Migration : des « centres de tri » bientôt ouverts par la France au Niger et au Tchad

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Le désert nigérien par où transitent chaque semaine des milliers de migrants en route pour l’Europe est devenu « un cimetière à ciel ouvert ». Ici un pickup transportant une dizaine de migrants qui ont perdu la vie en début de ce mois de juillet 2017,  abandonnés par leurs passeurs.
Le désert nigérien par où transitent chaque semaine des milliers de migrants en route pour l’Europe est devenu « un cimetière à ciel ouvert ». Ici un pickup transportant une dizaine de migrants qui ont perdu la vie en début de ce mois de juillet 2017, abandonnés par leurs passeurs. (Crédits : DIM/Air Info)
Le président français Emmanuel Macron a dévoilé lundi dernier, les grandes lignes de la politique migratoire qu’il entend mettre en œuvre pour notamment juguler l’afflux de migrants et demandeurs d’asiles en France. L’une des principales mesures est la délocalisation dans certains pays d’Afrique des centres d’accueil, les hotspots, où seront traités plus facilement les demandes d’asiles et par la même occasion seront triés les réfugiés et les migrants. Le Niger et le Tchad et par la suite la Libye, serviront dans un premier temps de phase pilote à la mise en œuvre de cette stratégie qui bénéficie certes du soutien des autorités des pays concernés, mais provoquent la colère des organisations de la société civile locale ainsi que les inquiétudes d’ONG internationales.

On commence à en savoir un peu plus sur "l'Alliance du Sahel", une nouvelle stratégie de coopération initiée récemment par le président français avec plusieurs pays de la sous-région et qui vient s'ajouter à la panoplie d'organismes, de mécanismes et de stratégies visant à ramener la sécurité et à favoriser la prospérité dans cette partie d'Afrique confrontée à de multiples fléaux.

Emmanuel Macron a en effet annoncé quelques mesures destinées à donner corps à cette alliance, ce jeudi 27 juillet, lors d'un déplacement à la préfecture de Loiret où une cérémonie solennelle a été organisée à l'occasion de la naturalisation de 37 nouveaux français.

Le président français a dévoilé que des centres d'accueil, les fameux "hotspots", seront bientôt délocalisés hors de France notamment en Italie mais aussi dans certains pays de la bande sahélo-saharienne.

Ces centres serviront à traiter en amont les demandes des migrants qui veulent venir en France en opérant au passage, un tri entre les réfugiés, demandeurs d'asiles et les migrants économiques qui seront alors déclarés indésirables, car selon Macron, « aucun pays au monde ne peut accueillir l'ensemble de ces migrants économique ».

« Nous avons, à cet égard, lancé l'Alliance pour le Sahel, il y a quelques semaines, je l'ai annoncé à Bamako, qui permette de vivre heureux dans le pays où l'on est né et de ne pas subir l'obligation d'émigration. Nous conduirons, partout dans la région, des politiques de démantèlement des filières terroristes, de trafics d'êtres humains. Nous créerons les voies et moyens de traiter les demandes d'asile sur le sol africain plus tôt, dans de meilleures conditions, pour éviter que des familles entières prennent des risques, parfois perdent la vie, pour une procédure qui leur est d'ores et déjà impossible d'atteindre ». Emmanuel Macron.

Nouvelle politique migratoire française en Afrique

Selon le président français qui évoquait ainsi les grandes orientations de la nouvelle politique migratoire française, la mise en place de ces centres d'accueil et de tri sur le sol africain est destinée à mettre fin aux drames humains enregistrés ces derniers temps dans le désert du Sahara et surtout en méditerranée. « Il y a aujourd'hui, au moment où je vous parle, entre 800.000 et 1 million de femmes et d'hommes qui attendent dans les camps en Libye », a déclaré le chef d'Etat français avant de prendre son auditoire à témoin : « pensez-vous que ce sont 800.000 et 1 million de réfugiés demandant l'asile politique ? ».

Emmanuel Macron avait déjà sa réponse à cette question rhétorique, et a ainsi poursuivi son discours : « non, beaucoup, beaucoup viennent de pays où les difficultés économiques, la manipulation, parfois, la crédulité les ont conduit à suivre des voies dangereuses. Mais ils viennent de pays qui ne risquent rien, ils traverseront la méditerranée au péril de leur vie, une fois encore, et erreront de pays en pays en Europe pour se faire expliquer à chaque fois qu'ils n'ont pas le droit à l'asile, nous devons donc l'expliquer et prévenir cela ».

