Présidentielle au Niger : l’opposant Hama Amadou entendu par la police, 2 morts et près de 470 arrestations

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A la suite à l'annonce des résultats provisoires du second tour de l'élection présidentielle, des échauffourées ont éclaté à Niamey. Hama Amadou est entendu par la police judiciaire. Deux morts et près de 470 personnes arrêtées, dont plusieurs représentants politiques, la maison du correspondant de RFI vandalisée: la communauté internationale s'inquiète des troubles observés au Niger et redoute une escalade de la violence qui pourrait fragiliser la transition démocratique «inédite» du Niger...

Sitôt annoncés par la Commission électorale nationale indépendante (CENI), le 23 février dernier, les résultats provisoires du second tour de l'élection présidentielle sont contestés par l'opposition. Dans l'après-midi, l'atmosphère se crispe. Les premières échauffourées apparaissent à Niamey. Un peu plus tôt dans la journée, les représentants de la coalition de l'opposition CAP 20-21 ont tenu une conférence de presse dans une ambiance incandescente. Le directeur de campagne de Mahamane Ousmane dénonce de « graves manquements observés dans le processus électoral » et appelle les Nigériens à « se mobiliser comme un seul homme pour faire échec à ce hold-up électoral ».

Plusieurs militants rassemblés au-dehors sont munis de bâtons et de râteaux. Des pneus sont brûlés et dégagent une fumée noire dans différents quartiers de la ville. Un peu plus tard dans l'après-midi, Mohamed Bazoum prononce un discours de remerciement suite à l'annonce des résultats provisoires de la CENI, qui le donnent vainqueur avec 55,75% des voix, devant ses supporters au QG de campagne du PNDS-Taryya de Niamey. Le vent porte les émanations de gaz lacrymogènes jusqu'au siège du candidat du PNDS-Taryaa.

Ce n'est pas l'ambiance des grands soirs à Niamey, les rues sont presque désertes, les forces de sécurité sillonnent la ville. Des pierres jonchent le sol des grandes artères de la ville et des vitrines de magasins sont vandalisées. La réaction aux résultats provisoires de Mahamane Ousmane sera donnée quelques heures plus tard lors d'une conférence de presse, dans la nuit de mardi à mercredi, depuis son fief de Zinder.

Mahamane Ousmane revendique la victoire avec 50,3% des voix

« Vous avez exprimé votre volonté de changement pour un Niger émergent - qui- s'est traduite par votre vote massif en ma faveur » déclare Mahamane Ousmane face à la presse. Rejetant une partie des résultats de la CENI, il indique qu'il aura recours à « tous les moyens légaux pour défendre -sa- victoire ». Il dénonce des fraudes dans un certain nombre de circonscriptions (Tahoua, Agadez, Maradi et Zinder), mais également des actes d'intimidation et des braquages d'urnes. « A Agadez, dans la circonscription de Timia [où] un taux de participation de 103% a été rapporté, avec un score de 99% en faveur du candidat du pouvoir. Dans ces zones, nos délégués ont été contraints sous la menace d'armes à feu, de signer les PV sans aucune possibilité de noter des observations », déclare-t-il, entre autres anomalies avancées par les observateurs du RDR-Tchanji et alliés. « Malgré ces irrégularités, la compilation des résultats des PV en notre possession à travers nos délégués dans les différents bureaux de vote, nous donne gagnants avec 50,30% des voix [...] nous rejetons en bloc, les résultats partout où les irrégularités ont été constatées. Nonobstant, cette victoire acquise, nous nous réservons le droit d'exercer des recours en annulation dans les zones précisées, afin que justice soit faite ».

Mercredi, de nouveaux troubles sont intervenus. Les forces de l'ordre parcourent la capitale et affrontent les manifestants : jets de pierre contre gaz lacrymogène. Internet est bloqué. Le jeudi 25 février, soit quatre jours après le second tour, de nouvelles échauffourées sont observées dans les quartiers de Goudel et de Yantala, notamment.

