Hippolyte Fofack : « La digitalisation pourrait catalyser le processus d’industrialisation de l’Afrique »

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Dr Hippolyte Fofack, économiste en chef et directeur de la recherche et de la coopération internationale chez Afreximbank, est l’auteur du rapport 2019 sur le commerce africain dévoilé lors des 26e assemblées annuelles d'Afreximbank du 20 au 22 juin à Moscou.
Dr Hippolyte Fofack, économiste en chef et directeur de la recherche et de la coopération internationale chez Afreximbank, est l’auteur du rapport 2019 sur le commerce africain dévoilé lors des 26e assemblées annuelles d'Afreximbank du 20 au 22 juin à Moscou. (Crédits : DR)
En 2018, le commerce africain a généré 997,9 milliards de dollars de recettes, soit une hausse de 7% en glissement annuel, révèle le rapport 2019 sur le commerce africain intitulé «Le commerce africain dans un monde numérique» et dévoilé par la Banque africaine d’Import-Export (Afreximbank), lors de ses 26e réunions annuelles tenues à Moscou du 20 au 22 juin dernier. Pour la première fois, la Banque a étudié l’impact de la digitalisation sur le commerce, particulièrement dans un contexte où l’industrialisation devient la condition sine qua non pour que le Continent tire pleinement parti de son avantage commercial par rapport au reste du monde. Dr Hippolyte Fofack, économiste en chef & directeur de la recherche et de la coopération internationale chez Afreximbank, est l’auteur du rapport. Dans cet entretien avec «La Tribune Afrique», Fofack revient sur les points saillants de l’étude.

La Tribune Afrique : Quels sont les principaux facteurs ayant favorisé cette croissance du commerce africain ?

Dr Hippolyte Fofack : Le commerce africain a enregistré en 2018 un taux de croissance de 7% et projeté en termes de valeur à près 1000 milliards de dollars. C'est important parce que nous avons dépassé ce seuil du milliard pendant l'envolée des cours du pétrole et des matières premières. Après la crise de 2014, nous avons chuté, parfois en dessous de 800 millions. C'est donc très important de voir à nouveau que nous nous rapprochons de ce seuil fatidique de 1000 milliards de dollars. C'est cela la première nouvelle importante.

La deuxième nouvelle importante est la suivante : la croissance du commerce africain a été tirée par le commerce intra-africain qui a dégagé un taux de croissance de plus de 17%, soit plus de trois fois celle du commerce extra-africain qui s'est accru de près de 5%. Et cette croissance du commerce intra-africain reflète également les taux de croissance importants du commerce Sud-Sud.

Les taux de croissance du commerce dans les pays développés ont été plus faibles que les taux de croissance dans les pays en développement. Et le fait que l'Afrique est de plus en plus arrimée aux pays du Sud -en particulier la Chine et l'Inde- a soutenu la croissance africaine pendant 2018. La Chine est devenue le premier pays partenaire commercial de l'Afrique. L'Inde également est devenue le deuxième pays partenaire économique de l'Afrique. Les deux pays ont surpassé les Etats-Unis qui pendant longtemps étaient les premiers. A eux seuls, l'Inde et la Chine pèsent pour près de 24% dans le commerce africain.

Qu'est-ce que cela signifie à votre avis ?

Cela veut dire que tant que la Chine et l'Inde -qui est aujourd'hui le champion de la croissance dans le monde- auront des taux de croissance supérieurs à 6%, ils seront un facteur positif dans la tendance du commerce africain. Ainsi, lorsque nous combinons la Chine et l'Inde qui affichent près de 24% avec le commerce intra-africain qui est aujourd'hui de 16%, nous obtenons que le commerce africain et celui du Continent avec ces deux pays émergents et d'autres pays du tiers monde tels ceux du Moyen-Orient, nous sommes désormais quasiment à 40%. Nous voyons très bien que la diversification des sources de croissance du commerce africain est en train de prendre forme.

