Succès Masra : « C'est le moment où jamais pour le changement  !  »

Ecarté de la présidentielle à la suite d'une modification constitutionnelle sur mesure, l'ancien fonctionnaire international, devenu leader du parti Les Transformateurs, appelle l'opposition à rester mobilisée malgré la répression. Rejetant le Conseil militaire de Transition (CMT), il exhorte la communauté internationale à réagir et prévient qu'il ne laissera pas le Tchad être sacrifié sur l'autel de la lutte antiterroriste.

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(Crédits : DR.)

 La Tribune Afrique - Le 10 mai, l'armée annonçait la fin des opérations contre le Front pour l'alternance et la concorde au Tchad (FACT). Quelle est la situation à l'heure actuelle ? (entretien réalisé le 11 mai 2021).

Succès Masra - Ce n'est pas la première fois que les forces de sécurité - FDS - cachent la réalité des faits. La rébellion a été niée depuis le début et on a prétendu à plusieurs reprises que les conflits étaient terminés. Nous sommes dans une guerre de communication. En attendant, des Tchadiens meurent, quel que soit leur camp politique et je ne peux m'en réjouir [...] Je ne suis pas en contact avec les éléments du FACT, ayant choisi l'opposition pacifique et démocratique. Parmi les rangs des Transformateurs, les militants ne veulent pas plus de la lutte armée, que du Conseil militaire de Transition - CMT -. Le Tchad dispose d'une longue histoire de conquêtes armées du pouvoir, mais le résultat, c'est que nous sommes les derniers sur tous les plans !

Pourquoi ne pas avoir cherché à intégrer le gouvernement pour essayer de faire évoluer les mécanismes de gouvernance de l'intérieur ?

Je ne parle pas de personnes, mais de principes. Sur le fond, nous faisons face à un coup d'Etat qui s'est accompagné d'une charte à l'esprit militarisé. Georges Clémenceau disait en son temps que la guerre était une chose trop sérieuse pour être confiée à des militaires. Le CMT est illégal et illégitime [...] Le Maréchal Déby m'avait proposé les postes de Premier ministre et de vice-président. J'avais refusé, car je ne suis pas l'homme des calculs politiques, je prône le « leadership-serviteur » qui rend compte aux Tchadiens de principes de base [...] Je ne souhaite pas que demain, les enfants de la famille Déby soient victimes de délit de patronyme, mais ils ne doivent pas non plus, avoir un avantage comparatif par rapport aux autres. Depuis que le jeune fils d'Idriss Déby Itno lui succède, j'explique qu'il n'est plus possible d'indexer la vie d'une nation à celle d'un homme.

Lorsque vous parlez de « jeune fils », vous faites référence à la modification constitutionnelle de 2018 qui vous a empêché de vous présenter à la dernière élection présidentielle en raison de votre âge...

Effectivement. L'âge requis est passé de 35 ans à 45 ans, avant de s'établir à 40 ans [Succès Masra est âgé de 38 ans, ndlr]. Idriss Déby Itno avait exactement mon âge lorsqu'il a pris le pouvoir. Aujourd'hui, le président du CMT est âgé de 37 ans et plus personne ne relève ce critère d'âge... Par ailleurs, la Charte du CMT n'est pas le signe d'une démocratie annoncée, car elle accorde bien plus de droits à une seule personne qu'auparavant. Le président du CMT peut nommer et révoquer n'importe qui.

Redoutez-vous une prolongation des 18 mois de transition annoncés ?

Pourquoi avoir maintenu le renouvellement des 18 mois de transition dans la charte ? Le CMT est également resté silencieux sur la question des candidatures des membres de la junte à l'issue du processus de transition. On est en droit de s'interroger. Personne n'est en mesure de m'apporter des réponses. Je pose aussi la question de savoir pourquoi le Tchad aurait nécessairement besoin d'un militaire pour président.

Un certain nombre de leaders de l'opposition ont reconnu le CMT. Qu'est devenu le front commun ?

