Vahinala Raharinirina : « Il y a un arrière-fond d’injustice climatique qui s’installe de manière dangereuse »

Madagascar est frappée par une sécheresse dévastatrice qui menace de plonger près de 1.5 million de personnes dans la famine, selon le Programme alimentaire mondial (PAM). A la veille de la COP26, Vahinala Raharinirina, la ministre de l'Environnement et du Développement durable revient, pour La Tribune Afrique, sur la stratégie intégrée actuellement mise en place par les autorités malagasy.

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(Crédits : DR.)

La Tribune Afrique : Madagascar fait face à une sécheresse sans précédent, appelée le « kéré » (famine en malagasy). Quelles sont les raisons qui expliquent l'ampleur du phénomène cette année ?

Vahinala Raharinirina : Les régions d'Androy et d'Anôsy situées au sud de Madagascar sont les plus durement touchées par la sécheresse. Il ne s'agit plus d'une situation de menace, nous sommes entrés de plein fouet dans ce phénomène de réchauffement climatique. Cela se manifeste à travers la faiblesse de la pluviométrie dans l'Androy qui tourne entre 450 mm à 480 mm d'eau par an. Il y a une dizaine d'années, nous avoisinions 800 mm par an. Il arrive également qu'il pleuve pendant 2 jours avec 200 mm d'eau, ce qui est aussi une manifestation du changement climatique puisque vous avez des pluies diluviennes suivies de périodes de sécheresse. L'élévation de la température est réelle. Nous enregistrons des températures aux alentours de 40° en décembre et janvier. Il y a ensuite le phénomène « El Nino », ce vent fort et chaud, qui transporte le sable et qui crée des dunes recouvrant les infrastructures, les routes et les terres agricoles.

Quelle est l'incidence du facteur sécuritaire sur la famine dans le grand sud de Madagascar ?

L'Androy est réputée pour son élevage de zébus qui s'accompagne aujourd'hui du phénomène de Dahalo [voleurs de zébus, ndlr], accentuant la fragilité de cette région. Cela a conduit l'Etat a adopté une approche intégrée et à ne plus traiter dans des vases clos, la question sécuritaire et c'est toute la spécificité de la démarche présidentielle.

Précisément, quelles sont les principales mesures prises pour faire face à ce défi climatique qui a provoqué une famine dévastatrice ?

Le président de la République a voulu rassembler tous les acteurs afin de réaliser un diagnostic précis de la situation et créer un espace de dialogue et de concertation. Il a organisé le Colloque pour l'émergence du grand sud. C'est la première fois qu'un président accompagné par l'ensemble du gouvernement se déplace dans la région, pour discuter avec les autorités locales, mais aussi avec les associations et le secteur privé (...) Il a été question d'insécurité, d'environnement, de la question des femmes qui portent le fardeau de la question climatique. Autrefois, elles trouvaient de l'eau à 10 minutes de leur domicile, mais aujourd'hui, c'est à 10 km ! Certaines études ont montré que des filles se sont déscolarisées, car elles étaient chargées de l'approvisionnement en eau (...) Par ailleurs, c'est à travers elle que passe la sensibilisation à l'environnement. Pour jouer ce rôle, il faut qu'un certain nombre de conditions soient réunies au niveau de l'accompagnement, des infrastructures et de la santé. L'Androy est à la fois la région la plus pauvre, la plus vulnérable, mais aussi la plus peuplée. C'est là où le taux de fécondité est le plus élevé et c'est pourquoi l'Etat a créé des centres de santé de base de proximité. Il existe aussi un centre de réhabilitation nutritionnelle où il n'est pas seulement question de répondre à la famine, mais où l'on peut consulter médecins, sages-femmes et gynécologues.

Madagascar dispose-t-elle des capacités suffisantes en matière de ressources humaines pour parer à ces urgences humanitaires ?

L'Etat a investi massivement dans le recrutement en capital humain et surtout sur le déploiement du personnel médical. Madagascar a longtemps souffert d'une centralisation très forte autour de Tananarive. Tous les ministères se déploient désormais en régions. La déconcentration ne doit pas rester une incantation, c'est pourquoi des incitations ont été mises en place. A côté du centre de santé de base dans le district d'Ambovombe par exemple, il y a désormais un logement destiné au médecin-chef qui doit rester accessible en cas d'urgence.

Que recouvrent les titres verts, lancés le 30 septembre dernier, à Agnarafaly Ifotaka, dans le quartier Amboasary ?

Très longtemps, les terres ont été morcelées et partagées entre les descendants d'une même famille. Au XIXe siècle, une famille de 10 enfants dotée de 1.000 hectares répartissait ses terres entre chaque enfant. Il ne restait plus que 10 hectares par enfants à la seconde génération, et ainsi de suite. Tant et si bien qu'en 2021, la surface moyenne de terre par habitant à Madagascar en milieu rural ne représente plus que 0,80 hectare, ce qui n'est pas suffisant pour s'engager dans la transformation agricole. Les titres verts répondent à la problématique de l'accès à la terre pour les plus faibles, en leur procurant un espace cultivable et remboursable grâce à un microcrédit, et en leur donnant une habitation (...) Les habitants souhaitent aujourd'hui être autonomes et gérer leurs propres activités économiques sans dépendre de l'aide internationale. Ils en ont assez d'être considérés comme une population d'assistés à laquelle on vient régulièrement apporter des sacs de riz ou de maïs en cas d'urgence... Notre objectif est de développer ce modèle de titres verts dans tout le grand sud.

