610 milliards de Fcfa d'actifs sous gestion auprès des fonds de pension et des assureurs. Si, pour les premiers investisseurs, la décision d'investir dans ce type de produit dépend plus de leur aversion au risque et d'une volonté interne, pour les seconds, elle s'avère plus délicate sachant que la plupart des fonds de pensions d'Afrique subsaharienne francophone basent la gestion de leur fonds sur un modèle par répartition (Modèle Bismarckien), même si les tendances nous conduisent de plus en plus vers un modèle de gestion mixte. S'agissant des bailleurs de fonds multilatéraux, on peut se féliciter de plusieurs initiatives venant de certaines d'entre elles avec objectif de dynamiser ce secteur en Afrique. Il s'agit par exemple de l'initiative Boost Africa lancé conjointement par la BAD et la Banque Européenne d'Investissement.

La deuxième piste est celle de l'épargne de la diaspora estimée à environ 53 milliards de dollars US par an selon les Nations Unies (début 2017) et contribue majoritairement au financement des dépenses courantes et de subsistance des familles restées en Afrique. Mais certains préalables nécessitent encore d'être mis en place, notamment certaines mesures incitatives liées aux transferts des fonds de la diaspora en provenance ou à destination de leur pays d'origine ou à la reconnaissance de la double nationalité dans de nombreux pays de la zone.

Une autre piste, probablement plus controversée, semble être celle des multinationales. Il s'agit du modèle « corporate venture », forme de Capital Investissement impulsée par de grands groupes industriels avec des objectifs parfois stratégiques ou purement financiers. L'idée ici serait la création de plusieurs fonds d'investissement pilotes à vocation sectorielle : les comptes sont nourris par des cotisations annuelles de grandes entreprises et/ ou des multinationales. En contrepartie, ces dernières bénéficient de certains avantages fiscaux suivant le même modèle ou en complément du modèle d'avantages fiscaux liés à la responsabilité sociale des entreprises (RSE). Ces fonds sont administrés dès lors par des équipes d'anciens managers ou spécialistes de l'investissement africains avec une parfaite maîtrise de l'environnement économique et des pratiques courantes dans le monde des affaires du pays concerné. L'objectif de ces fonds est de permettre qu'une partie des dépenses de RSE dans des multinationales puissent être orientées vers une création de richesses plus mesurable, mais surtout que les PME financées bénéficient d'un accompagnement stratégique et managérial de la part des gestionnaires de fonds. Ce type d'initiative implique que les performances de ces fonds servent de catalyseur pour les investisseurs institutionnels qui, à leur tour, découvriront un moyen de diversifier leur investissement, et contribueront à l'orientation des capitaux vers les jeunes PME à fort potentiel.

Troisièmement, il est important que la taille des opérations et les modèles d'investissement s'adaptent au contexte local. Selon une étude du Cabinet McKinsey, seules 400 entreprises ont un chiffre d'affaire au-dessus de 1 milliards de dollars, alors qu'il existe plus de 10 000 entreprises dont le chiffre d'affaires est compris entre 10 et 100 millions de dollars USD et des centaines de milliers avec un chiffre d'affaire en dessous de 10 millions de dollars USD. Ce qui signifie que si le développement du Private Equity ne se limite qu'à une duplication du modèle usuel dans les pays développés (secteurs cibles et structures d'opérations et taille d'entreprises ciblées), il est très probable que ce mode de financement ne puisse répondre aux attentes des PME à fort potentiel et exclues du système bancaire. La taille d'un fonds avec impact direct sur la rémunération des gestionnaires, une augmentation du nombre de locaux dans les équipes de gestionnaires semble plus appropriée pour des fonds de petites tailles. Ces gestionnaires locaux auront également pour avantage de maîtriser l'environnement des affaires au niveau local et de fait, auront   plus de facilités à convaincre ou à négocier avec les entrepreneurs locaux.

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