Dans l'après-midi le général Moumouni Boureima, ancien chef d'état-major des armées du président Tandja et soutien de l'opposition, est arrêté. Depuis mardi, près de 470 personnes ont été arrêtées, dont un certain nombre d'hommes politiques, indique Alkache Alhada, ministre de l'Intérieur et de la sécurité publique. Le principal opposant Hama Amadou est actuellement entendu à la police judiciaire.

L'opposant Hama Amadou entendu par la police judiciaire

Le leader du MODEN/FA Lumana, Hama Amadou (écarté de l'élection présidentielle et soutien à la présidence du candidat Mahamane Ousmane du RDR Tchanji) est tenu pour responsable de ces échauffourées par les autorités nigériennes. Le pouvoir lui reproche des propos contre Mohamed Bazoum, issu d'un groupe minoritaire du Niger, stigmatisant en particulier, les communautés arabes et touaregs, mais également étrangères. « Ce ne sont pas les contestations [aux élections] en soi qui posent problème, c'est normal. [Dans] la plus grande démocratie au monde, l'une des plus vieilles [aux] Etats-Unis, il y a eu la contestation des élections [...] Le problème se pose dans la démarche qu'on adopte [...] En démocratie, quand on n'est pas satisfait des résultats des élections, on saisit les juridictions compétentes et c'est cela que Monsieur Mahamane Ousmane a fait », a déclaré Alkache Alhada, le ministre de l'Intérieur, en conférence de presse, jeudi 25 février. Il impute à Hama Amadou, la responsabilité des violences urbaines post-électorales, à travers la diffusion de propos « racistes » et « xénophobes ».

« Les responsabilités sont en train d'être situées, les auteurs sont en train d'être appréhendés et seront traduits devant les juridictions. C'est la loi qui sera appliquée dans toute sa rigueur devant ces comportements inadmissibles » a déclaré Brigi Rafini, le Premier ministre du Niger.

Au total, depuis mardi, près de 470 personnes ont été arrêtées. « Le bilan est de 2 morts » a confirmé hier, le ministre de l'Intérieur. La première victime est décédée mardi à Niamey, des suites de difficultés respiratoires provoquées par les gaz des bombes lacrymogènes, et la seconde a été touchée par balle.

A Niamey, fief de l'opposition où Hama Amadou dispose de nombreux supporters, des manifestants se sont réunis devant le siège du MNSD Nassara de Seini Oumarou, arrivé 3e au 1er tour, qui avait rallié Mohamed Bazoum sur la dernière ligne droite. Ce ralliement n'a pas été du goût de tous... « Ils sont venus pour tout saccager » explique le directeur de communication de campagne du MSN Nassara, contacté mercredi, peu après les faits depuis Niamey par La Tribune Afrique. « Ils étaient une 50aine et ils ont d'abord été repoussés une 1re fois, mais ils sont revenus un peu plus tard. L'un des manifestants avait une arme à feu, il a tiré et le coup est parti dans la confusion. Le garde du corps du président [du MNSD Nassara, Seini Oumarou, ndlr] a été touché. Il est mort. En ce moment, le président [du MNSD] est dans sa résidence, le quartier est complètement quadrillé. Ca prend de l'ampleur et j'ai peur qu'il y ait des ripostes », précise-t-il.

La maison du correspondant de RFI incendiée et vandalisée

Le correspondant de RFI au Niger, Moussa Kaka a de nouveau été la cible d'attaques, mais cette fois-ci, il ne s'agit plus de messages de menaces de mort, mais d'atteinte à son intégrité physique. Depuis un certain temps, les critiques à l'égard de la presse internationale se sont multipliées et hier, dans la matinée, de jeunes manifestants sont arrivés à son domicile. Ils ont incendié et saccagé une partie de la maison.

