Angola : quel président sera João Lourenço, le successeur de J.E. Dos Santos  ?

Dans les allées du pouvoir, João Lourenço aura efficacement attendu l'alignement des planètes qui a fait de lui, le troisième président de l'Angola. Presque durant les 38 ans du long règne de José Edouardo Dos Santos, le nouveau président a traversé une route pavée d'œufs sans en casser un ou presque. Avec son «parachutage» sur le fauteuil présidentiel du Palais Rose de Luanda, Lourenço doit habilement maintenir l'équilibre entre la perpétuation -sans y paraître- du lourd héritage de son prédécesseur et l'ouverture d'une nouvelle ère de gouvernance d'un pays riche, mais en crise qui aspire au changement. Pourra-t-il incarner cet espoir dans l'ombre imposante de Dos Santos ? Saura-t-il avoir les coudées assez franches avec un pouvoir que son prédécesseur a soigneusement pris le soin de brider pour assurer ses arrières ? C'est avec les réponses à ces questions que le troisième président angolais pourra se tailler de nouveaux habits.
Ibrahima Bayo Jr.

12 mn

(Crédits : Reuters)

«Tout a changé pour que rien ne bouge», commente un fin connaisseur de la vie politique angolaise. Sans suspense et sans surprise, João Lourenço a été désigné, troisième président de l'Angola au sein du Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA), arrivé en tête des élections générales du 23 août dernier et qui domine la vie politique du pays depuis quatre décennies.

Après un «très long règne» selon son propre commentaire, José Edouardo Dos Santos, 74 ans dont 38 ans au pouvoir, cède son fauteuil usé à son ex-ministre de la Défense, au terme d'une succession policée comme du velours et présentée comme la première «alternance» pacifique au pouvoir depuis l'indépendance de cette ancienne colonie portugaise en 1975.

La rançon de la patience

Dans l'ombre du lourd héritage de «Zedu» (contraction de José Edouardo), quel genre de président sera donc le nouveau locataire du Palais Rose qui incarne le nouveau visage du pouvoir dans ce qui ressemble plus à un «changement dans la continuité» du jeu de chaises musicales, comme le résume Jon Schubert, anthropologue politique et chercheur au Global Studies Institute de l'Université de Genève ?

João Lourenço, c'est d'abord l'histoire d'un homme qui a su attendre son heure. Avant son élection, c'est dans l'antichambre du parti au pouvoir qu'il s'est préparé à enfiler le costume de président. Vice-président du parti d'Etat après en avoir été le secrétaire général, ce sexagénaire polyglotte décrit comme «modéré» et «intègre» a su se positionner du bon côté de la vague. Au milieu des ténors du parti, Lourenço a habilement manœuvré sa barque vers le Palais, avec les vents favorables de la disgrâce de Manuel Vicente, l'ancien président de la Sonangol sur des soupçons de corruption, ou encore de la renonciation pour raisons de santé du puissant général Manuel Hélder Vieira Dias, alias «Kopelipa», l'ex-chef de la Maison militaire. L'histoire aurait pu prendre un autre cours.

Né en 1954 à Lobito, sur la côte Atlantique, Lourenço n'a pas pu «venger» un père infirmier indépendantiste emprisonné par les colons portugais. Même s'il n'est pas fait de l'étoffe de son prédécesseur qui appartenait à la race des «révolutionnaires du maquis», devenus héros de l'indépendance après avoir libéré le pays en 1975 par les armes, le jeune João fait ses classes au sein du parti indépendantiste en tant que commissaire politique du MPLA.

Après quatre années d'études à Luanda, il entame, en 1978, sa formation initiatique au marxisme-léninisme en Union soviétique. Lorsqu'il revient de l'Académie supérieure Lénine de Moscou avec un diplôme en Histoire et en art militaire, il se met à ramper de la base pour arriver au sommet de la formation politique. En 2002, pour identifier ceux qui veulent ravir la place de dauphin à Filomeno, son fils, «Camarade numéro un» (l'autre surnom de Dos Santos) échafaude un traquenard machiavélique en annonçant son intention de céder son fauteuil. João Lourenço se précipite pour annoncer son ambition de lui succéder. L'année suivante, lors du congrès du MPLA, ce père de six enfants est écarté du premier cercle présidentiel, puis envoyé à la vice-présidence de l'Assemblée nationale.

Ce n'est qu'en 2014 qu'il marque un retour fracassant de sa traversée du désert politique en héritant du très stratégique poste de la Défense. Ce portefeuille ministériel est bientôt étoffé par la vice-présidence du parti, une porte dérobée vers le Château de Luanda où il entre pour porter la charge de successeur de José Edouardo Dos Santos.