L'autre aspect important du rapport concerne l'observation que nous avons faite, pour la première fois, de ce qu'on appelle le « potentiel d'exportation extra-africain ». Nous nous sommes rendu compte que les potentialités des exportations extra-africaines sont très importantes. Donc, bien que nous soyons aujourd'hui à des taux de croissance où le commerce intra-africain est à 16%, les potentialités des exportations intra-africaines sont plus importantes. Nous pourrions facilement glaner et y ajouter 50 milliards de dollars de plus que leur valeur actuelle. C'est très important ! Et les produits qui ont le plus de potentiel dans les exportations intra-africaines sont les produits industriels et manufacturiers. Cela veut tout simplement dire que plus l'Afrique va s'industrialiser dans le cadre de la zone de libre-échange, plus les perspectives d'exportations intra-africaines seront importantes.

Cette année, le rapport sur le commerce en Afrique fait un focus sur le digital et son apport aux échanges commerciaux. Pourquoi cette approche ?

En effet, ce rapport reflète le rôle de plus en plus important de l'économie numérique dans la croissance, dans les gains d'efficience, les gains de productivité et plus généralement dans la transformation des économies africaines. C'est pour cela que nous avons pris pour thème central cette année, la digitalisation de l'économie. Cette digitalisation a des implications importantes sur le secteur financier : mobile banking, e-commerce, etc. Nous avons pensé qu'il était important que nous mettions l'accent- là-dessus. C'est la première fois qu'une étude se penche sur les implications de la digitalisation sur le commerce africain et c'est la raison pour laquelle sa portée est significative.

Nous avons vu que cette digitalisation a des conséquences bénéfiques non seulement en termes de paiements, non seulement en termes de commerce, mais pourrait également jouer un rôle extrêmement important et de catalyseur dans le processus d'industrialisation de l'Afrique. Ces changements emmenés par la transformation digitale sont donc vraiment opportuns, parce qu'ils pourront accélérer le transfert technologique, révolutionner les systèmes de paiement. De plus, ils pourront à terme -si on applique bien les technologies de Blockchain- réduire la dépendance sur les monnaies de réserves -exemple du rouble sur le dollar- qui, depuis des décennies, sont une contrainte du financement du commerce africain, intra ou extra. Voilà quelques grandes lignes de ce rapport que nous avons publié aux assemblées annuelles de la Banque qui ont eu lieu à Moscou du 20 au 22 juin avec un appui important des autorités russes.

Le rapport établit également que l'Europe reste importante dans le commerce de l'Afrique, mais a tendance à reculer. Comment analysez-vous cela ?

Dans tout un chapitre consacré au commerce entre l'Afrique et ses différents partenaires, nous établissons une comparaison qui démontre que la part des échanges entre l'Afrique et l'Europe est décroissante.

En tant qu'entité globale, l'Europe reste le premier partenaire commercial de l'Afrique, mais les pays européens en tant qu'entités individuelles ont perdu de façon significative le rôle important qu'ils avaient dans le passé. De ce fait, les perspectives de croissance de l'Afrique à court terme dépendront des performances en Chine, en Inde, mais également en Europe. Mais ce sur quoi nous mettons l'accent, c'est que, contrairement aux décennies précédentes, l'Afrique peut aujourd'hui encore atteindre des taux de croissance élevés si la Chine et l'Inde affichent des taux de croissance de plus de 6%.

La réalité c'est qu'au point où ils en sont, les pays européens ne peuvent plus arriver à réaliser des taux de croissance de plus de 2%. Donc, les perspectives dans ce contexte où la croissance est endémique font que la croissance en Afrique, que ce soit économique ou sur le plan du commerce, dépendra beaucoup plus des perspectives dans les pays émergents, notamment ceux d'Asie. C'est la raison pour laquelle nous mettons beaucoup plus l'accent sur la Chine et l'Inde en l'occurrence.

Propos recueillis par notre envoyée spéciale Moscou, Ristel Tchounand

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