Imad Haddour : « Le secteur du conseil en technologies revit un cycle difficile »

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(Crédits : DR)
Après treize années d’entrepreneuriat aux commandes de Value Pass Consulting, une société de conseil spécialiste de l'intégration des solutions SAP en Afrique, le Marocain Imad Haddour a cédé son entreprise l’an dernier au groupe français de services numériques Gfi, avant de prendre la direction générale de Gfi Maroc à partir de janvier 2019. Dans cet entretien avec La Tribune Afrique, Haddour revient sur ce tournant décisif de sa carrière. Il évoque également les ambitions de l’entreprise qu’il dirige désormais et dresse un tableau du marché du conseil en technologies au niveau local.

La Tribune Afrique : En prenant les rênes de Gfi Maroc en janvier 2019, vous êtes passé d'entrepreneur à salarié, après avoir accepté l'an dernier de vendre votre entreprise, ValuePass Consulting, à Gfi. Qu'est-ce qui vous a séduit dans son projet ?

Imad Haddour : Je suis très ravi et honoré de cette nomination devenue effective en janvier 2019. La société que j'ai créée en 2005 -Value Pass Consulting- et qui fait dans l'intégration de solutions SAP, est désormais partie intégrante du groupe Gfi depuis l'année dernière.

Concernant le changement de statut d'entrepreneur à salarié, je dirais que le fait est quelque peu devenu fréquent de nos jours. A un moment ou à un autre de son parcours, l'entrepreneur se pose des questions sur son avenir, l'avenir de son entreprise. Personnellement, j'ai travaillé treize années tout seul en tant qu'entrepreneur. Mais quand on arrive à un stade avancé, on a besoin d'aide, de support, de moyens financiers, mais aussi d'accompagnement. Outre cela, le projet mis sur la table par Vincent Rouaix, PDG du groupe Gfi, m'a poussé à accepter de rejoindre le groupe. D'autant plus que lorsqu'on peut être meilleur, plus efficace avec un partenaire comme Gfi, le choix devient évident.

Il s'agit pour moi d'un challenge intéressant, puisque je change de dimension, passant d'une société de 60 personnes à un groupe de sociétés au Maroc de 300 personnes. J'ai pris la responsabilité de développer le business de Gfi au Maroc et en collaboration avec mes autres collègues sur l'Afrique. Il y a une ambition importante, celle de ramener à l'échelle locale un savoir-faire et une expertise internationale et de se développer avec des compétences locales. Nous avons donc un challenge en termes de développement de chiffres d'affaires, de compétences, de création d'emploi et de création de valeur pour les entreprises clientes. Tout cela a contribué à mon enthousiasme pour ce projet.

Gfi Maroc est présentée comme «le vecteur du développement du groupe dans les pays de l'Afrique francophone». Comment travaillez-vous avec les autres filiales africaines du groupe présent également au Sénégal, en Côte d'Ivoire et en Tunisie ?

Nous travaillons avec nos collègues dans le cadre de comités de gouvernance. Nous avons à cet effet travaillé sur une cartographie de nos offres, c'est-à-dire, ce que nous pouvons proposer au marché. Le Maroc couvrant une large gamme d'offres désormais matures sur le marché local, nous avons sur cette base construit un modèle de développement dans la région. De ce fait, le Maroc est un vecteur sur certaines technologies, certaines offres de produits sur lesquelles nous avons l'expertise au Maroc. De même, des offres existant en Côte d'Ivoire ou en Tunisie peuvent intéresser Gfi Maroc.

Gfi Maroc a récemment procédé à plusieurs acquisitions dont la dernière en date est celle du cabinet Capital Consulting. Quel est l'objectif de cette démarche ?

L'acquisition de Capital Consulting et Archos Technology qui font partie du même groupe est une acquisition bien réfléchie initiée depuis plus de deux ans. C'est une façon pour Gfi Maroc d'élargir son offre et d'atteindre son ambition, celle d'être une société qui propose au marché des solutions d'intégration globale, passant par le consulting, la technologie avec notamment Archos qui va être intégrée à Gfi, ainsi que Value Pass Consulting qui fait dans l'intégration de solutions SAP, sans parler de l'activité d'offshoring gérée par Gfi Offshore. C'est un objectif stratégique. Nous sommes à ce stade dans les quatre piliers de l'offre Gfi dans le monde, nous ne faisons donc qu'exécuter une stratégie internationale, mais parallèlement, nous cherchons les moyens les plus rapides et les plus efficaces pour y arriver.

