Pourquoi l’Afrique est prête pour la 4ème révolution industrielle

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Abdelmalek Alaoui, Editorialiste
Abdelmalek Alaoui, Editorialiste (Crédits : LTA)
Enfermez dix économistes dans une pièce pendant une journée et demandez leur de vous livrer leur vision de ce que sera le monde dans dix ans. Il y a fort à parier que leurs analyses- fortement divergentes- embrasseront la totalité du spectre des possibles, allant de la destruction programmée de l’emploi au règne de la machine en passant par le chaos mondial ou l’ouverture d’une séquence de prospérité sans précédent. Ce qui est à peu près certain, c’est que tous évoqueront la 4ème révolution industrielle et son lot de bouleversement systémiques dont l’on n’entrevoit aujourd’hui que les prémisses. Face à ce défi, dans quelle position est l’Afrique ?

A première vue, affirmer  - comme je l'ai fait en titre - que l'Afrique serait prête pour la 4ème révolution industrielle pourrait presque passer pour une provocation émanant d'un analyste en mal d'inspiration. En effet, des nations parmi les plus industrialisées au monde telles que l'Allemagne, la Corée, ou encore les Etats-Unis peinent encore à mettre en route de vastes programmes de réorientation de leurs tissus productifs pour les préparer à la 4ème révolution industrielle. Comment donc le continent pourrait il se tenir prêt à adresser ce changement de paradigme, alors même qu'il na pas entamé la majorité des chantiers des révolutions industrielles précédentes ?

Des déterminants en décalage avec les atouts de l'Afrique

Pour de nombreux experts, la quatrième révolution industrielle est caractérisée par plusieurs déterminants fondamentaux incompatibles avec les atouts actuels du continent. Ainsi, elle ne nécessite que peu d'emplois faiblement qualifiés du fait de l'automatisation et de la robotisation, rendant inutile l'avantage compétitif de l'Afrique reposant sur une main d'ouvre abondante et bon marché. De surcroit, elle est beaucoup plus capitalistique, nécessite énormément de recherche et développement, et requiert des talents bien formés, trois domaines où l'Afrique accuse encore beaucoup de retard. Enfin, cette révolution industrielle sera vraisemblablement de moins en moins dépendante des énergies fossiles et de plus en plus portée par le renouvelable, un secteur où l'Afrique doit encore progresser de manière substantielle. A première vue, le constat est implacable : l'Afrique aura du mal à prendre le train de la 4ème révolution industrielle, à moins d'un changement drastique.

Mais ce décalage entre les besoins de la révolution industrielle et la situation actuelle de l'Afrique ne doit cependant pas être considéré pour autant comme un fossé séparant deux mondes qui ne se retrouveront jamais. En effet, à plus d'un titre, le continent peut saisir les opportunités offertes par la quatrième révolution industrielle et les utiliser comme autant de leviers pour accélérer son développement.

De manière transversale, au delà des déterminants évoqués, un consensus existe sur les deux aspects stratégiques absolument fondamentaux liés à l'avènement de la quatrième révolution industrielle : l'incertitude et la vitesse.

L'Afrique est prête car elle sait gérer deux paramètres clés : l'incertitude et la vélocité

Or, face à ces deux éléments, l'on peut affirmer que l'Afrique dispose d'une longueur d'avance. En matière de gestion de l'incertitude, le continent pourrait même prétendre à la première place sur le podium mondial. Voilà donc un continent qui a survécu aux guerres, aux irrédentismes, aux famines,  aux dictatures, aux prédations économiques, et aux différents programmes d'ajustement structurels  tout en accélérant globalement sa croissance lors des vingt dernières années. L'Afrique, c'est aussi un continent où des centaines de millions de personnes trouvent chaque jour des moyens innovants pour optimiser leur très faible budget, organiser leurs déplacements, et contourner les carences en infrastructures et les aléas qui en découlent. C'est aussi un continent qui se démocratise de plus en plus et où la voix des opinions publiques met une pression considérable sur les pouvoirs publics afin qu'ils améliorent leur gouvernance. De manière globale, l'incertitude est gérée grâce à la formidable capacité d'adaptation d'africains qui ont peu, mais savent s'en accommoder avec ingéniosité.

Une formidable capacité à embrasser la transformation digitale

En matière de vitesse, nulle part au monde l'on n'a pu constater une telle capacité à embrasser le changement et notamment l'avènement du digital, avec le développement d'usages innovants tels que le mobile banking ou les interfaces d'économie collaborative qui ont permis l'émergence de nouveaux champions du sud, des entreprises africaines qui se sont développées malgré la fragmentation des marchés et la faiblesse des infrastructures. Plus véloces que les grandes multinationales du nord, mieux enracinées dans leur marchés, et dotées d'une compréhension plus fine des besoins de leurs consommateurs, elles imaginent chaque jour des solutions pragmatiques aux problèmes urgents du continent.

Institutionnaliser un cadre d'impulsion économique panafricain

Dans ce cadre, il est absolument nécessaire de mettre en place et d'exécuter une vision d'ensemble qui permettrait à l'Afrique de bénéficier de sa capacité à appréhender l'incertitude et de ses qualités d'accélération. Or, cette vision nécessite en préalable qu'une initiative forte, portée par les leaders publics et privés du continent les plus impliqués, puisse s'institutionnaliser et s'organiser en s'appuyant sur une structure crédible et agile, ce qu'aucune institution multilatérale africaine - incluant l'Union Africaine ou la BAD-  n'a réussi à faire à ce jour, malgré un volontarisme de discours et de nombreuses initiatives jusque là inopérantes et infructueuses.

Or, en matière économique, les enjeux liés à la création d'une telle structure sont énormes afin de voir plus loin tout en adressant les urgences du moment.  Il lui incomberait par exemple en priorité d'impulser une réforme de l'éducation et de la formation professionnelle afin de faire progresser le taux d'employabilité, tout en organisant une certaine fluidité des déplacements des étudiants africains afin qu'ils puissent bénéficier des meilleures formations du continent, à l'instar du programme Erasmus de l'Union Européenne. Elle pourrait également organiser un « grand soir » du commerce interafricain, afin de capter les points de croissance gâchés par la fragmentation des marchés et les barrières commerciales, qui entravent la marche du continent vers le développement. Enfin, cette vision d'ensemble, portée par une structure opérationnelle multilatérale, permettrait d'incarner la voix du développement économique de l'Afrique dans le monde, et donnerait ainsi un visage unifié aux 54 nations du continent, afin de signifier clairement à la planète que nous sommes prêts pour l'émergence.

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