Qu'en est-il du projet de ceinture verte pour lutter contre la désertification ?

Pendant 40 ans, il n'y a pas eu d'approche environnementale dans le grand sud, mais aujourd'hui, nous faisons face à un phénomène mondial et anthropique qui impacte un territoire déjà fragilisé. Il a fallu réfléchir à la façon de reconstituer ces écosystèmes verts dont on a besoin pour retenir l'eau quand il pleut et pour sécuriser les investissements en cours. Si l'on prend l'exemple des titres verts, sans stabilisation des dunes, il existe un risque pour ce projet d'être enseveli sous le sable en peu de temps (...) Nous devons absolument avancer sur la question de l'adaptation climatique sans quoi certains territoires deviendront inhabitables. Des lacs ont disparu ces 4 dernières années. C'est le cas du lac Anony par exemple qui était un site magnifique, générant du tourisme grâce à la présence de ses flamands roses (...) Certaines zones du pays seront submergées par les eaux, ce qui signifie qu'il faudra construire de nouvelles villes et déplacer les populations, sur une échéance de 30 à 50 ans, si ce fameux objectif de 1,5° né pendant la COP21 n'est pas tenu au niveau mondial.

Le pays n'est-il pas en train de payer le prix fort du réchauffement climatique mondial, en dépit du fait qu'il ne soit classé que 173e sur 188 pays en termes d'empreinte écologique, selon le Global Footprint Network en 2021 ?

Le message que nous voulons porter pendant la COP26 est un rappel de l'engagement pris lors de la COP21 par les pays industrialisés qui émettent le plus de gaz à effet de serre (GES). Des promesses d'engagement ont été faites pour accompagner des pays comme Madagascar dans le financement de l'adaptation climatique. Ces engagements relatifs au fonds vert climat notamment n'ont pas été tenus (...) D'ici 30 à 50 ans, si les engagements ne sont pas tenus, les LDC (Least developed countries) se modifieront et certaines îles seront tout simplement rayées de la carte. Madagascar appelle à l'aide depuis un bon moment pour être appuyé dans sa transition énergétique. Il y a un arrière-fond d'injustice climatique qui s'installe de manière dangereuse et sur laquelle la voix des pays les plus faibles n'est pas forcément entendue (...) Madagascar aimerait basculer à 50% d'énergie renouvelable, mais cela suppose de lourds investissements avec une temporalité assez longue qui requiert un soutien crucial des pays du nord notamment, mais aussi de la Chine et des pays émergents.

Il n'a pratiquement pas plu pendant 2 ans dans le grand sud  et plusieurs alertes ont été lancées pour prévenir d'une famine annoncée. Qu'est-ce qui a dysfonctionné pour en arriver à une telle situation ?

Le secteur de l'environnement a manqué de vision concertée, car chacun travaillait de son côté. Depuis la réforme de 2020, nous avons développé une vision stratégique et lancé un plan décennal de l'environnement et du développement durable. Tous nos partenaires techniques et financiers s'accordent pour avancer dans un même sens. Cela nous a permis de revoir la cartographie de nos interventions et de redéfinir nos priorités, tout en mutualisant nos moyens. Nous sommes dans une phase de transition à tous les niveaux. Nous cherchons notamment à optimiser les impacts des financements.

Dans les années 1990, la lutte contre la famine se résumait souvent à la distribution de nourriture comme le maïs transgénique. Aujourd'hui, l'approche est « américanisée » à travers les cash-transfert qui n'est pas à l'abri de dérives telles que la spéculation ou l'inflation : pourquoi ce changement de stratégie ?

Pendant longtemps notre approche de l'aide était défaillante dans le grand sud où chacun faisait un peu ce qu'il voulait sans réelle coordination des projets. Il y a eu ces envois de maïs transgéniques que les pays du nord n'acceptaient plus chez eux. Parallèlement, certains territoires recevaient plusieurs aides simultanées alors que d'autres en étaient dépourvues. Il a fallu redistribuer les cartes, d'où cette volonté présidentielle de rationalisation de l'aide qui était difficile à chiffrer (...) Plusieurs études, notamment de la Banque mondiale, ont démontré que l'aide alimentaire n'était pas suffisante pour atténuer les chocs que subissent les familles en cas de famine. Ces cash-transferts leur permettent aujourd'hui de se relever plus rapidement, car cet argent est dirigé vers d'autres priorités que l'alimentation.

Vous cherchez à vous départir de l'aide humanitaire internationale alors qu'elle vous est actuellement indispensable pour sortir de la crise alimentaire qui frappe le sud de Madagascar...

Il y a le « souhaitable » et le « réalisable ». Pour l'instant, Madagascar a besoin de cette aide, mais l'autonomie se prépare aujourd'hui. Notre ambition est de nous défaire de l'aide internationale. Il nous faudra du temps, mais les premières étapes pour aller vers cette ambition sont posées à travers les titres verts, la restauration des bassins versants et toutes les actions actuellement engagées par le gouvernement.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard

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