Ces acquisitions ne sont donc pas un cumul de «boîtes», il y a de la cohérence. Nous mettrons tout cela en musique pour que ce soit efficace et pour que nous arrivions sur le marché avec une offre qui répond aux exigences de nos clients et qui leur permet à leur tour de s'améliorer.

Le marché du conseil en technologies est en effervescence depuis plusieurs années, avec une demande en hausse continue...

Oui, le marché est en effervescence certainement dans le conseil et dans les technologies. On assiste notamment à la naissance de nombreuses sociétés dans le digital et dans les nouvelles technologies. Il s'agit cependant d'un marché dont la maturité est à venir. Nos clients font face tous les jours à des défis importants qui sont spécifiques à leurs régions, à leurs métiers et s'imposent en fonction des partenariats qu'ils détiennent sur le plan international. Tout cela favorise l'instauration d'une plus grande rigueur, beaucoup de discipline, de bonnes pratiques managériales et de gestion au sein des entreprises. Ce qui fait que le conseil et les nouvelles technologies sont effectivement très demandés actuellement.

Quels sont les défis du développement de ce marché ?

Aujourd'hui, le défi est surtout d'ordre humain, car ce marché s'est développé en raison des exigences de la demande, mais aussi parce qu'il y a une offre existante. Quand je me suis intéressé à travailler dans le conseil en technologies en 1999-2000, il y avait un grand problème de ressources et le secteur en a souffert pendant longtemps. Nous avons assisté à beaucoup de projets médiocres. C'était difficile !

A partir de 2005, nous avons commencé à vivre une autre phase intéressante où l'expertise locale a commencé à se développer. Cela a permis de baisser le coût des projets et de les rendre accessibles, non plus uniquement aux grandes entreprises, mais aussi aux PME. Cette importante disponibilité des ressources humaines a permis au marché de se développer. Mais ce à quoi nous assistons à présent, c'est que la demande en ressources humaines dans ce domaine est devenue très importante au niveau local et à l'étranger. De ce fait, les ressources sont devenues rares et cette rareté des ressources nous créent aujourd'hui un problème d'efficacité... Bref, le secteur du conseil en technologie revit un cycle difficile. L'Etat est sensibilisé, les opérateurs sont sensibilisés pour développer encore plus le secteur, notamment en termes de formation. Et c'est une aubaine pour les jeunes. Il y a une demande très importante dans ce secteur. Nous recrutons, mais nous ne trouvons pas les bonnes compétences. Ainsi selon moi, le premier défi est humain. Pour le reste, il faut de la méthode dans le travail, il faut bénéficier des retours d'expérience internationaux, ... Mais, ce sont des éléments accessibles. C'est l'Homme qui fait cela, donc c'est lui la priorité.

A votre avis, quel serait finalement l'enjeu d'un développement de ce secteur pour le pays ?

L'enjeu est grand pour le pays, avec notamment une concurrence importante de la part des pays européens qui viennent chasser des têtes chez nous. Ils viennent prendre des jeunes, soit parce qu'ils n'arrivent pas à les former rapidement ou parce qu'ils les veulent tout de suite à des coûts plus faibles. Je ne suis pas en train de parler d'atteinte à la liberté de mouvement des gens, mais je m'adresse aux politiques qui doivent assumer leurs responsabilités dans le cadre de leur engagement vis-à-vis du peuple. C'est à eux de mettre ne place des programmes de formation de nos ressources humaines, parce que c'est cela la richesse du XXIe siècle, c'est cela le pétrole du XXIe siècle. Qu'on ne me dise pas que ces jeunes qui partent reviendront dans 10 ans au Maroc ou en Afrique, car dans dix ans encore, on aura pris dix ans de retard. Cela se joue maintenant ! L'intelligence artificielle, le machine learning, la transformation digitale... cela se joue maintenant. Et si nous ratons ce tournant, nous nous retrouverons encore une fois dans dix ans, sans avoir capitalisé sur un potentiel évident. La situation présente dans le domaine du conseil en technologies est similaire à celle du début du siècle où il fallait développer les industries et qu'on ne l'a pas fait.

C'est maintenant qu'il faut développer nos ressources humaines. Aujourd'hui elles partent pour développer ailleurs des compétences pour d'autres entreprises, pour d'autres économies. Personnellement, je fais un appel solennel aux pouvoir publics pour qu'ils assument leurs responsabilités et travaillent sérieusement sur un plan de sécurisation des ressources humaines.

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