Faire apparaître la Méditerranée sur la carte de la Tech For Good mondiale et des investisseurs du digital

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(Crédits : DR.)
Le Sommet Digital de la 1ère édition d’EMERGING Mediterranean s’est tenu le 14 décembre dernier. Ce programme a pour objectif de faire émerger une nouvelle génération de leaders technologiques à forts impacts sociétaux et environnementaux sur la Rive Sud de la Méditerranée, et d’y promouvoir la « Tech For Good » au service des populations. Au terme d’un après-midi intense en échanges avec des experts de renom de l’innovation positive au Maghreb, ont émergées de nombreuses recommandations permettant de répondre aux enjeux du financement de la Tech For Good en Méditerranée, de donner aux startups locales les moyens de leur passage à l’échelle et de créer un pipeline durable pour les investisseurs méditerranéens et internationaux. Décryptage.

Tech For Good en Méditerranée, où en est-on ?

En 2019, au total, les startups africaines ont levé plus de 2 milliards de dollars selon le dernier rapport de Partech Africa. Une dynamique qui s'observe, bien entendu, dans tous les pays du continent africain, mais de manière inégale. Dans la région méditerranéenne, les startups bénéficient, ces dernières années, d'une attractivité de plus en plus forte auprès des investisseurs avec des exemples de levées de fonds marquantes : NextProtein (startup tunisienne, 10,2 millions d'euros levés en 2020), Atlan Space (l'une des plus grandes levées de fonds au Maroc avec 10 millions de dirhams marocains en 2020) ou encore Yassir (première startup algérienne à obtenir une levée de fonds auprès des investisseurs américains d'Y Combinator). Cependant, dans leur globalité, les startups de cette région de l'Afrique n'ont finalement réussi à capter qu'une petite part de tout ce capital : le Maghreb n'a ainsi attiré que 19 millions des 2,02 milliards de dollars répertoriés par Partech en 2019 au profit des startups du Continent, soit à peine 1% des transactions alors que le Maghreb représente 10% de la population africaine.

Pourtant sur la Rive Sud de la Méditerranée, les fondamentaux nécessaires au décollage de la région en tant que Hub du numérique sont bien là. Avec des écosystèmes qui regorgent de talents technologiques, de grandes universités et écoles d'ingénierie et de technologie. Les très grandes entreprises privées s'ancrent de plus en plus dans l'écosystème digital nord-africain à travers l'Open Innovation, notamment au Maroc. La volonté politique n'est pas en reste : ainsi, en Algérie, par exemple, un nouveau fonds national de soutien aux startups, Algerian Startups Fund, a été lancé au dernier trimestre 2020. Il représente une première brique de la réflexion du pays autour du capital risque. Il va permettre le financement et l'amorçage de plusieurs startups qui ne peuvent pas recourir à des financements traditionnels auprès des banques. Le pays souhaite ainsi structurer son écosystème pour lui permettre d'être complètement aligné avec le reste du monde. Cela passe par des textes réglementaires, des réflexions avec des investisseurs privés sur le capital risque, des facilitations financières, des exonérations fiscales et, in fine, tout ce qui va permettre d'inciter à la création de startups. L'Algérie a, également, mis en place un Comité Mixte avec des représentants des ministères de l'Éducation Nationale, de la Recherche et de l'Industrie pour rapprocher la recherche universitaire des organisations privées et publiques. Différents programmes de soutien aux startups algériennes, venant du secteur privé et public, sont désormais lancés tels que « Innovate Algeria » en septembre dernier, financé par la confédération algérienne du patronat citoyen (CAPC). Parmi les entreprises privées ayant compris le potentiel de la tech algérienne, on retrouve également la Sonatrach, première entreprise du pays et géant de l'industrie pétrolière africaine, qui a financé en 2020 un incubateur de startups à l'université de Ouargla.

Au Maroc, en 2016, le Ministère de l'Industrie lançait « Maroc Stratégie Digitale », une stratégie pour le développement du numérique à horizon 2020, dont un volet était consacré à faire du Maroc le 1er hub numérique africain. Le Royaume s'est également doté de son fonds institutionnel, Maroc Numeric Funds, dont l'objectif est d'investir dans les startups à fort potentiel. Ici aussi le secteur privé a compris le potentiel des pépites nationales et l'entreprise HPS, leader international des solutions de paiement électronique, a procédé en septembre dernier à l'acquisition d'IPRC, une FinTech marocaine spécialisée dans la supervision et la télégestion des systèmes monétiques.

Par ailleurs, en Tunisie, l'initiative nationale volontariste Startup Tunisia vise à faire du pays une terre d'innovation et attirer les investisseurs. Elle repose sur 4 piliers : juridique (loi Startup Act), investissement, écosystème d'accompagnement (développement d'incubateurs), labellisation des startups (401 startups labellisées à ce jour). Un an après sa création, le Startup Act tunisien présente déjà un premier bilan chiffré très positif et a réussi à imposer une nouvelle donne dans le paysage Tech du pays, en impulsant une dynamique entrepreneuriale positive. Il est aujourd'hui pris comme modèle sur le Continent, à tel point qu'il a inspiré d'autres pays africains qui se sont dotés -ou sont en train d'élaborer- un dispositif similaire. C'est le cas du Sénégal, dont le Startup Act est entré en vigueur le 28 octobre 2019 et du Rwanda, qui a commencé à consulter sa population sur l'élaboration de la future loi le 26 août dernier, ou encore de la Côte d'Ivoire et de l'Algérie qui y réfléchissent.

