« La jeunesse afro-optimiste doit se saisir du débat autour du financement des pays africains » [Entretien]

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Ileana Santos et Amina Zakhnouf, fondatrices de JMA (Je M'engage pour l'Afrique).
Ileana Santos et Amina Zakhnouf, fondatrices de JMA (Je M'engage pour l'Afrique). (Crédits : DR)
Ileana Santos et Amina Zakhnouf sont les fondatrices de « Je m’engage pour l’Afrique », un incubateur de politiques publiques qui entend porter la voix d’une jeunesse afro-optimiste soucieuse de contribuer au développement du continent et de relations saines entre l’Afrique et l’Europe. La crise mondiale ayant placé la question du financement des économies africaines au cœur des débats portant sur ses relations avec ses partenaires notamment européens en général et français en particulier, JMA milite pour que les jeunes du continent et de ses diasporas puissent apporter leur pierre à l’édifice.

La Tribune Afrique - Parmi les sujets qui vous tiennent à cœur chez Je m'engage pour l'Afrique (JMA) figure en pole position celui du financement des économies africaines. Comment l'afro-optimisme s'exprime-t-il sur ce sujet ?

Ileana Santos - Le sujet du financement des pays africains est majeur. Notre responsabilité en tant que jeunes et afro-optimistes est de nous saisir de ce sujet. Pour JMA, un afro - optimiste c'est d'abord une personne qui veut agir concrètement pour développer des futurs souhaitables entre l'Afrique et l'Europe.

De facto, le sujet du financement de nos économies doit devenir l'affaire de tous et donc les jeunes doivent prendre part au débat. Nous devons être capable d'être plus pédagogues, expliquer plus simplement les enjeux et d'en tirer les conséquences. La surreprésentation de la question de la dette des pays africains notamment est un débat anxiogène pour les jeunes qui se demandent de quelles économies ils hériteront et ce, qu'ils soient des jeunes actifs, jeunes étudiants, ou réfléchissant potentiellement à travailler sur le continent.

Un afro-optimiste est avant tout une personne qui agit. Avec JMA, nous avons échangé avec près de 200 jeunes. Tous veulent prendre une part active au développement de l'Afrique via la création de projets plus solidaires et plus durables, via le financement de porteurs de projets ou la mise à disposition de leurs compétences. Pour nous, l'urgence est de nous inclure dans les réflexions, dans les débats, pour proposer des solutions innovantes, alternatives, un regard nouveau. L'idée est de penser au monde dans lequel nous aimerions vivre.

Vous évoquez la « surreprésentation de la question de la dette des pays africains ». Justement, la dette africaine sera au cœur du sommet des chefs d'Etats le 18 mai où le président français Emmanuel Macron accueillera ses homologues africains. Beaucoup de choses ont été dites jusqu'ici. Mais quel est le message que vous portez au sein de votre mouvement ? Que faire de la dette des pays africains ?

Amina Zakhnouf - C'est effectivement la question chaude de l'actualité. Pour nous, la question n'est pas tant autour de la dette, mais de ce qu'on en fait. Aujourd'hui, le continent africain est de fait sous-financé, et devrait l'être davantage. L'Afrique n'est pas isolée dans cette réflexion, elle n'a ni le monopole de la crise, ni celui de l'endettement. Mais les pays du continent ont une urgence réelle pour répondre aux objectifs de développement sans se retrouver dans une situation étouffante.

La dette est un instrument de financement pertinent (parmi d'autres), tant que celui-ci est utilisé à bon escient. Et c'est pour cela que nous aimerions porter le débat sur les solutions, aux leviers qui existent ailleurs pour booster l'économie réelle, et générer de la croissance qui aurait un impact évident sur le quotidien des citoyens, mais aussi l'équilibre de la dette.

Nous pensons de ce fait à une gestion par objectifs des budgets de l'état, une vision participative, à la meilleure gestion des capitaux flottants des diasporas et l'incitation à l'investissement dans les projets locaux, à une aide au développement repensée et redéfinie, à l'investissement durable et à impact sur le continent, à la question du financement innovant des PME et au rôle central de la garantie. Nous pensons également à un travail de réflexion sur la perception du continent auprès des investisseurs.

Ce sont ces leviers qui pourront générer de l'emploi, de la croissance, et de l'attractivité auprès d'investisseurs, de particuliers, et de fait, contribuer à l'amélioration des conditions de vie des populations et des jeunesses partout sur le continent. C'est cela la vision de JMA, le prisme d'analyse d'une afro-optimiste et c'est une vision opérationnelle, concrète et pragmatique, qui au vu du potentiel et des énergies qui se cristallisent dans le continent, sont, pour nous, nécessairement optimistes, et où les jeunes trouveraient leur place, et leur façon d'agir.

En ce moment, l'une des plus grandes urgences, l'un des plus grands défis des pays africains est de financer la relance économique. Comment analysez-vous la manière dont les pays africains ont contracté leurs financements jusqu'ici ?