Pour Macron,  « la France a un rôle, une responsabilité, et avec elle, l'ensemble des pays de l'Union européenne » et son gouvernement entend pleinement agir en toute cohérence avec l'ensemble des partenaires et à travers une politique exigeante visant entre autre à « réussir à briser ces routes de la peur, de la nécessité et du terrorisme qui, aujourd'hui, font écrouler ce pays sous l'afflux de migrants, démanteler en amont ces filières».

Des hotspots au Niger et au Tchad... pour commencer

Pour ce faire, la France entend œuvrer à travers sa nouvelle politique à stabiliser les Etats de la sous-région qui font face à une amplification des risques sécuritaires plombant du coup leurs efforts de développement. Car, a répété Macron, « un Etat failli est un Etat où tout est bouleversé, où on subit des migrations profondes par les déséquilibres politiques, pour les construire avec les peuples et dans des équilibres régionaux ».

Il a ensuite expliqué que ce sont ces raisons, entre autres, qui justifient l'engagement de la France en faveur d'une solution à la crise libyenne ou à la stabilisation du Mali mais aussi le soutien à la stratégie de développement des pays comme le Niger ou le Tchad. Des pays de transit de migrants qui accueilleront bientôt les premiers « hosposts » dans les prochains mois et serviront donc d'expérience pilote avant d'étendre ces délocalisations en Libye ou au Mali en fonction de l'évolution de la situation sécuritaire.

« La stabilité en Libye est essentielle, pour démanteler ces routes des migrations contemporaines, et donc dans les prochains mois, nous œuvrerons avec nos partenaires européens pour stabiliser la Libye, mais aussi pour construire avec le Niger, avec d'autres pays partenaires, les politiques de développement ». Emmanuel Macron

Le Niger, pays de transit de migrants par excellence, accueille déjà un centre de transit de migrants à Agadez dans le nord du pays et plusieurs pays européens, notamment l'Italie, projettent d'ouvrir des centres du même genre en plus des bases militaires occidentales installées également dans ce vaste pays situé à la frontière entre l'Afrique du nord et subsaharienne.

En contrepartie du soutien financier des pays européens, le Niger a déjà mis en œuvre une politique de gestion de migration laquelle consiste principalement à stopper l'affluence vers la Libye ou l'Algérie, des milliers de migrants qui y transitent chaque semaine, en route pour « l'Eldorado européen ». Le transit dans le vaste désert nigérien s'avère tout aussi dramatique que la traversée de la méditerranée avec des découvertes régulières de dizaines de corps de migrants abandonnés par leurs passeurs.

Au point où les autorités locales ont estimé  nécessaire d'alerter, il y a quelques mois, l'opinion internationale sur le drame qui se déroule dans cette partie pas très couverte par les médias internationaux et qui fait du désert nigérien « un cimetière à ciel ouvert pour les migrants » selon les mots du président du conseil régional d'Agadez, Mohamed Anacko.

Inquiétudes des ONG et de la société civile locale

Avec cette nouvelle politique, le président français risque encore de provoquer une autre polémique sur le continent après celle sur la réduction des naissances. En France, des centaines d'ONG internationales ont aussitôt fait part le leurs inquiétudes au président français et une rencontre devrait être prochainement programmée avant d'échanger sur les limites et les axes à améliorer dans la nouvelle stratégie française de gestion de la problématique migratoire.

Il en est tout autre au niveau des pays africains concernés où des voix se sont déjà élevées pour dénoncer cette nouvelle approche qu'on leur impose sans consultations préalables. Au Niger par exemple, plusieurs associations, autorités et populations locales se sont déjà, et à plusieurs reprises, interrogées sur le chemin pris jusque-là par les milliards d'euros de financements annoncés en faveur de projets de développement.

Si le président français peut compter sur le soutien des autorités politiques de ces pays, l'opinion reste elle assez critique vis-à-vis de l'approche française. Le professeur Souley Adji de l'Université Abdou Moumouni de Niamey, la capitale du Niger, s'insurge par exemple sur la manière avec laquelle le président français entend mettre en œuvre sa nouvelle politique. « Macron n'a manifestement pas besoin de demander l'avis des autorités et du parlement nigérien car chasse gardée et terrain conquis de la France, le Niger est déjà devenu le gendarme de l'UE dans la lutte contre l'immigration, moyennant quelques euros », fait observer l'universitaire très actif dans la société civile nigérienne avant de faire remarquer qu'il y a des mesures dans ces politiques migratoires imposées par les pays européens qui sont « surtout en violation des dispositions de la CEDEAO sur la libre circulation des personnes et des biens ». De quoi tendre un peu plus d'ambiance...

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