Indice Mo Ibrahim : le niveau de gouvernance globale en Afrique recule pour la première fois depuis 2010

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Mo Ibrahim, président de la fondation éponyme qui publie chaque deux ans un baromètre global sur la gouvernance sur le continent.
Mo Ibrahim, président de la fondation éponyme qui publie chaque deux ans un baromètre global sur la gouvernance sur le continent. (Crédits : Reuters)
L'Indice Ibrahim pour la Gouvernance Africaine (IIAG) 2020 révélé ce jour, fait apparaître une dégradation sensible de la situation. C'est une première depuis 2010 selon la Fondation Mo Ibrahim qui considère cette évolution comme un signe préoccupant au regard des mécontentements qui risquent d'être exacerbés par la crise sanitaire dont les effets n'ont pas encore été pris en compte dans l'IIAG 2020...

Depuis 2007, la Fondation Mo Ibrahim publie tous les deux ans, l'Indice Ibrahim pour la Gouvernance Africaine (IIAG), un baromètre particulièrement attendu, qui rassemble les données les plus exhaustives possibles sur l'état et les tendances des gouvernances dans les 54 pays d'Afrique. Depuis plus d'une décennie, la statistique et les modes de gouvernance ayant évolué, l'IIAG a également entamé sa transition, à travers trois changements majeurs. Premièrement, en procédant à l'extension du spectre de la gouvernance. En effet, l'IIAG 2020 inclut désormais les évolutions liées aux nouvelles attentes des citoyens, en couvrant des domaines tels que l'environnement, l'accès au numérique ou encore la lutte contre les inégalités en matière de protection sociale.

Cependant, alors que l'IIAG étend son spectre sectoriel, le nombre d'indicateurs a été revu à la baisse, pour plus de clarté. En substance, 90% des indicateurs sous-jacents relèvent désormais des indicateurs consolidés. « Nous disposons désormais de 79 indicateurs, consolides pour 90% d'entre eux - regroupés sous les 4 grandes dimensions de l'IIAG : Sécurité et Etat de droit, Participation - droits et inclusion, Développement humain et Fondements des opportunités économiques », explique Nathalie Delapalme, directrice exécutive de la Fondation Mo Ibrahim. Ces dimensions évoluent différemment.  « Depuis 2015, les dimensions relatives au développement humain et aux opportunités économiques continuent de progresser, mais à un rythme qui s'affaiblit. Sécurité et Etat de droit continuent de se détériorer, quoiqu'un peu moins rapidement, mais en revanche  la dimension Participation, droits et inclusion se dégrade de plus en plus rapidement [...] Les progrès, incontestables, accomplis en termes de développement économique et humain ne suffisent pas à compenser la détérioration des dimensions Participations - Droit et inclusion et Sécurité - Etat de droit », précise-t-elle.

Alors que le changement de méthode a permis de conforter la solidité de l'IIAG, tout en lui conférant une structure plus équilibrée, la méthode de calcul de l'IIAG, initialement définie en collaboration avec la Kennedy School of Government de l'Université Harvard, demeure inchangée. Enfin, une nouvelle section est désormais consacrée aux « Voix des citoyens africains ».

Premier recul de la gouvernance africaine en 10 ans

Les derniers chiffres de la gouvernance en Afrique appellent à la vigilance. Alors que l'IIAG enregistrait un certain ralentissement depuis 2015, la chute est finalement arrivée en 2019. Ces chiffres se traduisent par une baisse des performances en matière de Sécurité, de Droit et d'Etat de droit. Cette situation pourrait encore s'empirer suite à l'arrivée de la pandémie de Covid-19 prévient Nathalie Delapalme. « En 2019, pour la première fois depuis 2010, la gouvernance globale décline sur le continent », déclare-t-elle, ajoutant qu'il s'agit « d'un signal qui mérite l'attention, mais qu'il faut également relativiser, car l'Afrique s'inscrit toujours dans une tendance longue d'amélioration de la gouvernance. En 2019, 6 Africains sur 10 vivent dans un pays du continent où le niveau de gouvernance globale s'est amélioré depuis 2010. Ce progrès a ralenti assez considérablement depuis 2015. C'est la raison pour laquelle on aboutit à une chute de 0,2 point en 2019. Cette baisse est légère, mais il faut y porter attention, car l'impact de la COVID-19, particulièrement sensible sur les plans économiques et sociaux,  va nécessairement aggraver les tendances », assure-t-elle.