Amina Zakhnouf - A la fin des années 60-70, beaucoup d'Etats africains se sont endettés auprès de la communauté internationale à taux d'intérêts variables. En d'autres termes, les pays africains se sont retrouvés à rembourser à des taux très élevés une dette qu'ils avaient contractée à des taux très faibles. C'est à ce niveau que réside une partie du problème. De plus, la dette a été jusque-là contractée à la fois avec les partenaires habituels -du Club de Paris et du marché international- à quoi se sont ajoutés la Chine et les dettes commerciales aujourd'hui.

Sans parler de la Chine, rappelons que les prêts accordés par le FMI et les institutions internationales s'accompagnent souvent d'une série de mesures contraignantes. Ils exigent des politiques budgétaires tellement restrictives que les États en viennent à limiter les financements dans les infrastructures, la protection sociale, ou l'investissement dans l'économie réelle. Or, seul le maintien et le développement de la croissance du pays permettraient de rééquilibrer la balance dette\PIB. C'est le serpent qui se mord la queue.

Je peins un portrait qui semble sombre, mais en réalité, sans parler des différents moratoires qui ont permis l'allégement ou l'annulation de dettes de pays africains sur la dernière décennie, un certain nombre de tendances sur le financement des économies africaines retiennent notre attention. Le recours au marché international est fréquent; notamment via les Eurobonds, mais c'est un mécanisme à double tranchant, qui pourrait entériner le surendettement. Ces flux de capitaux constituent un puissant effet de levier pour le financement du développement des économies des pays émergents à condition de faire l'objet d'une gestion optimale et rigoureuse de la part des États, et de taux d'intérêts qui ne les plongent pas dans un surendettement supplémentaire.

« Si les jeunes s'engagent sur le terrain, nous contribuons à faciliter le financement de nos économies. »

Nombre de pays africains se sont lancés dans une gestion plus proactive de leur dette publique, une meilleure gouvernance économique, et des stratégies incitatives pour les investisseurs : le Bénin s'était lancé dans un investissement massif dans son tissu agricole, le Maroc a investi dans ses énergies renouvelables et misé sur les partenariats public privé, le Ghana avait mis en place, post-tutelle du FMI, une série de mesures pour éviter les dérapages budgétaires et rassurer les investisseurs.

Les transferts de fonds sont également une belle piste. Pour rappel, ils constituaient 7% du PIB malien en 2019, et surpassaient le montant de l'aide au développement et des investissements étrangers directs. Ces capitaux flottants sont contre-cycliques de nature, mais sont surtout une opportunité de convertir ces capitaux en investissements locaux, durables, résilients, et portés par des diasporas prêtent à s'engager pour leurs pays d'origine, créant un nouvel espace économique et des relations diplomatiques productives.

Globalement, les États africains doivent s'assurer de trois choses : que les créanciers soient rassurés à l'idée de leur prêter à des taux d'intérêts qui ne soient pas insoutenables ; que les prêts qui leur sont accordés contribuent au financement d'investissements productifs dans les secteurs d'avenir (technologie, industrie, agriculture, santé, éducation, environnement) ; que les Etats puissent diversifier leurs sources de financement. Et plus les financements seront utilisés à bon escient, plus les investisseurs seront rassurés, plus la diversification se fera. Le cercle vertueux se trouve là. Et pour nous, évidemment, la clé de voûte est l'engagement des jeunes afro-optimistes, partout.

Si les jeunes s'engagent sur le terrain, en politique, dans les associations, dans l'entreprenariat, s'ils se font confiance les uns les autres et créent des écosystèmes collaboratifs, nous contribuons à apporter plus de stabilité, nous faciliterons collectivement le financement de nos économies.

« Pour apaiser le sentiment anti-français, il faut s'extraire des discours qui donnent l'impression que le continent aurait besoin d'être sauvé. »

Quel est le regard des jeunes afro-optimistes de la diaspora que vous représentez sur le sentiment anti-français nourri ces dernières années par la jeunesse du continent africain ?

Ileana Santos - Le sentiment anti-français est une réalité. Je constate par exemple qu'il s'est récemment exprimé au Sénégal par notamment le pillage de magasins français. Je le regrette. Nous ne sommes ni sociologues, ni économistes, ni politologues, mais nous avons quelques pistes de réflexion pour renouer un lien, et apaiser cette fracture.

Il s'agirait tout d'abord de changer de ton. Le sentiment anti-français est nourri par une sensation d'asymétrie des relations, de mépris sous-jacent, de sentiment d'hostilité mutuelle. Pour apaiser la fracture, il nous semble essentiel de parler de l'Afrique comme continent partenaire, et de s'extraire des discours qui donnent l'impression que le continent aurait besoin d'être sauvé. Les Afriques ont beaucoup à donner, à partager, et ses innovations et énergies créatives sont impressionnantes. Le rôle des médias est clé.

Il faudrait également renouveler les visages. Chaque jour, des femmes et des hommes, africains ou non, européens ou non œuvrent pour le développement du continent. Le rôle et la responsabilité de JMA est justement de participer activement à faire émerger ces nouveaux visages.

Enfin, il faudrait engager le dialogue. Nous appelons à donner une véritable place aux jeunesses au sommet Afrique-France. Réfléchissons ensemble à l'articulation jeunesse et politique publiques. Les jeunesses afro-optimistes sont là et peuvent s'exprimer par elles - mêmes. Laissons-leur la place pour le faire.

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