Les classes moyennes africaines émergent mais sont vulnérables

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Anda David (à droite) et Mihoub Mezouaghi.
Anda David (à droite) et Mihoub Mezouaghi. (Crédits : DR)
Les classes moyennes devraient représenter près de 60% de la population mondiale en 2030, contre seulement 27% en 2009. L'Asie, où près de 500 millions de personnes sont sorties d'une extrême pauvreté au cours des deux dernières décennies, représentera près des deux-tiers de ces classes moyennes d'après l'OCDE. Pourtant, un rapport de la Banque mondiale, publié le 4 décembre, alerte sur le risque d'un basculement d'une partie de cette classe moyenne dans la pauvreté en raison du creusement des inégalités de revenus, de la faiblesse des systèmes de protection sociale et du vieillissement des populations.

Au moment où les classes moyennes émergent en Afrique, la promesse d'un avenir moins inégalitaire n'est réalisable que si les politiques publiques prennent davantage en compte l'impératif de la cohésion sociale.

Seulement 26% de la population ivoirienne fait partie de la classe moyenne

Dans un contexte où l'industrialisation peine à s'engager et où l'État n'est pas en mesure de développer l'emploi public, qui sont les classes moyennes africaines ? Une profonde recomposition des sociétés africaines est bien à l'œuvre et suit une trajectoire sociodémographique qui ne sera, ni celle de l'Europe du XIXe siècle, ni celle de l'Asie de la fin du XXe siècle. Une étude de l'Agence Française de Développement (AFD), réalisée par des chercheurs de Sciences Po Bordeaux et de l'École Nationale Supérieure de Statistique et d'Economie Appliquée d'Abidjan (ENSEA), apporte des indications précieuses sur les classes moyennes ivoiriennes, sans doute inattendues, pour le moins différentes des perceptions véhiculées par le discours sur l'émergence de l'économie ivoirienne.

Au-delà du débat sur la mesure de la taille des classes moyennes - estimée à 26% de la population dont le revenu par tête est compris entre 4 et 20 dollars par jour - l'originalité des résultats concerne la spécificité de leur profil socio-économique. Les classes moyennes ivoiriennes sont atomisées et regroupent des ménages dont la disparité des revenus est élevée ; près des deux-tiers exercent une activité dans le secteur informel contre seulement 4% dans le secteur privé formel ; Les classes moyennes vivent pour la plupart en zone rurale (42%) ou dans une ville secondaire (42%), alors que seulement 16% d'entre elles habitent la capitale.

Malgré la croissance, la classe moyenne est constituée de ménages à faible revenu

Leur appartenance à des groupes sociaux distincts et non organisés limite considérablement leur capacité de négociation sociale. En outre, ces classes moyennes - et notamment les travailleurs indépendants du secteur informel, les agriculteurs et les retraités - sont particulièrement vulnérables. Les classes moyennes rencontrent une insécurité économique due à leurs revenus faibles et aléatoires, une insécurité sociale en raison de la faible qualité et au coût élevé des services publics d'éducation et de santé, et une insécurité foncière du fait de l'absence de cadastre du foncier agricole qui entrave l'investissement et l'accès de la jeune population rurale à l'emploi.

La croissance économique est certes soutenue en Côte d'Ivoire (en moyenne de 8% par an au cours des dernières années), mais elle s'accompagne d'un accroissement des inégalités qui ne permet pas à la majorité des classes moyennes de s'éloigner significativement et durablement d'une situation de pauvreté. En Afrique, la théorie du ruissellement, selon laquelle la croissance des revenus des plus riches entraînerait celle des plus pauvres, ne se vérifie pas plus qu'ailleurs. Les opérateurs de télécommunication, en développant des services financiers accessibles, ont compris que le potentiel de croissance économique est sans doute plus important à travers une extension des classes moyennes par le bas. Lorsque les entreprises adaptent leur offre de biens et de services à des populations à faible revenu, le marché tend à s'élargir.

La résilience des classes moyennes suppose plus de cohésion sociale

Ces observations appellent à une redéfinition de l'agenda des politiques publiques en Afrique pour organiser la cohésion sociale.

D'abord, la segmentation sociale extrêmement rigide est un facteur de la vulnérabilité des classes moyennes à faible revenu. Compte tenu de la forte pression démographique sur le marché du travail, une politique pro-entrepreneuriat volontariste (statut de l'entrepreneur, démantèlement des rentes de situation, adaptation de la réglementation du travail, incitations fiscales, etc.) couplée à un développement des infrastructures de transport pourrait produire un puissant levier de mobilité sociale, de création d'emplois sur l'ensemble du territoire et d'élévation des niveau des revenus.

Ensuite, la solidarité n'est organisée que sur une base privée à travers des transferts individuels qui pèsent lourdement sur le pouvoir d'achat des classes moyennes. La formation d'un système de protection sociale universelle ne peut être qu'un objectif à moyen et long terme. À court terme, des politiques sociales ciblées (financées par l'amélioration du recouvrement fiscal, l'élargissement de l'assiette fiscale et la refonte du système des subventions) pourraient viser en priorité l'accès à la santé et à l'éducation des populations les plus vulnérables pour installer progressivement un régime de solidarité horizontale.

Enfin, compte tenu de « l'inertie » de la population rurale qui continuera de représenter la moitié de la population dans les prochaines décennies, les classes moyennes africaines, plus qu'ailleurs, seront rurales et agricoles. Or, les politiques agricoles se réduisent le plus souvent à l'exploitation des rentes agricoles, sans effet d'entraînement sur les activités de transformation locale et maintiennent dans la précarité les populations rurales. Une politique de promotion de l'agriculture familiale avec un accès au foncier agricole, au financement et aux marchés locaux, pourrait être articulée à une politique de remontée vers l'aval des filières agricoles pour élever les revenus des ménages et ouvrir des opportunités d'emplois pour la jeunesse rurale.

L'émergence des classes moyennes en Afrique est une réalité fragile. Pour établir un lien entre croissance économique, réduction des inégalités et des vulnérabilités des classes moyennes, il manque encore un agenda politique de la cohésion sociale.

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