Effectivement, Monsieur Kebzabo  - UNDR - a reconnu l'autorité de la junte, Monsieur Alhabo  - PLD - est devenu ministre de la Justice, Monsieur Yaya Dillo  - PSF - a fait le choix de rentrer et j'ignore les dessous de l'arrangement qui a été passé, mais j'observe qu'il ne fait plus l'objet de poursuite... La coordination des actions citoyennes organise des marches depuis le jour où le Maréchal Idriss Déby a déclaré sa candidature à un sixième mandat. Ces marches se sont poursuivies jusqu'à l'élection présidentielle et l'appel au boycott a été suivi. En cours de route, certains acteurs nous ont rejoints et d'autres sont partis dans les rangs du CMT. Néanmoins, les militants de la première heure restent mobilisés. Pour preuve, la marche du 27 avril a été massive. Ce jour-là, plus de 750 personnes ont été arrêtées sans affaiblir l'engagement des Tchadiens qui savent où se trouve la véritable opposition.

Etes-vous un homme seul aujourd'hui ?

Non, je ne suis pas seul [Rires]. Je suis avec le peuple. Par ailleurs, je parle avec tout le monde. Nous avons rencontré la délégation de l'Union africaine  - UA - il y a quelques jours. Nous leur avons présenté des propositions concrètes. Nous demandons la réécriture de la charte, considérant qu'elle n'est pas appropriée à une transition démocratique. La durée de la transition doit être non renouvelable. Nous demandons un président civil, car la transition doit être civilo-militaire et non militaro-civile. Nous pourrions envisager une haute personnalité pour être président de transition à l'instar de l'ancien président Goukouni Oueddei, par exemple. C'est une personnalité consensuelle qui a participé à des négociations internationales. Nous proposons un vice-président chargé des questions sécuritaires où les membres du CMT pourront jouer un rôle. Le triumvirat réunissant le président, le Premier ministre et le vice-président doivent s'engager à ne pas se présenter aux prochaines élections. Nous proposons également d'organiser un dialogue inclusif réunissant tous les Tchadiens à la date symbolique du 11 août [jour de l'indépendance du Tchad, ndlr] [...] Enfin, nous avons proposé de placer à la tête d'un groupe de contacts international, une personnalité maîtrisant les questions de sécurité dans le Sahel et qui a démontré son appétence pour la démocratie, comme le président Issoufou par exemple. Aujourd'hui, les regards se tournent vers le président du Niger, mais Mohamed Bazoum a déjà fort à faire au niveau national.

Quelle a été la nature de votre échange avec le président Mohamed Bazoum en marge des funérailles du Maréchal-président Déby ?

Je lui ai dit qu'il avait failli faire l'objet d'un coup d'Etat à la veille de sa prise de fonction et que je n'osais l'imaginer cautionner un coup d'Etat au Tchad. J'ai dit aux présidents du Niger et de Mauritanie que je ne pouvais concevoir le fait qu'ils valident un coup d'Etat, alors qu'ils sont arrivés au pouvoir à la faveur d'une transition démocratique. Je leur ai présenté nos propositions. Ils ont admis qu'il fallait trouver une solution appropriée.

Il y a quelques jours, vous déclariez à des confrères que le quartier général de votre parti était encerclé. Comment évolue la situation ?

Le siège des Transformateurs est sans doute l'un des lieux les plus contrôlés du pays. Nous sommes régulièrement encerclés. Ces derniers jours, les forces de sécurité ont été remplacées par un détachement de l'armée - DGSIE -. Nous avons même été bloqués 3 jours, les médecins ne pouvaient pas accéder à nos locaux, malgré les blessés qui devaient être évacués suite aux manifestations  [...] Les autorités policières ont fait état de communiqués dans lesquels certains individus auraient été mandatés pour attenter à ma vie. Tout peut arriver [...] Il se trouve que je dois faire des examens médicaux sur avis médical, qui ne sont pas possibles au Tchad, mais mon passeport m'a été confisqué, sans aucune raison valable. Une lettre datée du 5 mai 2021 a été envoyée au Secrétaire général de l'ONU ainsi qu'aux grandes chancelleries qui travaillent avec le Tchad, car au-delà de ma propre personne, le peuple tchadien est menacé. Plus d'une dizaine de personnes ont perdu la vie le 27 avril et plus de 1.000 personnes ont été arrêtées, en cumulant les différentes manifestations [...] Je crois par ailleurs que le moment est venu pour les partenaires de notre pays d'arrêter de considérer seulement le Tchad comme un territoire peuplé de soldats prêts à être envoyés au combat.

