Sur les routes de la Méditerranée : voyage au bout de l’enfer

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Des migrants portant des gilets de sauvetage sur un canot pneumatique sont photographiés lors d’une opération de sauvetage menée par le navire de sauvetage Ocean Viking exploité par MSF-SOS Mediterranee, au large de la Libye en mer Méditerranée, le 18 février 2020. Hannah Wallace Bowman / MSF via REUTERS.
Des migrants portant des gilets de sauvetage sur un canot pneumatique sont photographiés lors d’une opération de sauvetage menée par le navire de sauvetage Ocean Viking exploité par MSF-SOS Mediterranee, au large de la Libye en mer Méditerranée, le 18 février 2020. Hannah Wallace Bowman / MSF via REUTERS. (Crédits : Reuters)
Le 29 juillet, le Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies (UNHCR) et le Centre de recherche sur les migrations mixtes du Conseil danois pour les réfugiés (MMC) publiaient un rapport relatif aux violences subies par les migrants en route vers la Méditerranée. Vincent Cochetel de l’UNHCR revient sur les conclusions de cette enquête, tout en prévenant du risque d’accélération migratoire suite au Coronavirus…

« Voilà trop longtemps que les abus effroyables qui sont infligés aux réfugiés et aux migrants en route, demeurent invisibles », a déclaré Filippo Grandi, le Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés à l'occasion de la sortie du rapport publié le 29 juillet par le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations unies (UNHCR) et le Centre de recherche sur les migrations mixtes (MMC) du Conseil danois pour les réfugiés. Intitulé « On this journey, no one cares if you live or die », le document rapporte les brutalités endurées par la majorité des migrants aux prises avec des passeurs, des trafiquants, des milices et parfois même des fonctionnaires. « Nous avons réalisé 16.000 entretiens individuels sur 2 ans et demi (...) Ce rapport a mis l'accent sur les pays de transit » explique Vincent Cochetel, Envoyé spécial de l'UNHCR pour la situation en Méditerranée centrale.

Loin des autorités et des systèmes officiels de gestion des données, il reste difficile de connaître le nombre précis de victimes d'abus sur les routes migratoires. Néanmoins, selon ce rapport qui repose notamment sur les données des enquêteurs du programme 4Mi du MMC, 1750 personnes au moins auraient perdu la vie en 2018 et 2019, soit 72 décès par mois, ce qui fait de la méditerranée l'une des routes migratoires les plus mortelles au monde pour les réfugiés et les migrants. Près de 28% des décès signalés sur cette même période, interviennent lors de la traversée du Sahara. Sabha, Kufra et Qatrun dans le sud de la Libye, Bani Walid (ndr: plaque tournante des passeurs au sud-est de Tripoli), ou encore Bamako et Agadez, ont été identifiés comme des lieux particulièrement meurtriers.

En 2020, 70 réfugiés et migrants ont déjà perdu la vie, dont 30 abattues à Mizdah fin mai 2020. « Ce document expose les meurtres et les violences généralisées les plus brutales à l'encontre de personnes désespérées qui fuient les guerres, les violences et la persécution. Les États de la région doivent faire preuve d'un leadership fort et d'une action concertée, avec le soutien de la communauté internationale, pour mettre fin à ces cruautés, protéger les victimes et traduire en justice les auteurs de ces crimes » a prévenu Filippo Grandi.

Libye : sortir du carrefour qui conduit à l'esclavage

En novembre 2017, CNN révélait au monde les images de jeunes Subsahariens vendus sur des marchés aux esclaves libyens. Les images font rapidement le tour du monde pourtant, 3 ans plus tard, force est de constater que ce phénomène perdure, en dépit de l'indignation des ONG. Faute de moyens et plongés en pleine guerre civile, les pouvoirs publics peinent à enquêter sur la question. De plus, quel migrant en situation irrégulière pourrait bien aller se plaindre auprès des autorités locales, sans risquer de nouvelles sanctions ? « Des garde-côtes collaborent avec les trafiquants » dénonce pourtant Amnesty International depuis 2017, ajoutant que l'Union européenne (UE), en procurant des équipements et des soutiens financiers et techniques aux garde-côtes libyens (ndlr : en juin 2016, la mission navale européenne « EUNAVFOR MED » est élargie pour former les garde-côtes libyens), s'est rendue complice de ces trafics. L'année suivante, le Fond fiduciaire pour l'Afrique de l'UE ouvrait un programme de financement de 46,3M€ pour « renforcer les capacités de contrôle intégré des frontières et des migrations par les autorités libyennes » tandis que l'Agence Frontex détachait un officier de liaison basé à Tunis pour apporter une assistance aux autorités libyennes...

