En Afrique, l’éternel piège de la dette

Chronique des deux rives. Après deux années de pandémie, l’Afrique se retrouve avec un endettement – en particulier extérieur – important, et une charge de la dette conséquente. Si le scénario catastrophe d’une crise de la dette semble écarté pour le moment, l’attentisme des pays africains face au bouleversements macro-économiques mondiaux n’est pour autant pas à la hauteur du défi qui s’amorce pour ce continent où les perspectives économiques s’assombrissent.
(Crédits : OCDE)

Certains mythes sont éternels. Dans la mythologie grecque, l'histoire de Sisyphe, le fondateur de Corinthe, est une source d'inspiration inépuisable. Condamné à remonter indéfiniment une pierre au sommet d'une montagne - d'où elle retombe inlassablement - le châtiment de ce personnage qui a osé défier les dieux a inspiré de nombreuses œuvres littéraires, de l'Odyssée d'Homère à l'essai philosophique d'Albert Camus.

Cette histoire tragique trouve aussi des représentations, moins lyriques, dans les méandres de l'actualité, en particulier africaine. Oscillant entre espoir renouvelé et nouveau choc à négocier, l'Afrique est l'illustration parfaite du mythe de Sisyphe : elle voit s'enchaîner sans cesse les secousses qui font, inéluctablement, retomber la pierre au pied de la montagne. Celle qui se prépare en ce moment trouve un écho particulier dans l'histoire du continent, puisqu'elle touche à son endettement externe chronique.

"Mur de la dette"

Le tableau n'est pas glorieux : laminée par deux années de pandémie qui ont mis à mal les finances publiques, et privé le continent de flux de devises importants, l'Afrique doit désormais se tourner vers l'épineux problème de la dette, alors que les perspectives économiques s'assombrissent du fait de l'inflation galopante. En parallèle à la dette publique domestique, la dette extérieure de l'Afrique sub-saharienne représentait 700 milliards de dollars en 2021. Si l'on y inclut les pays du Maghreb, celle-ci frôle les 1000 milliards de dollars.

En termes de stock, ce montant reste très inférieur à d'autres continents, à l'instar de l'Asie et ses quelques 7000 milliards de dollars de dette extérieure. Comment dès lors expliquer que le FMI juge que la moitié des pays africains présente un risque de surendettement ? C'est que, rapportée aux richesses produites, l'histoire est tout autre : l'endettement externe représentait plus de 36% du Produit Intérieur Brut (PIB) du continent en 2021, au moins deux fois plus qu'en Asie. De toutes les régions du monde, seule l'Amérique Latine présentait l'an dernier un ratio supérieur à celui du continent africain.

Alourdissement de la charge

Ce recours croissant à la dette externe s'est par ailleurs accompagné d'une hausse du service de la dette, au fur et à mesure que les créanciers privés gagnaient du terrain. Alors que ces remboursements représentaient moins de 5% des revenus des pays africains en 2010, cette proportion monte à près de 16,5% fin 2021 selon les données de l'ONG britannique Debt Jubilee Campaign. Ce chiffre cache par ailleurs des disparités importantes, puisque des pays comme l'Angola, la Zambie, le Ghana, ou le Gabon consacrent plus de 40% de leurs recettes au remboursement de la dette externe (plus de 60% pour l'Angola !).

La conjoncture macro-économique mondiale est aussi susceptible de noircir encore plus le tableau : les remontées de taux d'intérêts décrétées par les banques centrales occidentales pour lutter contre l'inflation, et en particulier par la Réserve fédérale américaine, ont fait grimpé le dollar par rapport aux monnaies locales africaines, rendant le remboursement de dettes libellées en dollar encore plus coûteux. Si la monnaie de certains pays exportateurs d'hydrocarbures résistent, d'autres marquent le pas. Le rand sud-africain a par exemple cédé 10% de sa valeur par rapport au dollar sur les trois derniers mois. Pour le cédi ghanéen, la baisse atteint même 25% sur la même période.

Improbable scénario catastrophe

Alors, « que faire », dirait Lénine ? Allons-nous revivre le scénario années 1980, où la crise de la dette avait emporté le continent ? Des similitudes avec cette période existent : forte hausse des prix du pétrole, surendettement, risques de défauts de paiement dans des pays en développement... Mais pour autant, à l'heure actuelle, ce scénario semble peu probable, pour plusieurs raisons.

D'un côté, la tornade monétaire du président de la Fed de l'époque, Paul Volcker - qui porta les taux directeurs à 20% (!) en 1980 - avait provoqué une appréciation du dollar et un alourdissement des conditions de remboursement. De l'autre, les prix des matières premières - cacao, café, thé,... - s'étaient effondrés, privant les états africains mono-exportateurs de recettes importantes. Cette double modification des conditions macro-économiques ne s'observe pas aujourd'hui, avec des ressources naturelles qui s'échangent au prix fort et des remontées de taux (encore) raisonnables.

Âpres négociations à venir

Pour autant, tout n'est pas rose. Alors que la plupart des pays africains misent sur la croissance pour éponger les dettes, les perspectives économiques se détériorent pour les prochaines années, au moment même où les créanciers commenceront à toquer aux portes. Alors que plane le spectre du Sri-Lanka, des pays comme l'Egypte, la Tunisie ou le Ghana ont déjà tiré la sonnette d'alarme. Les autorités d'Accra se sont déjà tournés en juillet vers le Fond monétaire international (FMI) afin de restaurer l'équilibre de leurs finances publiques et d'honorer leurs dettes.

Si la Chine a annoncé mi-août un allègement de la dette de certains pays pauvres - sans donner plus de détails sur le montant ou les bénéficiaires -, les créanciers privés, qui détiennent trois fois plus dettes et réclament des intérêts plus importants, restent viscéralement opposés à toute annulation, même partielle. En marge des habituelles demandes de maîtrise des dépenses et de levées de nouvelles taxes pour rembourser les dettes, le Fond monétaire international (FMI) n'hésite pas à appeler les créanciers privés à se joindre à la table des négociations. Reste à savoir si l'Afrique saura faire front uni pour affronter ce nouveau défi.

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