Au Maroc, le double enjeu africain de la réassurance et du transport maritime

Beaucoup de choses ont été dites sur la stratégie économique africaine du Maroc, qui a connu une accélération substantielle au cours des dix dernières années, faisant du Royaume Chérifien le premier investisseur sur le continent avec un positionnement de « Hub » régional pour les services. Avec l’entrée imminente du pays dans la CEDEAO, d’autres sujets sectoriels stratégiques, peu traités par les experts, tels que le développement de la réassurance et du transport maritime, méritent d’être examinés pour appuyer cette ambition continentale du Maroc. Une analyse de notre éditorialiste Mohamed H'midouche, expert international en stratégie et ancien haut responsable de la Banque Africaine de Développement (BAD).
Mohamed H'midouche, expert international en stratégie
Mohamed H'midouche, expert international en stratégie (Crédits : LTA)

C'est un métier qui fuit la lumière et est rarement dans les radars médiatiques. Pourtant, la réassurance n'en est pas moins un secteur absolument fondamental pour tout pays qui poursuit une stratégie d'internationalisation. En effet, le réassureur est celui auprès duquel les assurances contractent des primes afin de pouvoir réduire leur exposition au risque en cas de survenance de sinistre majeur. En clair, le réassureur est « l'assureur des assureurs »...

Des enjeux prégnants

Un examen même sommaire des stratégies poursuivies par les grands pays émergents désireux de développer leur économie et de mieux l'insérer dans la globalisation fait ressortir un constat clair : sans pavillon national fort de la réassurance, le développement du secteur des services est entravé. Dans le cas de la Chine par exemple, le réassureur national, China Re, dispose d'un fort ancrage domestique, avec près de 92% de son chiffre d'affaires. Il en est de même pour le Brésilien IRB ou le turc Mili Re avec des taux se positionnant respectivement à 77 et 75%. De fait, les entreprises de ces pays s'appuient sur leur réassureur national pour leur développement national et international. Il y a là non seulement une question de patriotisme économique mais également une problématique liée au risque à investir dans des zones émergentes, où le risque est De facto plus important.

Dans le cas spécifique du Maroc, les enjeux sont donc tout simplement énormes, car le développement du secteur de la réassurance, et l'émergence d'un champion national à vocation panafricaine permettrait de mettre en place une double dynamique vertueuse. En premier lieu, ceci permettrait de conserver les primes dans le pays et de minimiser les sorties de devises, sujet fondamental alors que le les autorités monétaires du pays  ont affiché leur volonté de faire flotter à terme le dirham. Deuxièmement, le soutien à l'émergence d'un pavillon national de la réassurance fort permettrait l'articulation d'une démarche à quatre piliers : mission d'intérêt général, agrégation de risques, développement d'un écosystème assurantiel local, et enfin rayonnement et influence à l'international.

Un poids lourd national et un acteur d'avenir

Pour cela, le pays peut s'appuyer sur des acteurs existants, à l'instar de la Société Centrale de Réassurance (SCR), filiale de la CDG, ou Mamda Re, spécialisée dans les questions agricoles. Dans le cas de la SCR, poids lourd national avec près de 200 millions d'euros de Chiffre d'Affaires, un premier signal positif confirmant la possibilité qu'elle se positionne en champion national est intervenu l'été dernier avec l'obtention du Triple A national de l'agence Fitch. Dans le milieu feutré et secret de la réassurance, la notation constitue en effet la clé de voûte du développement et de la crédibilité, car elle permet à la fois d'offrir des primes de qualité aux clients, tout en mutualisant le risque sur le marché international à des taux compétitifs. Quant à Mamda Re, elle peut faire valoir son positionnement au sein de la place financière panafricaine Casablanca Finance City ainsi que des partenariats solides avec notamment Partner Re. Surtout, à l'heure où le Maroc a clairement affiché son ambition de contribuer au développement de l'agro-industrie, l'émergence d'un acteur de la réassurance spécialisé constitue un avantage compétitif appréciable. La Banque Centrale Populaire, très impliquée en Afrique subsaharienne, semble par ailleurs avoir bien compris l'intérêt stratégique de cette niche, puisqu'elle a fait son entrée au capital de Mamda Re cet été.

Le transport maritime marocain à la croisée des chemins

Tout comme la réassurance, le secteur du transport maritime est rarement sous les feux de l'actualité. Métier complexe, fortement capitalistique et dominé par quelques grands acteurs mondiaux suite à une consolidation du secteur intervenue après la crise financière mondiale de 2008, le transport maritime n'en est pas moins absolument consubstantiel de toute stratégie d'internationalisation gagnante. Le sujet est d'autant plus fondamental pour le Maroc à l'aube de l'entrée dans la CEDEAO, puisque le paramètre géographique entre fortement en ligne de compte du fait de l'absence de la Mauritanie de la communauté, créant ainsi une rupture potentielle de la chaîne logistique ouest-africaine. Dans ce contexte, la maîtrise des mers et le développement du transport maritime constitue une formidable opportunité, d'autant plus que le Maroc peut faire valoir une expertise reconnue en matière portuaire.

Reste à imaginer un cadre incitatif sur le plan de l'investissement afin que le capital privé marocain soit incité à investir dans ce secteur. Ceci inclut un dispositif fiscal adapté mais également le développement d'un écosystème complet qui permettrait de disposer d'une base industrielle intégrée incluant l'amont et l'aval de la filière, avec un horizon de long terme tracé par la puissance publique. C'est dire à quel point ce secteur se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins, et nécessite une implication forte de l'ensemble des parties prenantes pour le placer au centre de la conversation autour de la stratégie africaine du Royaume.

Mohamed H'midouche est CEO, INTER AFRICA CAPITAL GROUP (IACG)
Vice-Président, Association Marocaine des Exportateurs (ASMEX)
Ancien Haut Fonctionnaire International près du Groupe de la Banque africaine de développement

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