Pourtant, en vertu du droit maritime international, l'UE en collaborant avec les garde-côtes libyens violerait le principe de non-refoulement qui interdit de renvoyer une personne vers un territoire où sa vie et sa sécurité pourraient être menacées, selon les ONG « vent debout » contre la stratégie européenne. D'ailleurs, en avril 2019, 8 ONG se sont fédérées pour traduire la France en justice sur la question libyenne.  « Nous avons toujours dit que toute forme d'engagement et de soutien technique avec les gardes-côtes libyens doit être soumis à des conditions très strictes, y compris une amélioration des droits de l'Homme et l'arrêt des détentions arbitraires des migrants et des réfugiés en Libye. La plupart des pays européens poussent en ce sens, pour sortir de ce système de sanctions systématiques et arbitraires. Ceci étant, l'Europe a un levier très limité sur la Libye, d'autres pays ont aujourd'hui une influence plus grande sur le pays» précise Vincent Cochetel (ndr: la Turquie notamment).

Plus de 6200 réfugiés et migrants ont déjà été débarqués en Libye en 2020, laissant augurer un dépassement des 9035 débarquements de 2019. « Le traitement inconsidéré des réfugiés et des migrants que nous constatons le long de ces routes migratoires est inacceptable », a rappelé Bram Frouws, Directeur du Centre de recherche sur les migrations mixtes qui insiste sur le fait que « la Libye n'est pas un lieu de débarquement sûr ». Pourtant, « la Libye reste une destination attractive pour les personnes qui recherchent un emploi. La plupart des gens qui s'y rendent, n'y vont pas pour traverser la méditerranée mais pour y travailler » indique Vincent Cochetel.

Les forces de sécurité ouest-africaines accusées de violences sexuelles

Selon ce rapport « plusieurs représentants des forces de l'ordre ont été identifiés parmi les auteurs de violences sexuelles contre les réfugiées, en particulier en Afrique de l'Ouest » selon Vincent Cochetel, qui précise néanmoins qu'un « certain nombre d'autorités s'attaquent désormais au problème de la lutte contre les trafiquants notoires d'êtres humains, notamment en Ethiopie, au Niger et au Soudan (ndr : opération contre un réseau de passeurs et le gel des avoirs de trafiquants). On se félicite des efforts réalisés dans ces 3 pays mais il existe malheureusement très peu de services mis en place pour les victimes de la traite (ndr : hébergement d'urgence, système de référencement auprès des ONG ou des organisations intergouvernementale, accès à la justice)».

Alors que les femmes ne représentent que 13% des migrants, elles sont majoritairement victimes de violences sexuelles. « Passeurs et trafiquants sont les principaux auteurs de violences sexuelles contre les femmes. En Libye, la plupart des femmes n'ont plus d'argent pour payer leur voyage et se retrouvent dans des bordels où elles sont exploitées (...) Toutes les femmes que nous avons réussi à évacuer vers le Rwanda ou vers le Niger ces dernières années, ont subi des violences sexuelles » déplore Vincent Cochetel.

« En Afrique du Nord et de l'Est, les passeurs étaient les principaux auteurs de violences sexuelles et représentaient respectivement 60% et 90% des statistiques sur ces deux itinéraires. En Afrique de l'Ouest, ces crimes étaient principalement le fait de membres des forces de sécurité, des forces armées et des agents de police » révèle le rapport. Entre janvier 2017 et décembre 2019, le HCR a enregistré plus de 630 cas de traite de réfugiés à l'Est du Soudan, dont près de 200 femmes et jeunes filles qui disent avoir été victimes de violences sexuelles et sexistes.

Enfin, si les données du rapport restent approximatives, le risque est grand de voir le nombre des migrants augmenter suite à la pandémie de SARS-CoV-2 selon l'Envoyé spécial de l'UNHCR pour la situation en Méditerranée centrale. « Le Covid-19 a exacerbé les mouvements, en ce sens où de nombreux migrants et réfugiés, ont perdu leur emploi et leur logement et se retrouvent dans des situations un peu désespérées. On peut imaginer que certains d'entre eux utiliseront la mobilité comme méthode de survie, prenant des risques fous en s'embarquant sur ces routes dangereuses » prévient d'ores-et-déjà Vincent Cochetel...

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