Ce n'est pas la première fois que le journaliste est inquiété dans l'exercice de ses fonctions. En 2008-2009, il avait été emprisonné pendant 384 jours, soupçonné d'entretenir des relations troubles avec les rebelles touaregs du nord. Cette fois-ci, ce sont des « partisans » de l'opposition, galvanisés par des déclarations incriminant les journalistes d'influencer les élections présidentielles au Niger, qui s'attaquent à Moussa Kaka.

« La maison de Moussa Kaka a été victime, non pas des enfants de 13-14 ans, mais de ceux qui ont tenu des propos de haine, de ceux qui ont appelé à la violence. Ce sont les « Hama » [les partisans de Hama Amadou, ndlr] qui sont responsables de ça. Ce sont eux qui sont responsables de l'incendie de la maison de Moussa Kaka, tout comme ils sont responsables des autres incendies [...] Ils paieront parce que tous les actes qu'ils ont posés sont des actes répréhensibles », déclare le ministre nigérien de l'Intérieur, peu après les faits, lors d'une conférence de presse.

Hier, à l'occasion de l'ouverture de la session ordinaire du Conseil supérieur de la communication (CSC), les journalistes ont été appelés à la plus grande vigilance dans le traitement de l'information afin d'éviter toute surenchère de violence. Il a été précisé qu'ils devaient en particulier, éviter la diffusion de déclarations incitant à la haine et à la violence ou de propos diffamatoires, sous peine de sanctions.

« RFI constate que cette attaque survient quatre jours après le second tour de l'élection présidentielle et que Moussa Kaka a été visé en tant que journaliste. Il s'agit d'une très grave atteinte à la liberté de la presse. RFI apporte tout son soutien à son correspondant, condamne cet acte liberticide et continuera de défendre la liberté d'informer » peut-on lire sur le site Internet de Radio France Internationale.

La communauté internationale s'inquiète des troubles post-électoraux

La situation post-électorale inquiète la communauté internationale. Jeudi, les Nations unies, et la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), mais aussi l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), ont appelé les Nigériens à la retenue, suite aux violences qui ont suivi la proclamation des résultats du second tour. « Nous avons, au niveau de la CEDEAO, appelé les deux camps à la sérénité et au calme. La situation globalement serait sous contrôle, en dehors des violences qui se sont déroulées, il y a eu aussi des pertes en vies humaines, ce qui est vraiment dommageable pour nos démocraties », a indiqué le général Francis Béhanzin, commissaire aux Affaires politiques, paix et sécurité de la CEDEAO, hier dans la journée.

De son côté, la France et l'Algérie (qui a d'ores et déjà félicité Mohamed Bazoum pour sa victoire) ont également réagi. « L'Algérie condamne fermement ces actes de violence et en appelle à l'apaisement, au calme et à la raison. Elle encourage tous les acteurs politiques à respecter les résultats du processus électoral et à recourir aux voies légales et au dialogue pour exprimer leurs doléances », indique un communiqué de presse du ministère des Affaires étrangères algérien. La porte-parole du ministère français des Affaires étrangères a appelé les acteurs politiques « à recourir aux voies légales pour régler tout différend  [...] Elle condamne les violences qui ont suivi l'annonce des résultats provisoires du second tour par la Commission électorale nationale indépendante (Céni) ».

Plusieurs responsables politiques de l'opposition, dont les identités restent inconnues, ont déjà été arrêtés. De fait, lorsque Mahamane Ousmane déposera ses recours devant la cour constitutionnelle: de quels soutiens disposera-t-il encore ?

Le Niger est en proie aux attaques terroristes, qui ont provoqué au total, la mort de 8 personnes lors du second tour de l'élection présidentielle (6 agents électoraux et leur chauffeur dans la région de Tillabéri et 1 agent électoral dans celle de Diffa). Les violences observées ces derniers jours font craindre à la communauté internationale, une déstabilisation politique qui pourrait venir s'ajouter aux défis sécuritaires, sanitaires, mais aussi économiques du Niger.

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