Florence de Bigault : « La société africaine reste profondément phallocrate »

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(Crédits : DR)
Mieux instruites, plus entreprenantes, affirmées, de plus en plus indépendantes et décisionnaires dans le foyer. Loin des clichés et des idées reçues, les femmes africaines se dépeignent sous de nouvelles couleurs, plus optimistes et plus combatives que jamais, dans une étude dévoilée en mai dernier par l'IPSOS. «La Tribune Afrique» a interrogé pour vous Florence de Bigault, la Directrice Afrique Francophone de l'un des instituts de sondage les plus en vue de l'Hexagone. Avec son regard d'expert, elle livre dans cette interview le portrait de la femme africaine d'aujourd'hui et de demain.

LTA: Vous avez publié il y a deux semaines une étude sur les femmes africaines. Quelles en sont les grandes lignes ?

Florence de Bigault : Les conclusions majeures de notre étude font ressortir d'abord que les femmes d'Afrique subsaharienne sont extrêmement impliquées dans la vie active. Elles sont plus de 49% à avoir un travail régulier à temps plein. Elles sont également sur un niveau d'autonomie financière qui est importante : 51% des femmes interrogées élèvent par elles-mêmes leur famille ou contribuent de manière significative aux revenus de leur ménage. Ces deux éléments très importants témoignent de la participation des femmes d'Afrique subsaharienne à l'activité économique, donc à la création de richesses dans leur pays, mais aussi à la contribution des ressources dans le ménage.

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Votre étude décrit des femmes africaines plus indépendantes et affirmées que leurs mères et grand-mères. Qu'est-ce qui a changé depuis les indépendances ?

Plusieurs facteurs expliquent cette évolution. Le premier facteur est le taux d'alphabétisation qui a fortement progressé sur les 20 dernières années en Afrique. Les femmes sont donc plus alphabétisées et instruites et peuvent accéder à des emplois, à plus de possibilités économiques. Un autre élément d'explication est l'urbanisation. Le continent africain est de plus en urbanisé avec un taux d'urbanisation (hors Afrique du Sud) qui atteint les 45% à 50%. Cela contribue à sortir les femmes d'un écosystème traditionnel.

Il faut ajouter que l'Afrique est un continent où la moitié de la population a moins de 25 ans dans certains pays, moins de 20 ans même au Sénégal. Cette jeunesse change la dynamique au sein du couple : on est plus dans des sociétés où le couple est un couple voulu, donc beaucoup moins dans le schéma des mariages traditionnels. Il y a par conséquent un déclic, parce qu'il n'y a jamais eu de révolution féminine sans révolution masculine.

Aujourd'hui aussi, si on voit ces femmes de plus en plus indépendantes, c'est que, comme le rappellent les 79% dans l'étude, elles sont décisionnaires ou co-décisionnaires quels que soient les achats qui se font dans le ménage. On voit bien que le nouvel homme africain (40 ans, parfois moins) construit un couple qui est beaucoup plus équilibré dans les prises de décisions. Et puis une vie urbaine plus trépidante, plus coûteuse aussi oblige les couples à devenir bi-actifs, parce qu'il faut beaucoup plus d'argent que quand on vit en milieu rural.

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Les Femmes africaines font marcher des secteurs prioritaires, notamment économiques. Pourquoi alors tarde-t-on à les voir émerger en politique ou à des postes décisionnaires ?

La société africaine reste une société profondément patriarcale, profondément phallocrate même. C'est une société qui est encore sur le schéma du chef de village, qui est un homme. Ce schéma s'est transformé, mais s'est symbolisé autrement. On le voit avec les vieux chefs d'Etat africains, alors que la société est profondément jeune. On devrait normalement avoir des présidents de moins de 40 ans en Afrique. Mais les choses sont en train de changer de partout

Pour résumer, le combat des jeunes et le combat des femmes sont quasiment les mêmes. C'est un combat qui est basé non plus sur les places acquises, mais sur le critère de mérite. Et quand on voit toute une génération de femmes qui commence à accéder aux études, à être diplômées, elles deviennent cadres à tous les niveaux des entreprises, dans la haute administration. Les femmes africaines percent, prennent leur place. La femme qui reste à la maison, c'est fini ! Aujourd'hui, on voit de plus en plus de femmes qui sont élues, qui sont à des postes de ministères importants, sinon régaliens. L'Afrique part toujours de loin, mais elle finit par arriver.

