Michel Lescanne, PDG de Nutriset : « Nous n’avons aucune intention de quitter le Niger » [Interview]

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Michel Lescanne, PDG du groupe Nutriset.
Michel Lescanne, PDG du groupe Nutriset. (Crédits : DR)
L’actualité de la Société de transformation alimentaire a abondamment alimenté la chronique nigérienne l’année dernière. Tension palpable entre les actionnaires, remise en cause du mode de gestion de son directeur général et procès à répétions, sont les ingrédients d’une tempête dans laquelle la STA est empêtrée depuis des mois au grand dam des enfants malnutris du pays. Entretien à bâtons rompus avec Michel Lescanne, PDG du groupe Nutriset et président du conseil d’administration de STA.

LTA : Pouvez-vous nous rappeler la genèse de STA et votre arrivée dans son tour de table ?

Michel Lescanne : A l'origine, STA provient d'un projet de fabrication de farine infantile qui avait été mis en place par la Caritas Niger et le Secours catholique français. Au bout de quelques années, ces deux ONG ont souhaité se désengager et ils ont revendu cette affaire -qui avait un très faible chiffre d'affaires à cette époque- à un groupe d'investisseurs parmi lesquels il y avait Fatima Cissé, Sani Gado et Hadi Mazou.

A l'époque, STA ne faisait que de la farine infantile. A la demande de Médecins sans frontières qui utilisait déjà des produits du type Plumpy nut avec beaucoup de succès, nous avons installé une unité de production de ce produit dans le cadre de la STA. Face à des besoins d'investissement qui étaient relativement importants, nous avons pris une participation dans cette société à hauteur d'à peu près 25%. STA a donc commencé à réellement se développer dans les années 2008-2009.

En 2010, nous avons transféré la fabrication dans une usine toute neuve et l'entreprise a pris son envol avec beaucoup de demandes de l'UNICEF. Les années 2010 et 2011 ont donc connu une augmentation très forte du chiffre d'affaires. En 2008, STA a enregistré 1,3 million d'euros de chiffre d'affaires. En 2011, on est arrivé à 8,32 millions d'euros. Devant cette progression, STA avait besoin de structurer son modèle de gestion.

C'est là qu'intervient votre arrivée à la présidence du conseil d'administration... ?

Il est certain que j'ai ressenti qu'il y avait des problèmes au niveau du conseil d'administration entre les actionnaires. Des problèmes d'origine familiale devant lesquels j'ai proposé en 2011 de prendre la présidence du conseil d'administration en essayant de diminuer leur impact sur la gouvernance de l'entreprise.

En 2012 intervient la nomination d'Ismael Barmou qui est le fils Fatima Cissé, directrice générale à cette époque et présidente de STA auparavant, au poste de directeur général adjoint, puis au poste de directeur général en 2013. Diplômé d'un master en management et parfaitement anglophone, ce dernier était pour nous tout à fait qualifié pour prendre cette position. Mais, il n'a pas bénéficié du soutien des autres administrateurs, notamment à cause de ces problèmes familiaux.

Justement à cette époque, la presse locale faisait état de licenciements abusifs et de pratiques managériales peu orthodoxes de la part du directeur général, Imael Barmou...

En tant que président, ce n'est pas quelque chose que j'ai noté. Je sais que nous avons dû nous séparer d'un directeur d'usine, entre autres pour des questions de visa qui n'était pas renouvelé.

Mais n'était-ce pas là une incidence du conflit entre les actionnaires sur le personnel ?

Je pense qu'il y avait un certain nombre de personnes dans l'entreprise qui prenaient position sur certains administrateurs. C'est certain !

L'année dernière, la justice nigérienne a rendu plusieurs jugements concernant STA. Quelle lecture en faites-vous ?

Actuellement, 18 procédures sont en cours. Vous imaginez le dédale procédurier dans lequel nous pouvons être. Je voudrais rappeler tout de même qu'en 2012, nos principaux clients, l'UNICEF et le Programme alimentaire mondial, avaient modifié de façon extrêmement sensible leurs normes qualité. Conséquence : une partie de notre stock produit n'était plus conforme. Elle a dû être détruite et nous avons dû revoir nos schémas technologiques.

Donc deux années difficiles, autant pour STA que pour Nutriset en France et pour nos autres membres du réseau. Les chiffres montrent que nous avons pu, en l'espace de deux ans, régler les problèmes et arriver à obtenir les niveaux de qualité qui étaient demandés et aucun de nos partenaires n'est resté au tapis. Cette période a été marquée par une stagnation, voire une baisse du chiffre d'affaires qui était jusque-là en forte croissance et bien évidemment par une diminution du résultat.

Depuis, nous avons remonté la pente. Les fonds propres sont redevenus positifs, le résultat aussi. Le problème c'est que comme cela a coïncidé avec l'arrivée d'Ismael Barmou, il y a eu une assimilation chez les administrateurs entre les moins bons résultats et l'action du directeur général qui a été l'objet d'une plainte pour abus de biens sociaux.

Quid de l'annulation par la justice de l'avenant entre Nutriset et STA ?