Cependant, au Maghreb, les marchés - limités par leur taille relativement à l'échelle du continent - sont segmentés et chaque pays a ses différences. On peut donc s'attendre à ce que les investisseurs internationaux ne s'intéressent qu'aux startups scalables (pouvant adapter leur solution à d'autres marchés) et qui permettront, grâce à la technologie et l'exploitation de la data, de formaliser l'informel. Bien que la dynamique de la Tech For Good au Maghreb soit lancée, il manque donc encore certains fondamentaux pour créer un environnement propice à l'investissement.

Les quatre conditions de création d'un cadre favorisant l'épanouissement des startups de l'innovation positive au Maghreb

Favoriser l'émergence de startups investissables.

Pour parvenir à accompagner les startups et en faire des acteurs plus impactants du changement, il est nécessaire d'attirer davantage les investisseurs.  Ces derniers représentent, en effet, un maillon indispensable dans cette chaîne de valeur. Selon Kenza Lahlou, directrice fondatrice du fonds Outlierz Ventures, une startup investissable est une startup qui transforme les secteurs traditionnels. Elle et son équipe recherchent ainsi les pépites qui vont être capables de résoudre des problèmes et qui ont des opportunités de marché intéressantes, c'est-à-dire un marché assez grand pour démarrer puis croître, ou pouvant se développer à une échelle plus grande par la suite, et surtout avec des clients prêts à payer pour bénéficier de leurs produits ou services. Ces startups doivent aussi être scalables. Elles doivent, enfin, proposer un service unique à ce jour, sur un marché pour lequel il y a des barrières à l'entrée, autrement dit, sur un marché peu concurrentiel. Tout cela, ajouté à la personnalité de l'équipe fondatrice, constitue le potentiel de croissance de ces startups et donc son niveau d'attractivité pour les investisseurs. C'est parce que la startup marocaine WaystoCap, une plateforme d'import-export B2B dédiée à l'Afrique, répondait à ces différents critères qu'Outlierz Venture a investi dans cette pépite du royaume chérifien.

La nécessaire structuration de l'investissement privé

Il y a, à ce jour, un réel manque de continuum dans les produits financiers mis à disposition des entrepreneurs, si bien qu'ils ne sont pas toujours adaptés à leurs besoins à l'instant T. « Un Mix & Match dans l'offre est crucial pour accompagner leurs différentes phases de croissance », commente ainsi Isabelle Bébéar, directrice des Affaires internationales et européennes de Bpifrance. L'investissement privé, grâce notamment aux labels et fonds d'amorçages proposés par les bailleurs comme BpiFrance, la Caisse Centrale de Garanties du Maroc ou Smart Capital en Tunisie, doit donc se structurer de sorte à proposer une gamme complète de sources et outils de financement disponibles à toutes les étapes clés du développement de la startup. La mise en place par Smart Capital d'ANAVA, un fonds de fonds d'une taille cible de 200 millions d'euros chargé d'investir dans des fonds d'amorçage et de capital-risque tunisiens, est un premier signal encourageant.

L'élaboration d'un cadre juridique favorable aux startups

Partout dans le Maghreb, des Startups Acts apparaissent. On ne peut que saluer ces initiatives portées par les gouvernements pour faire de leurs pays des Startup Nations. Startups Act Tunisie, Startup DZ pour l'Algérie sont des modèles d'inspirations qui méritent de se généraliser à l'ensemble des pays de la Rive Sud de la Méditerranée. Ils apparaissent comme des piliers fondamentaux pour structurer les écosystèmes nationaux et proposent un cadre juridique favorable pour le financement, le capital-risque, la fiscalité ou encore la valorisation de la recherche et de l'innovation. Ils permettent ainsi de rassurer et attirer les investisseurs tout créant un cadre propice au développement de l'entrepreneuriat.

L'importance d'une mobilisation générale des différents secteurs économiques.

Les secteurs économiques, privés et publics, doivent être sensibilisés à la valeur ajoutée que les startups peuvent leur apporter. Plutôt traditionnels, ils doivent ainsi être prêts à accueillir leurs idées innovantes et se déréguler pour pouvoir co-construire ensemble les solutions digitales de demain. De grands programmes nationaux peuvent ainsi être menés : écoles de codage, universités en ligne, biodiversité, recyclage des déchets, lutte contre la famine, télémédecine, etc.

Pour être pérenne, favoriser l'entrepreneuriat dans l'innovation positive en Méditerranée et donner une place à cette région du monde dans le jeu mondial de la Tech For Good, l'investissement doit se faire dans des initiatives qui répondent à de véritables problèmes de la région. Il convient donc aux gouvernements nationaux de mettre en œuvre des programmes et politiques favorisant un entrepreneuriat rentable, scalable et impactant pour les populations, tout en étant des leviers d'attractivité pour les investisseurs internationaux.

Samir Abdelkrim, auteur de « Startup Lions, au coeur de l'African Tech », fondateur d'EMERGING Valley et de StartupBRICS.

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