Selon l'IIAG 2020, les résultats obtenus dans les catégories Fondements des opportunités économiques (+4,1) et Développement humain (+3,0) seraient la conséquence des progrès réalisés dans les sous-catégories Infrastructures et la Santé, et dans une moindre mesure, l'Environnement durable. Cette tendance s'accompagne néanmoins, d'une insécurité croissante et la dégradation de la situation au niveau des droits et des espaces civique et démocratique. Les deux catégories Participation, droits et inclusion (-1,4) et Sécurité et Etat de droit (-0,7) enregistrent un certain recul sur la décennie. Dans vingt pays, représentant 41,9 % de la population africaine, l'amélioration des catégories Développement humain et Fondements des opportunités économiques, s'est accompagnée d'une détérioration des catégories Sécurité et Etat de droit et Participation, droits et inclusion. Seuls les 8 pays que sont l'Angola, la Côte d'Ivoire, l'Éthiopie, Madagascar, les Seychelles, le Soudan, le Tchad et le Togo sont parvenus à progresser dans chacune des quatre catégories de l'IIAG.

La Covid-19 exacerbe les fragilités de gouvernance

« L'Afrique est à l'épreuve. Les fragilités de gouvernance mises en exergue par l'IIAG 2020 sont exacerbées par la Covid-19 qui menace les progrès réalisés dans les domaines économique et humain. L'insatisfaction et la méfiance des citoyens à l'égard de la gouvernance publique s'aggravent un peu partout. Les gouvernements peuvent saisir cette occasion unique de démontrer à la fois leur détermination à sauvegarder la démocratie et leur capacité à définir un nouveau modèle de croissance plus résilient, plus équitable, plus durable, et plus autonome », a prévenu Mo Ibrahim, président de la Fondation Mo Ibrahim, au regard des résultats de l'IIAG 2020.

La Covid-19 risque à terme d'inverser les progrès enregistrés ces 10 dernières années sur le continent, car les données disponibles s'arrêtent à 2019 et l'état des lieux présenté par l'IIAG 2020 est antérieur à l'arrivée de la pandémie. « L'IIAG n'inclut pas encore l'impact de la Covid-19, mais il permet de dresser un tableau très complet du continent à la veille de la pandémie et de mesurer son degré de préparation et l'impact potentiel de la pandémie », explique la directrice de la Fondation Mo Ibrahim, qui considère que « les conséquences de la pandémie seront conséquentes. D'une part, parce qu'elles sont de nature à aggraver les dégradations observées en matière de Participation et de droits, et d'autre part, parce que l'impact de la Covid-19 en Afrique est d'abord économique et social. De plus, le continent est déjà frappé par une insécurité alimentaire assez forte, aggravée par l'invasion acridienne à l'est du continent, en cours depuis plus d'un an, qui est sans doute la plus grave depuis 70 ans. La Covid-19 risque fort de mettre à mal les progrès accomplis en termes de développement économique et humain. La conjugaison de ces différents facteurs risque d'aggraver tensions domestiques et instabilité, voire d'allumer de nouvelles mèches », alerte Nathalie Delapalme.

Le coronavirus pourrait impacter de façon significative, la nouvelle section « Voix des citoyens » (couvrant 39 pays pour un échantillon représentant près de 87% de la population du continent) qui révèle déjà cette année, une perception dégradée de la gouvernance globale en Afrique. « Nous avons toujours intégré les opinions des citoyens dans l'IIAG, considérant qu'il n'est pas possible de mesurer la gouvernance uniquement sur la base d'engagements ou de déclarations politiques ou même en se basant sur les dépenses budgétaires. Il s'agit d'évaluer  la capacité des gouvernements à délivrer sur le terrain les biens et services publics que tout citoyen contemporain est en droit d'attendre... Jusqu'ici, ces indicateurs étaient dispersés au sein de l'IIAG. Nous avons décidé de les regrouper au sein d'une section spécifiquement dédiée », précise Nathalie Delapalme.

L'IIAG ne dispense aucune recommandation, car « il est conçu comme un outil, un tableau de bord qui permet aux décideurs politiques de prendre leurs décisions. Il ne peut pas y avoir  de politique publique adéquate si elle ne repose pas sur des données fiables », conclut la directrice exécutive de la Fondation Mo Ibrahim.

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