Entre le président sortant, âgé de 75 ans et son ancien ministre de 63 ans qui lui succède, un écart d'âge de plus de dix ans laisse présager une alternance générationnelle. «Le changement de figure centrale au sommet de l'Etat soulève un vent d'espoirs de voir se concrétiser un changement dans la façon dont la politique est menée. Ce qui reste à voir, c'est dans quelle mesure Lourenço va s'émanciper de Dos Santos», glisse Jon Schubert, spécialiste de l'Angola.

A l'ombre de l'influente famille Dos Santos

En observateur averti du jeu politique angolais, le nouveau président sait qu'il lui sera difficile de se tailler une stature en dehors de l'héritage et de la tutelle de Dos Santos. Avant même l'ouverture de sa succession, le président sortant s'est aménagé une retraite dorée faisant de lui une sorte de «président de l'ombre».

Deux cartes font du président sortant l'épicentre du jeu d'échecs politique du pays qu'il a présidé pendant trente-huit ans. D'un côté, José Edouardo conserve le pouvoir politique. Malgré son départ soigneusement préparé, il occupe toujours la présidence du MPLA pour garder toute son influence sur la machine politique parfaitement huilée du parti-Etat. L'ancien guérillero s'est aménagé une retraite dorée sur mesure, avec rang de «président de la République émérite honoraire» et un parapluie antiatomique qui le protège de la moindre poursuite judiciaire.

D'un autre côté, il a déployé une stratégie de neutralisation de son successeur en plaçant ses proches -notamment ses enfants- dans le milieu économico-financier et dans l'appareil sécuritaire du pays. Isabel Dos Santos, «la Princesse Crésus», se voit bien confirmée à la tête de la Sonangol, la compagnie pétrolière nationale. Son demi-frère, Filomeno Dos Santos, dit «Zenu», règne depuis 2013 sur le puissant Fonds souverain d'Angola (FSDA) d'un portefeuille de 5 milliards de dollars.

Pour serrer définitivement la vis sur le verrouillage du pouvoir, José Edouardo Dos Santos a vidé la fonction présidentielle de sa substance. Le locataire du Château n'est plus choisi au suffrage universel direct, mais au sein du parti arrivé en tête des élections générales. Selon une nouvelle loi, le nouveau chef de l'Etat ne peut limoger les chefs de l'armée, de la police et des services de renseignement pour les huit prochaines années. A tous ces postes sécuritaires hautement stratégiques, Dos Santos a placé des fidèles qui feront le guet au sein de l'appareil d'Etat.

Travaux d'Hercule et défis de transformation

Néanmoins, avec son entrée dans la bâtisse coloniale qui abrite la présidence, Lourenço trouve sur son bureau des dossiers brûlants. Il sera d'abord attendu sur la diversification des agrégats économiques. Le pétrole, qui rapporte 70 % des recettes de l'Etat, reste le poumon de l'économie au sein de laquelle il faudra insérer l'agriculture, l'industrie et les services. Car le cinquième producteur de diamant et deuxième producteur de pétrole (1,8 million de barils/jour), derrière le Nigéria, subit depuis 2014 les contrecoups de la chute des cours mondiaux qui ont fait fondre les recettes de l'Etat.

L'héritage Dos Santos, c'est donc une économie paralysée par l'arrêt des chantiers publics, minée par les soupçons de népotisme, d'affairisme et les scandales de corruption qui font fuir des investisseurs lassés de voir leurs devises bloquées à Luanda. Avec un taux de croissance en 2017 estimée à 1,5 % pour les prévisions les plus optimistes, là où il était à deux chiffres lors du boom pétrolier, la dette publique dépasse désormais les 70 % du PIB, le taux d'inflation effleure les 30 % et le déficit budgétaire dépasserait les 6 % du PIB.

Sur le plan de la gouvernance, «camarade João» devra aussi prêcher l'ouverture politique. «João Lourenço doit aborder l'économie en priorité, tout en signalant une certaine ouverture à l'opposition. Malgré un jeu politique inégal et légèrement biaisé en faveur du MPLA, le score du parti au pouvoir est en baisse constante -dans un jeu plus ouvert, il aurait même pu perdre certaines municipalités/ villes au profit de l'opposition. Ainsi, engager un dialogue constructif avec l'Unita (principal parti d'opposition, NDLR) et la CASA-CE (coalition d'opposition, NDLR) serait certainement une avancée pour la politique parlementaire en Angola», complète Jon Schubert.