Faîtes-vous directement allusion au partenaire français ?

J'ai étudié à Science Po comme le président Macron et nous sommes de la même génération. Il n'a pas fait Saint-Cyr et pourtant il dirige une puissance nucléaire [...] Le Tchad ne se résume pas à une famille. Nous avons ouvertement critiqué la prise de position initiale d'Emmanuel Macron qui disait que la France prenait acte du CMT. Le pays des droits de l'Homme ne peut pas cautionner un coup d'Etat. Par la suite, il a précisé qu'il n'entérinerait pas un plan de succession familiale. Malheureusement, il a fallu 10 morts pour en arriver à cette déclaration. Ce n'est pas suffisant, il faut des actes. Nous n'accepterons pas d'être dirigés par des représentants dont la légitimité repose sur la violence. Si tel est le cas, autant dire aux Tchadiens que s'ils veulent se faire entendre, il y aura toujours la voie des armes ! [...] Le Tchad connaît une crise sécuritaire qui n'est pas pire que la crise du Mali où la configuration que nous proposons aujourd'hui a été acceptée...

A l'heure actuelle, quelle est la nature de vos relations avec la France ?

Je parle avec tout le monde, que ce soit avec les Etats-Unis, la France, l'Allemagne, l'Union européenne, l'UA ou l'Ethiopie, car l'important c'est de trouver des solutions. Nous sommes classés parmi les derniers en matière de compétitivité et d'Indice de développement humain. Au-delà de l'aspect militaire, les aspirations des Tchadiens doivent être prises en compte [...] Nous appelons la France à revoir ses positions, non seulement sur la forme, mais surtout dans les actes. SI la France sort du cœur des Africains de notre génération, ce sera une perte définitive. Je ne souhaite pas qu'elle se retrouve dans cette situation, mais il est temps de se positionner du bon côté de l'Histoire [...] Aujourd'hui, le Tchad est une destination déconseillée pour les investisseurs français. Pourquoi ? Parce que son président vient d'être tué sur un front intérieur. Dès lors, pourquoi parle-t-on de maintien de la sécurité dans un pays qui est classé en zone rouge par le Quai d'Orsay ? J'en appelle enfin à la responsabilité de la communauté internationale, car il est parfois trop facile de se retrancher derrière une sorte de partage géopolitique et de procéder aux critiques après que la France ne soit intervenue... Que chacun se positionne. Le Tchad doit être démocratiquement assis, sans quoi il deviendra une bombe à retardement et lorsqu'elle éclatera, personne ne s'en sortira. C'est le moment où jamais pour le changement !

Etes-vous en contact avec des membres du conseil militaire de transition ?

J'ai eu un contact avec l'un de ses émissaires du CMT venu au siège des Transformeurs, dès le premier jour de la transition. Je lui ai rappelé les principes sur lesquels nous ne transigerions pas. Je suis un homme ouvert au dialogue donc si les principes de base que j'ai précédemment évoqués sont réunis, je suis prêt à discuter et à faire des propositions concrètes.

Dans le cas contraire, quelle décision prendrez-vous ?

Nous continuerons à résister. Le Tchad n'a jamais eu de tradition de marches, mais nous arrivons à notre 12e semaine. Nous sommes sur la voie du changement. Nous adapterons notre stratégie et le cap sera maintenu. Nous attendons les retours de la mission de l'Union africaine d'un jour à l'autre [...] Le Tchad ne doit pas être otage de son obligation d'aider à la lutte contre le terrorisme. Nous voulons poursuivre nos efforts à ce niveau, tout en renforçant le développement intérieur pour les Tchadiens qui tirent le diable par la queue.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard

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Commentaires 2
à écrit le 29/05/2021 à 14:35
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parfait SUCCES MASRA, tu as bien raisonné et bien fait de refuser un sale poste ministériel empoisonné. Garde ta dignité car, tu as quitté le haut niveau pas pour accepter des sales postes comme ca. Sois optimiste sur tes objectifs que tu as visé et ...

à écrit le 21/05/2021 à 19:45
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