Elevage : le paradoxe sahélien

Le potentiel économique du cheptel sahélien est très important, tout comme son impact sur les grands enjeux sociaux et politiques de la région. Sauf que le secteur de l'élevage de la sous-région concentre aussi la plus grande pauvreté et une population très vulnérable aux chocs climatiques...

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(Crédits : DR.)

L'élevage au Sahel est un domaine d'activité centrale non seulement pour les économies de la région, mais aussi pour ses équilibres socioéconomiques. Quelques chiffres le montrent indiscutablement.

Le cheptel bovin au Tchad, Niger, Mali et Burkina Faso s'élèverait à près de 60 millions de têtes. Selon l'OCDE, si on comptabilisait la contribution de l'élevage à l'agriculture (fumure, attelage), ainsi que d'autres services (sous-produits, épargne), le secteur contribuerait au PIB agricole de ces pays vraisemblablement à hauteur de 50 %.

Activité économique principale pour au moins 50 millions de personnes (sur un total de 137 millions de Sahéliens), l'élevage est pratiqué par près de 80% des familles rurales !

Avec les produits miniers et le coton, le bétail est parmi les premiers postes d'exportation des pays enclavés sahéliens, et en réalité souvent le troisième. Il s'agit en tout état de cause du premier produit échangé entre les pays sahéliens et les pays côtiers d'Afrique de l'Ouest et du Centre. Il représente ainsi un important facteur d'intégration régionale.

S'il contribue avant tout à la sécurisation alimentaire des populations, il procure en même temps des revenus tout au long de la chaîne de valeur et par conséquent à plusieurs franges des sociétés africaines grâce à la transformation agro-industrielle et aux échanges commerciaux.

Dans le même temps, la demande en protéines animales et en produits laitiers dans la région ne cesse de croître, notamment dans les zones urbaines. Au-delà du Sahel, depuis 60 ans, l'essor des villes africaines de l'ouest et du centre a induit une transformation profonde du modèle alimentaire qui, comme dans les autres pays en développement, requiert davantage de viandes et de produits laitiers. Avec l'émergence d'une classe moyenne et l'élévation du niveau de vie, cet accroissement de la demande semble inéluctable. Au cours des quarante dernières années, la consommation de viande en Afrique est passée de 70 à 110 grammes par jour, alors qu'elle s'est stabilisée autour de 200 grammes par jour dans les pays développés. Pour le lait, la consommation au Sahel peut également largement progresser. Elle est aujourd'hui de moins de 30 kg de lait par an et par habitant, alors qu'elle atteint 150 kg dans les pays occidentaux.

Le potentiel économique du cheptel sahélien est donc très important, tout comme son impact sur les grands enjeux sociaux et politiques de la région.

L'élevage sahélien est traditionnellement au cœur des relations entre populations sédentaires et nomades. Les tensions entre éleveurs transhumants et agriculteurs constituent un sujet récurrent dans la zone. Aujourd'hui, cette rivalité ancestrale est malheureusement aiguisée par les conflits sécuritaires et exploitée par les mouvements terroristes. Elle constitue un terreau idéal pour opposer des ethnies entre elles.

Face à cette situation, l'anticipation des conflits, leur gestion, la sécurisation de l'accès à l'eau et à la terre devraient non seulement permettre une certaine fluidification de la pratique de l'élevage et, mais aussi contribuer positivement aux évolutions socio-politiques devenues incontournables au Sahel.

Mais, le secteur de l'élevage concentre aussi la plus grande pauvreté et une population très vulnérable aux chocs climatiques.

Sur les territoires où l'élevage est pratiqué, les inégalités sociales s'expriment très fortement, notamment en termes d'accès aux services sociaux de base, à une eau de qualité, à l'électricité, etc.

Pour toutes ces raisons, l'élevage sahélien doit impérativement être mieux organisé pour constituer un levier d'action clé pour lutter contre les inégalités et ainsi relever les défis considérables auxquels le Sahel est confronté.

