Avec la mort de l'émir de l'Etat islamique, la France réaffirme sa présence au Sahel

Dans la nuit du 15 au 16 septembre, le président Macron annonce, plusieurs semaines après les faits, la mort du chef du groupe jihadiste Etat islamique au Grand Sahara (EIGS), Adnan Abou Walid al-Sahraoui. Entre realpolitik et « multilatéralisme dérégulé », la victoire militaire française sur fond de redéfinition stratégique dans le Sahel reste à modérer...

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(Crédits : BENOIT TESSIER)

« Il s'agit d'un nouveau succès majeur dans le combat que nous menons contre les groupes terroristes au Sahel », a tweeté Emmanuel Macron dans la nuit de mercredi 15 à jeudi 16 septembre. « Avec nos partenaires africains, européens et américains, nous poursuivrons ce combat », a-t-il ajouté, suite à la « neutralisation » d'Adnan Abou Walid al-Sahraoui, chef de l'Etat islamique au Grand Sahara (EIGS).

Homme de réseau et ancien membre du Front Polisario, Adnan Abou Walid al-Sahraoui avait rejoint Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), puis le Mujao (Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest) avant de prêter allégeance à l'Etat islamique (EI) en 2015. L'annonce de sa mort, présentée comme une victoire militaire par Paris, intervient quelques semaines après la décision d'Emmanuel Macron de mettre un terme à l'opération Barkhane, pour la remplacer par un dispositif de contre-terrorisme et d'accompagnement des armées locales, géré par la task-force européenne Takuba.

Lors du Sommet de Pau en 2020, l'EIGS avait été présenté comme un « ennemi prioritaire » aussi, après la mort de plusieurs de ses cadres en juin et juillet 2021, la neutralisation d'Abou Walid al-Sahraoui vient porter un « coup décisif » à l'EIGS, a déclaré Florence Parly, la ministre française des Armées, lors d'une conférence de presse organisée à Paris, dans la matinée du 16 septembre. A ses côtés, Bernard Emié, le directeur général de la sécurité extérieure (DGSE) a averti que « le groupe va rester menaçant - et qu'- il devrait se structurer maintenant autour de ses chefs peuls », ajoutant par ailleurs, que Yiad Ag-Ali, chef touareg du Groupe de soutien à l'Islam et aux musulmans (GSIM), « continuera d'être poursuivi et combattu avec résolution » (le groupe jihadiste affilié à Al-Qaïda retient le journaliste français Olivier Dubois en otage, depuis mai 2021).

Retour sur la capture de « l'émir de l'Etat islamique »

Le chef de l'EIGS a été ciblé par drone le 22 août alors qu'il circulait en moto au sud d'Arlit en direction du Niger. Au moment de la frappe, l'armée française ignore l'identité précise des cibles touchées. Il faudra près d'un mois avant que le président français ne révèle publiquement la mort du chef terroriste.

« Du 17 au 22 août, la force Barkhane en coordination et en partenariat avec les forces armées maliennes, a conduit une opération de reconnaissance et de harcèlement contre un groupe de l'EIGS dans le Liptako malien, au sud d'Indelimane » avec l'appui des pays du G5 Sahel, la force Takuba et « nos alliés américains », a indiqué Thierry Burkhard, chef d'état-major des armées, le 16 septembre. La frappe par drone intervient le 17 août, suivie « d'une phase d'engagement à terre, du 20 au 22 août, avec la mise en place par héliportage d'un groupe commando d'une vingtaine de soldats, qui avaient pour mission de reconnaître et de fouiller l'ensemble de la zone, appuyés par des frappes réalisées par des drones et des Mirage 2000 D sur différents objectifs occupés par des membres de l'EIGS », précise le chef d'état-major. Au cours de cette opération, une dizaine de membres de l'EIGS ont été neutralisés.

Florence Parly a rappelé que l'objectif de la France restait inchangé en empêchant « Daesh et Al-Qaïda d'utiliser le Sahel comme base arrière, sans se substituer à la souveraineté des pays de la région » et en réaffirmant que « la France ne quittera pas le Sahel ».

Abou Walid al-Sahraoui, initiateur de l'Etat islamique dans le Sahel depuis 2015, qualifié d' « ennemi autoritaire », « brutal » et « sanguinaire » par le chef de la DGSE, était à l'initiative de la prise d'otages d'Arlit en 2010, de l'enlèvement de coopérants européens à Tindouf en 2011, de la mort du Français Gilberto Rodrigues Leal en 2012, de la prise d'otage de l'Allemand Jörg Lange (retenu captif depuis 2018) et de l'attaque visant des GI's à Tongo Tongo au Niger en 2019. Il a aussi revendiqué l'attentat qui a coûté la vie à six humanitaires français, leur chauffeur et leur guide nigériens, le 9 août 2020, dans la réserve des girafes de Kouré, située non loin de Niamey.