Nutriset a un contrat de franchise avec STA, comme il a des contrats de franchise avec 9 autres structures, que ce soit en Inde, aux Etats-Unis ou à Haïti. Donc l'avenant ne modifiait pas fondamentalement le contrat de franchise, mais avait comme but de modifier le système de royalties les amenant à l'avantage de STA. C'était un événement plutôt technique.

Une autre décision de justice concerne l'annulation de la révocation de Sani Gado du conseil d'administration de STA. Qu'en est-il ?

Cette décision a été annulée et nous avons fait appel. C'est toujours en procédure et il est difficile de prédire la décision finale. En tant que président du conseil d'administration, j'avais à faire tourner une entreprise en difficulté. J'avais contre moi de façon systématique Sani Gado. Quelles que soient les propositions, elles étaient toujours refusées et la gouvernance devenait impossible. Il est difficile de présider un conseil d'administration quand vous avez un administrateur qui arrive avec un huissier de justice. Une entreprise a besoin d'un climat serein pour fonctionner. Ne trouvant pas solution, malgré les discutions que j'ai eues avec Sani Gado, j'ai fait le choix de lui demander de quitter le conseil d'administration comme les lois OHADA m'en donnaient le droit.

Certains vous accusent d'avoir caché un rapport accablant sur les relations qu'entretient STA avec certaines sociétés liées à l'entourage d'Ismael Barmou...

Je n'ai pas caché de rapport. J'ai reçu une lettre du directeur d'usine remercié, dans laquelle il citait un certain nombre de pratiques illicites. A la lecture de cette lettre, j'ai prévenu notre commissaire aux comptes et lui ai demandé de réaliser un audit et de nous donner sa position sur ces points. J'ai également fait un certain nombre de recherches sur le bilan matière pour m'assurer qu'il n'y avait pas eu de déperditions de matières premières. Le compte rendu du commissaire aux comptes a mis en évidence quelques manquements aux procédures. C'est ce que je vous disais au départ : nous étions en période de très forte expansion. Ces manquements ont été aussitôt rectifiés, mais rien dans ce rapport ne mettait en évidence des malversations. Je tiens à préciser que s'ils y avaient eu des malversations, notre commissaire aux comptes aurait été obligé d'alerter le parquet, comme le stipule la loi OHADA.

Suite à ces problèmes avec les actionnaires, vous avez annoncé votre intention de racheter les parts de partenaires avec lesquels vous ne pouvez plus travailler. Auriez-vous déjà formulé une proposition dans ce sens à ces actionnaires ?

C'est une situation qui dure depuis six ans et nous n'avons jamais trouvé de solution d'entente. Il y a un moment où il faut savoir se séparer. C'est une solution qui est pénible pour tous les membres et qui peut être préjudiciable pour les enfants du Niger. Je rappelle que les enfants malnutris sévères du Niger sont pris en charge grâce à des produits fabriqués par STA. Donc l'impact de STA sur le statut nutritionnel des enfants est loin d'être négligeable. Nous devons donc tenir compte de ce fait.

Devant l'absence de solution Onyx (L'activité "Partenariats" du Groupe Nutriset est menée par Onyx Développement qui détient 31% de STA, NDLR) et d'autres actionnaires ont proposé à Sani Gado et Hadi Mazou de racheter leurs actions à un prix qui est loin d'être négligeable, puisque nous sommes à une proposition de l'ordre de 3 millions d'euros pour un tiers de la société. Nous avons fait estimer la société par un cabinet d'audit externe et nous avons fait, par rapport à cette estimation, une proposition plus importante. Donc, je ne pense pas que nous fassions un chantage ou des pressions pour racheter ces parts à bas prix.

Quelle a été la réponse de Sani Gado et Hadi Mazou à votre proposition ?

Nous attendons toujours leur réponse.

Que feriez-vous en cas de refus ?

En tout cas, nous n'avons aucune intention de quitter le Niger. Le mandat de Nutriset est de nourrir les enfants. Donc, on continuera à travailler au Niger avec toutes ces implications de procédures. Cela dure depuis quatre ans et cela peut encore durer. Nous nous sentons dans notre droit et nous maintenons notre soutien technique et financier auprès de STA.

Vu l'importance et l'impact social des produits STA, est-ce qu'il n'y aurait pas lieu de chercher une médiation de la part des autorités ?

Pour le moment, nous n'avons pas trouvé cette médiation. Des rencontres ont été réalisées pour expliquer le problème depuis quelques années. Mais je n'ai toujours pas de solution. Actuellement, nous n'avons pas de possibilité d'intermédiation et on en fait le constat. Si quelqu'un peut le faire, ce serait tant mieux.

Vous avez évoqué la possibilité d'impliquer des partenaires africains dans votre projet de rachat de parts. Qu'en est-il ?

Mon intention n'est pas de venir tout seul. Je voudrais amener les actionnaires actuels à augmenter leurs participations et la possibilité d'avoir de nouveaux entrants. L'objectif ce n'est pas d'être majoritaire à travers Nutriset ou Onyx. C'est plutôt de faire tourner STA et d'avoir une gouvernance stable qui nous permette également de développer d'autres produits.

Propos recueillis par Aziz Saidi

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