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Vous nous prédisez un avenir où on pourrait voir émerger des femmes aux postes politiques ou décisionnaires plus importants ?

Absolument ! Ce qui va être très déterminant, c'est l'arrivée de cette nouvelle génération de femmes africaines dans des partis d'opposition, dans les partis au pouvoir, par mérite, ou par la haute fonction publique internationale. Le fil rouge dans notre étude, c'est la ferme réalité que les femmes sont extrêmement présentent dans la vie économique, dans la vie sociale à travers les associations, dans les décisions. On a le sentiment que dans ce continent oublié, les femmes sont celles qui n'ont pas beaucoup de rêves de projection, mais aussi celles qui ont besoin de gagner en image ce qu'elles sont déjà beaucoup en réalité. Aujourd'hui, cela passe d'abord par de grandes écrivaines, de grandes prêtresses de la pensée, par ces grandes réussites en affaires de femmes au Nigéria, en Côte d'Ivoire, au Kenya. Mais la politique suivra.

Votre étude a-t-elle relevé des avancées en matière d'égalité des genres en Afrique ?

Nous avons posé une question assez intéressante dans notre sondage qui fournit la réponse. Nous avons demandé aux sondées comment elles voyaient la condition féminine en regardant le rétroviseur. A 75%, elles voient une évolution positive.

Cela veut dire qu'il y a beaucoup de combats, parfois difficiles notamment de violences faites aux femmes, d'inégalités, d'accès à la santé, à l'emploi, à l'éducation... Pour autant, le travail des femmes commence à payer. On observe de plus en plus de femmes interlocutrices de pouvoir, dans des banques, dans des administrations, les grandes entreprises, de grandes journalistes à la télévision. Elles commencent à parler, à faire entendre leurs voix et inspirent beaucoup les autres femmes africaines. C'est donc la prise en compte d'un féminisme qui change les modèles dominants et qui est en train d'installer une nouvelle image un nouveau rôle de la femme en Afrique.

 Quel serait le portrait-robot de la femme africaine d'aujourd'hui ?

Ce serait un portrait à l'image du continent, fait de mille feuilles. D'un côté, il existe malheureusement les femmes rurales, dont les deux tiers travaillent encore dans les champs et détiennent moins de 20% des terres agricoles. De l'autre côté aussi, ce sont toutes ces jeunes femmes qui accèdent plus à l'université que les jeunes hommes. Il y a également la femme africaine entrepreneuse qui est diplômée, notamment dans les secteurs économiques, que l'entrepreneuse qui a démarré sur le tas. C'est l'exemple des «Nana Benz» qui se retrouvent aujourd'hui à la tête de business très significatifs. A côté, nous avons une présence accrue des femmes dans les cadres d'entreprises privées ou publiques ou ces femmes qui, à côté de leurs heures de travail, s'investissent très fortement dans le cadre associatif. Vous avez donc une multitude de visages avec des contrastes et des contradictions avec les violences, les femmes qui élèvent seules leurs enfants, les mariages forcés.

Avec l'équilibre entre traditions et modernité, peut-on s'attendre un jour à ce que le modèle de la femme africaine soit exporté ailleurs ?

Il est intéressant de noter que les Africaines ne sont plus des femmes qui veulent devenir des Occidentales. Toute la question qui se pose aujourd'hui aux femmes africaines, c'est comment devenir moderne sans devenir occidentale. Elles cherchent encore à trouver leur chemin vers la modernité, parce qu'on ne va pas pouvoir continuer avec le potentat, le système de hiérarchie traditionnelle. Mais ce n'est pas pour cela qu'elles veulent les modèles occidentaux. Ces femmes ont absolument envie de rester très structurellement africaines.

Et puis, il est intéressant de poser la question de savoir ce que les femmes africaines peuvent apporter aux autres. Il y a beaucoup de sagesse chez elles. En Europe par exemple, on est en train de prendre du recul par rapport à la consommation excessive, à la marchandisation extrême du corps de la femme. Ce que les femmes africaines, qui découvrent la société de consommation et ses excès, peuvent apporter, c'est un recadrage, en allant vers des modèles et des voies plus équilibrées.

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