Une victoire française alors que plane l'ombre des milices Wagner au Sahel

La mort d'Abou Walid al-Sahraoui ne signifie pas la fin de l'EIGS. Simultanément, la présence militaire française qui s'enlise au Sahel est de plus en plus controversée au point où, face à la défiance des populations, Emmanuel Macron avait annoncé son redimensionnement le 9 juillet dernier. Le nombre de soldats devrait passer de 5 100 à 3 000 hommes, voire 2 500. Des bases françaises dans le nord du Mali (Kidal et Tombouctou, en particulier) seront fermées entre la fin 2021 et le début 2022. Enfin, le commandement opérationnel des forces militaires françaises sera transféré de Gao à Niamey, d'où seront coordonnées les opérations de la task-force Takuba.

Après l'annonce le 21 août du retrait de 600 soldats tchadiens de la zone dite « des trois frontières » (sur un contingent de 1 200 soldats tchadiens) et la fin de l'opération Barkhane, le Mali pourrait bien se chercher de nouveaux « compagnons d'armes ». Le 13 septembre, l'agence Reuters révélait que les « autorités maliennes sont proches de conclure un accord avec la société militaire privée russe Wagner, ce qui permettrait à Moscou d'étendre son influence en Afrique de l'Ouest, malgré l'opposition de Paris ». Cet accord porterait notamment sur l'envoi d'un millier de mercenaires russes au Mali. Selon Reuters, « le groupe Wagner serait payé six milliards de francs CFA (environ 9,15 millions d'euros) par mois pour ses services ». Les mercenaires russes formeraient les forces armées maliennes (FAMa) et devraient assurer la protection de hauts dirigeants.

« Je sais qu'il y a des rumeurs et des échos que l'on peut lire dans la presse sur des discussions qui auraient lieu entre les autorités maliennes et cette société Wagner qui emploie des mercenaires. Il va de soi que si ces discussions devaient aboutir sur une collaboration effective du Mali avec la société Wagner, ce serait tout à fait incompatible avec le mode d'organisation, d'intervention que nous avons mis en place avec succès », prévient la ministre française des Armées.

Le 19 septembre, le Mali réagissait par voie de communiqué sur la « volonté prêtée aux Autorités maliennes d'engager des mercenaires », précisant que le gouvernement « s'étonne et s'interroge sur des allégations basées uniquement sur des rumeurs et des articles de presse commandités, s'inscrivant dans une campagne de dénigrement de notre pays et de diabolisation de ses dirigeants ».

Entre realpolitik et « multilatéralisme dérégulé », la démocratie sacrifiée ?

L'annonce de la mort du chef de l'EIGS a fait la Une des chaînes d'information en continu dans l'Hexagone. « C'est un moment de jubilation temporaire, car les réalités vont vite nous rattraper », tempère Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute-African Center for Peace Studies et coordonnateur de l'Observatoire de radicalismes et conflits religieux en Afrique. « La mort de Ben Laden n'a pas fait miraculeusement disparaître Al-Qaïda. Ben Laden était un symbole et lorsqu'il est mort, Al-Qaïda lui a survécu. Considéré comme un martyr, il a fait de nouveaux émules. Dans la lutte contre le terrorisme, viser l'élimination des cibles ne suffit pas, car cela ne fait pas disparaître les causes structurelles du problème qui poussent des centaines, voire des milliers de jeunes gens dans la région de Liptako-Gourma vers l'EIGS ».

Franc succès militaire ou effet d'annonce ? Le timing de cette victoire militaire dans le Sahel interroge, à 48 heures des révélations de Reuters. « La concomitance avec les tergiversations relatives à la présence supposée de milices étrangères vers le Mali est troublante », observe Bakary Sambe. « Depuis l'annonce précipitée du départ de Barkhane et du dispositif français, il y a eu un flou dans la communication sur le jihadisme de la part d'Emmanuel Macron lui-même qui donne aujourd'hui l'impression d'une volonté de reprise en main de la situation sahélienne », poursuit-il. La reprise en main de l'Hexagone doit néanmoins supporter la concurrence des nouveaux acteurs, et face au retour du multilatéralisme et à la redistribution des cartes géostratégiques, l'heure est à la realpolitik.

« Le multilatéralisme dérégulé a conduit à une forme de pragmatisme diplomatique », explique le directeur du Timbuktu Institute. « Depuis des années, les pays occidentaux semblent impuissants face aux coups d'Etat et n'invalident plus aucune élection présidentielle contestée. Dans les années 1980 ou 1990, lorsqu'un régime enfreignait les règles du droit et la constitution, les sanctions du FMI ou de la Banque mondiale tombaient immédiatement. Aujourd'hui, l'arrivée de nouvelles puissances comme la Chine, la Russie ou le Qatar, moins regardantes sur les questions des droits de l'homme et sur l'Etat de droit, avec des capacités financières considérables, représente une alternative de choix pour les régimes autoritaires, mais elle peut aussi devenir une menace pour la démocratie », prévient l'expert en géopolitique.

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