Si demain l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique du Nord importaient massivement leurs protéines animales d'Amérique latine et leurs produits laitiers d'Europe, en reléguant la production sahélienne à la satisfaction des besoins domestiques, nous n'aurons alors pas pu tirer avantage de son potentiel et aurons connu un nouvel échec cuisant en termes de développement de cette région du monde.

Il faut être lucide, il subsiste aujourd'hui de nombreuses interrogations sur la capacité de l'élevage sahélien à répondre à l'explosion de la demande régionale. L'élevage familial extensif majoritaire au Sahel est enchâssé dans des sociétés traditionnelles et dans des territoires enclavés. Et, il reste résolument à l'écart de la « révolution de l'élevage » observée en Amérique du Sud et en Asie, où le développement agro-industriel basé sur l'intensification des filières a permis d'importantes transformations.

Face aux performances des pays du nord et plus récemment de l'Amérique latine et de l'Asie, le risque est grand que l'approvisionnement des consommateurs urbains africains, au pouvoir d'achat limité, se fasse par un recours croissant aux importations de produits bon marché (viande congelée, poudre de lait), quitte à ce que les pays augmentent leur dépendance vis-à-vis du marché international.

Dans ce contexte, il faut résolument que le Sahel et les pays côtiers voisins se dotent d'une politique régionale forte pour promouvoir une filière parfaitement intégrée et pour améliorer significativement ses performances.

Cette politique pourrait largement s'inspirer de ce qui a fait le succès du coton pendant de nombreuses décennies. En œuvrant de l'amont à l'aval de la filière ainsi que sur son environnement institutionnel, le coton a permis non seulement de distribuer des revenus dans les campagnes et de les équiper, mais aussi de faciliter la participation des producteurs locaux aux échanges marchands.

Une politique publique ambitieuse en faveur de l'élevage permettrait de faire de la croissance de la demande en protéines animales et produits laitiers un « levier », tant pour le développement des territoires pastoraux et l'amélioration des revenus des éleveurs que pour la stabilité politique et la résilience de la région.

Les instituts de recherche ont évidemment un rôle à jouer pour améliorer la sélection des espèces, mais aussi pour rendre plus performante l'alimentation à travers un usage durable des pâturages et un meilleur accès à une alimentation plus élaborée. L'aménagement de zones de stabulation adaptées aux pratiques traditionnelles apparait également souhaitable.

Dans cet esprit, il convient probablement d'encourager la convergence des systèmes d'élevage vers l'agropastoralisme. D'ores et déjà, les agriculteurs des zones cotonnières intègrent des animaux dans leur système de production. Or, ces animaux partent en transhumance, pendant plusieurs mois et sur de longues distances.

L'élevage sahélien est en outre d'ores et déjà particulièrement impacté par les effets du changement climatique qui réduisent l'accès à l'eau et limitent la richesse des pâturages naturels. Une politique ambitieuse devrait prendre en compte cette dimension pour faciliter l'adaptation du système et renforcer davantage sa résilience.

Sur le plan social, il faut travailler à l'organisation des groupements d'éleveurs qui, dès lors, pourront être totalement parties prenantes aux évolutions souhaitées. La question de la sécurisation de la transhumance est évidemment un enjeu majeur qui nécessite un panachage de mesures relevant de la réglementation, de l'organisation et des moyens logistiques.

Dans le cadre d'une approche filière, la question de l'accroissement de la valorisation de ces produits par leur transformation, leur conditionnement puis leur mise en marché doit être également traitée cette fois en étroite symbiose avec les investisseurs privés, qui pourront être également mobilisés pour développer les infrastructures de transport et de chaînes de froid.

Pour toutes ces raisons, à la fois économiques, sociales, environnementales et politiques, il nous paraît essentiel de faire de l'élevage un enjeu central des politiques de développement dans les prochaines années. A ce titre, il doit avant tout bénéficier de l'attention des pouvoirs publics pour susciter l'impulsion politique puis du soutien financier des bailleurs de fonds.

(*) Directeur général délégué du groupe Advens Géocoto

(**) Ancien directeur Afrique de l'AFD et coordonnateur de l'Alliance Sahel (2018-2019)

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