Sur le front social, dans un pays où 65 % des jeunes ont moins de 35 ans, une jeunesse mieux formée, biberonnée aux nouvelles technologies, revendique des aspirations à des libertés individuelles plus élargies via des porte-voix comme le rappeur Luaty Beirao ou des plateformes civiles de revendications. Au «miracle économique» qu'il veut incarner, João Lourenço devra également réaliser des prouesses dans la société où le régime est perçu de plus en plus comme autoritaire.

Face à ces chantiers aux allures de travaux herculéens, Lourenço devra faire bouger les lignes sans froisser les Dos Santos à qui il doit son ascension fulgurante, mais aussi ses plus froides sueurs. Un exercice d'équilibriste qui nécessite des triceps solides pour avoir les coudées franches. Mais en prenant les rênes de la superpuissance régionale derrière l'influente famille Dos Santos, João Lourenço s'est peut-être lié les mains.

Trois questions à Jon Schubert, anthropologue politique et chercheur au Global Studies Institute de l'Université de Genève

Jon Schubert

La Tribune Afrique : José Edouardo Dos Santos cède son fauteuil. Quel héritage laisse-t-il à l'Angola ?

Jon Schubert : C'est un héritage divers. Le MPLA a construit ses prétentions de domination politique sur la rhétorique d'«architecte de la paix» et il est vrai que le MPLA a raisonnablement bien conduit cette transition, mais qui a été exclusivement menée dans ses propres termes. Néanmoins, au cours de ces dernières années, de jeunes activistes et opposants appellent José Edouardo Dos Santos, «l'architecte de la faim et de la discorde», soulignant le triste bilan du MPLA dans l'amélioration réelle des conditions de vie d'une majorité d'Angolais. Cela veut dire que bien que les infrastructures aient été reconstruites et que certains ont bénéficié -certains plus grassement- des années de boom, les Dos Santos ont présidé -et de fait installé- un système de détournement systématique de fonds publics dans des coffres qui ont privé le budget de l'État de moyens pour véritablement diversifier l'économie et réduire le coût de la vie pour les Angolais moyens, améliorer le système de santé et d'éducation, mais aussi fournir de l'eau potable et de l'électricité.

Y a-t-il des risques que Dos Santos soit un «président de l'ombre» et que sa retraite qui limite les pouvoirs de son successeur l'oblige à devoir gérer dans la continuité ?

Le changement de figure centrale au sommet de l'Etat soulève un vent d'espoirs de voir se concrétiser un changement dans la façon dont la politique est menée. Ce qui reste à voir, c'est dans quelle mesure Lourenço va s'émanciper de Dos Santos. Le risque est certainement là : en verrouillant par décret les dernières nominations à la tête des forces armées et de sécurité, ainsi que ses enfants placés à la tête de Sonangol (Isabel, NDLR) et du SWF (Filomeno dit «Zénú», NDLR), Dos Santos s'efforce de faire en sorte que son successeur ne puisse s'en prendre à lui ou à la fortune de sa famille et, au contraire, dépendre économiquement de la famille Dos Santos et des gens qui lui sont fidèles en matière de sécurité tout en conservant la présidence du parti au pouvoir.

Il reste également président du parti. Cependant, le précédent du Mozambique montre qu'il n'a pas besoin de cela et ne doit pas nécessairement le rester, surtout si sa santé est aussi fragile que les rumeurs le laissent entendre. Il pourrait ne pas pouvoir exercer ce genre d'influence pendant une autre période complète de 5 ans, et sa disparition pourrait conduire à une lutte de factions au sein du MPLA qui devient de plus en plus évidente.

Quelles sont les perspectives économiques et sociales dans le pays ?

Toute réforme sérieuse de l'économie devrait commencer par une suppression des dépenses inutiles. Cela passe par l'amélioration de la transparence budgétaire et la réduction des innombrables «sous-traitants», «intermédiaires» et «partenaires silencieux» qui grugent les secteurs productifs de l'économie pour des gains privés, principalement le cercle le plus proche des Dos Santos. Et cela, au moins dans le futur immédiat, sera relativement difficile à réaliser.

En outre, tant que les prix du pétrole resteront faibles, il sera difficile de respecter les promesses d'augmentation des dépenses sociales, ce qui ne va en rien améliorer la situation des plus démunis de la société angolaise pour qui les coûts de la vie sont exorbitants.

L'économie fait face à la dépendance à l'importation, à une monnaie faible et à un accès très limité aux devises étrangères, à un marché agricole interne très pauvre, à une réduction des subventions aux carburants, à des coûts élevés de l'éducation et de la santé, et à une perte d'emplois dans l'économie formelle.

Ibrahima Bayo Jr.

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Commentaire 1
à écrit le 02/09/2017 à 9:49
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