A Abidjan, la confrontation des arrières-pensées entre Afrique et Europe

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Abdelmalek Alaoui, editorialiste
Abdelmalek Alaoui, editorialiste (Crédits : LTA)
Abidjan abrite cette semaine le sommet des chefs d’Etats d’Afrique et d’Europe, rendez-vous incontournable de la relation entre le vieux continent et le berceau de l’humanité. Depuis lundi, la capitale ivoirienne vibre au son des convois officiels et de leur cohorte de corollaires incontournables : entourages pressés, sécurité sur les nerfs, officiers du protocole sous pression, retards, rendez-vous manqués, hommes d’affaires dans les lobbys d’hôtels et journalistes impatients en quête d’interviews. Mais au-delà de ces aspects visibles, une véritable confrontation des « arrière-pensées » se déroule.

Au fil des débats, il est attendu que les formidables machines à fabriquer du consensus que sont l'Union Africaine et l'Union Européenne déversent des éléments de langage pesés au trébuchet et une sémantique matinée de « volonté commune forte » et d'« initiatives ambitieuses pour faire face au défi (au choix) du terrorisme, de l'immigration clandestine, du blanchiment etc...». Si cette étape est certes nécessaire, elle n'en reste pas moins nettement insuffisante au vu des enjeux de la relation bilatérale entre l'Afrique et l'Europe, qui nécessite qu'un dialogue franc soit enfin ouvert afin que cette « communauté de destins » que certains appellent de leurs vœux puisse enfin avoir une traduction concrète.

Une évidence à rappeler : l'Europe bénéficie plus de l'Afrique qu'elle ne l'aide

Faut-il ici rappeler quelques évidences ? Les multinationales européennes dans le domaine des industries extractives tirent une très grande partie de leurs revenus de l'exploitation des sous-sols africains, de même que nombre de leurs consœurs dans la finance ou les services qui poursuivent un développement de plus en plus agressif en direction de l'Afrique pour pallier l'atonie de la croissance Européenne.  De son côté l'Union Européenne a mis en place des mécanismes d'aide au développement, dont l'écrasante majorité sont suivis - ou « évalués »- par des cabinets de consultants qui se situent généralement à moins de 80 km de Bruxelles. Enfin, bien que très volontaire sur le papier, l'Europe n'a su jusqu'à présent déployer que sa diplomatie, ne sachant pas - ou ne pouvant pas- conceptualiser une véritable politique étrangère en direction de l'Afrique qui aille au-delà des poncifs autour du triptyque « paix, stabilité et sécurité » maintes fois ressassés lors de colloques et conférences sponsorisés par l'Union Européenne. Les conclusions de ces dernières aident dans le meilleur des cas à caler certains bureaux bancals de hauts fonctionnaires, voire à démarrer quelques feux de cheminée... En clair, l'Europe bénéficie nettement plus de l'Afrique qu'elle ne l'aide, et se paie au passage le luxe de développer un langage compassionnel aux relents technocratiques, tout en invitant - bien entendu- les pays africains à plus de démocratie

Asymétrie et ambivalence

Un sujet notamment illustre bien l'ambivalence de positions de l'Afrique et de l'Europe et l'asymétrie de leurs réactions : l'accueil des réfugiés et des migrants. Comme le soulignait dans un raccourci saisissant le philanthrope et visionnaire Mo Ibrahim lors de la conférence « Africa Convergence » de Casablanca le 29 Septembre dernier : « voici donc un continuent, l'Europe, composé de 500 millions de gens riches, qui hurle à la mort pour accueillir un million de migrants et de réfugiés, tentant pour leur écrasante majorité d'échapper à une mort certaine. De l'autre, un continent pauvre, avec près d'un milliard d'habitants, l'Afrique, qui gère annuellement entre 18 et 20 millions de réfugiés. Avez-vous entendu les africains hurler et se plaindre ? ». Sur cette question cruciale de l'accueil des réfugiés et de la gestion des migrations, l'Europe n'a eu de cesse de vouloir ériger des murs, quitte à financer en partie les pays de la rive sud de la Méditerranée. Or, certains de ses états membres ont parfois participé directement à la déstabilisation des pays de cette même rive sud, comme c'est le cas en Libye, ou au sein de l'Arc Sahélien où la politique de versement de rançons aux groupes terroristes - estimée à 300 millions d'euros en six ans- a contribué fortement à métastaser AQMI avant l'arrivée des troupes françaises au Mali.

Une « confrontation des arrières pensées » est nécessaire

Il y a donc là un ensemble de sujets qui nécessitent un changement de paradigme dans les relations entre l'Afrique et l'Europe, qui requièrent un changement de logiciel dont l'acte fondateur serait une confrontation des arrières pensées des dirigeants des deux continents. En effet, comment imaginer mettre sur pied une coopération rénovée sans solder un certain nombre de sujets qui constituent autant de points d'achoppement récurrents ? Côté africain l'on peut citer à chaque période de tension la résurgence des accusations de post-colonialisme, d'hégémonie, d'ingérence ou de complots. Côté européen, l'on n'est pas en reste avec les blâmes de corruption, de mauvaise gouvernance ou les procès en incompétence. Pour sortir de ce cycle infernal et producteur d'inefficacité, il est possible de s'appuyer en priorité sur des leaders forts de part et d'autre de la Méditerranée.

Des leaders forts au sud et au nord, préalable indispensable pour ouvrir le champ des possibles

Au sud, Mohammed VI et sa politique continentale, basée sur les partenariats sud-sud, la diplomatie économique, et l'articulation d'une Realpolitik multilatérale est emblématique d'une « certaine idée de l'Afrique » ou la restauration de la confiance constitue le socle incontournable et exigeant sur lequel les futurs dragons africains veulent s'appuyer pour construire leur développement. Le sénégalais Macky Sall, ou encore le Rwandais Paul Kagamé partagent avec le souverain marocain cette volonté décomplexée de s'affranchir du poids de l'histoire pour que le « présent ait un avenir ».

Au nord, le vent de nouveauté apporté par Emmanuel Macron constitue un élément fondamental qui participe à un alignement des intérêts des leaders des deux continents, d'autant plus que le chef de l'Etat français a affiché son tempérament europhile et sa volonté de construire une Union Européenne généreuse et innovante. Pragmatique et adepte d'un franc-parler rafraichissant, le Président français a une carte à jouer pour participer à l'organisation d'un dialogue rénové et pragmatique avec ses pairs du continent, afin que les intérêts de l'hexagone convergent enfin avec ceux de Rabat, Dakar ou Kigali. L'étape d'Abidjan fera à cet égard figure de test.

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