Banques : les géants américains en Afrique plus risquophobes qu'on ne l'imaginait ? (2/2)

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(Crédits : DR)
Quasiment à tour de rôle, des banques internationales d’origine américaine affichent peu à peu leurs ambitions pour les marchés africains. Une démarche aux allures apparentes d’une offensive imminente. Mais alors que Citigroup reste l’exception qui confirme la règle, en raison de son implantation dans 16 marchés du Continent, les géants américains de la banque internationale affichent une certaine frilosité au risque qui ralentit considérablement leur rythme d'évolution sur l'Afrique. Selon les experts, le nouveau programme de 60 milliards de dollars du président Donald Trump pourrait accélérer leurs projets -existants ou futurs- surtout dans un contexte de forte concurrence chinoise en matière d’investissements.

Vu sous un autre angle, la lenteur dans le développement des banques américaines en Afrique pousse même un ex-patron de banque africain à penser que les géants new-yorkais ne s'intéressent pas particulièrement au Continent. « Quand je discute avec quelques-unes de ces banques, elles me donnent l'impression que l'Afrique n'est pas -pour l'instant en tout cas- un marché très stratégique pour elles », explique ce financier senior qui requiert l'anonymat. « Ce que font actuellement certaines banques américaines en Afrique, poursuit-il, peut avoir l'air important en termes de volume vu de l'angle africain, mais vu de l'angle américain, ce sont des points virgules, car une transaction de 100 millions de dollars au Congo ou en Côte d'Ivoire parait énorme. Mais 100 millions de dollars aux Etats-Unis représentent le petit deal provincial ». D'après cette source, les banquiers américains ont conscience de ce que révèlent les études sur l'Afrique, mais ne seraient pas encore inquiétés par le fait de continuer à acheter les matières premières aux traders, même si les Chinois, notamment, renforcent leurs assises. Vraiment ?

Le coup de pouce à 60 milliards de dollars de Trump

C'est pourtant l'un des objectifs clés de l'initiative « Prosper Africa », récemment lancée par le président américain Donald Trump : contrer l'avancée de la Chine, même si les autorités américaines ne l'expriment pas officiellement de cette manière. C'est également à cet effet qu'en plus du traditionnel Overseas Private Investment Corporation (OPIC) -l'institution de financement du développement du gouvernement américain- Washington inaugurera, le 1er octobre prochain, une nouvelle agence de financement du développement baptisée U.S International Development Finance Corporation (DFC) et créditée de 60 milliards de dollars, soit plus du double des 29 milliards de dollars misés dans l'OPIC.

« Les États-Unis reconnaissent que l'Afrique est une économie dynamique et un partenaire commercial essentiel, avec six des dix économies les plus dynamiques du monde et plus d'un milliard de consommateurs. Le Continent joue déjà un rôle pivot dans l'économie mondiale, le pouvoir d'achat des consommateurs atteignant 1 600 milliards de dollars en 2017 », reconnaît Tibor Nagy, secrétaire adjoint américain aux Affaires africaines. De l'autre côté de la balance, les Etats-Unis proposent à l'ensemble des Etats africains un marché américain de plus de 300 millions de consommateurs avec un pouvoir d'achat -le plus important du monde- de 13 000 milliards de dollars.

Rien qu'en tenant compte de ces données, les Américains pourraient avoir plus d'intérêts à investir en Afrique que les Africains aux Etats-Unis. Pour certains experts, il ne fait aucun doute que cet engagement de l'administration Trump aura un effet motivant sur les banques américaines. « Les 2/3 de cet argent [60 milliards de dollars du DFC, NDLR] seront investis en Afrique précisément pour contrecarrer la politique chinoise et ensuite promouvoir le commerce et les investissements américains en Afrique. Mais comment ces financements vont-ils être déployés en Afrique ? Il faut des banques américaines. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle des entités comme JP Morgan s'intéressent-elles au Continent », explique à La Tribune Afrique Simon Tiemtoré, membre du conseil d'administration du Centre d'affaires Afrique-USA de la Chambre de commerce des Etats-Unis (AmCham).

« La mise en œuvre du DFC est une façon de réduire le risque [pour les banques, NDLR] et créer un contexte de blended finance. C'est un aspect important en termes d'incitation », estime l'ex-responsable à la Banque mondiale. Mais ce programme ne sera actif qu'à partir d'octobre prochain, et d'après Tiemtoré, il ne faudrait pas s'attendre de sitôt à une réelle offensive des grands groupes bancaires américains. « Ils vont y aller timidement », prévoit l'administrateur de l'AmCham, avant d'ajouter : « Les secteurs dans lesquels ils vont s'engager resteront ceux où leur capital ne sera pas à risque, des secteurs qui ne font appel qu'à leurs capacités d'arrangement, de distribution et de vérification ».

Les marchés africains rehaussés par la Zleca

Dans un contexte où les pays africains cherchent à implémenter la Zone de libre-échange continentale (Zleca), cet accord devrait doubler la production manufacturière et booster les dépenses des consommateurs et des entreprises à 5 600 milliards de dollars d'ici 2025. La semaine dernière, lors de l'édition africaine du WEF à Cape Town, Miguel Azevedo, patron Afrique chez Citigroup, soulignait le rôle catalyseur qu'aurait la Zleca sur le business du Continent et l'aubaine que représente cet accord pour les banques. « Les bonnes entreprises seront donc encore mieux placées pour tirer parti des nouvelles opportunités. À mesure qu'ils grandissent, ils auront besoin de plus de capital et c'est exactement ce que nous faisons », a-t-il déclaré, selon Bloomberg.

Alors que le monde entier suit de près l'évolution de ce dossier stratégique pour l'avenir, trois attitudes sont désormais observées au sein des banques américaines : les motivées (déjà en passe de parler de stratégie) ; les observateurs et les attentistes qui attendent voir ce que produiront les premières à se lancer dans une vraie offensive. D'après notre source anciennement en service à la Banque mondiale, cette situation ne saurait durer encore trop longtemps :

« L'Afrique n'est plus un marché qu'on peut ignorer, quel que soit le pays. C'est tout à fait clair que les perspectives de croissance mondiale au cours des cinq, dix prochaines années seront en Afrique. A terme, le marché automobile africain -à titre d'exemple- va surpasser celui de l'Europe, en raison de la croissance démographique. On a une population plus âgée en Europe, une population jeune en Afrique qui est plus susceptible à un accroissement accéléré de la consommation domestique ».

C'est peut-être en vue d'intérêts futurs que Morgan Stanley a confié l'année dernière ses activités africaines à une experte du risque financier, Clara Woodman, qui a notamment travaillé pendant longtemps sur la région. D'autant que l'Afrique du Sud est le marché le plus performant des dix pays de la zone EMEA, selon l'indice MSCI Emerging markets EMEA en 2018.

« L'Amérique ne peut contrer la Chine sans ses banques »

En février dernier, Capital One, cinquième fournisseur de cartes de crédit au monde et 11e banque aux Etats-Unis, nommait pour la première fois un Africain dans son conseil d'administration : François Locoh-Donou, PDG de F5 Networks, un géant de la fourniture d'équipements réseaux. Cet homme d'affaires togolais est censé être une source de conseil pour la banque dans le domaine du numérique, mais il ne serait pas étonnant que le fils du très influent homme d'affaires togolais Hilaire Locoh-Donou -qui bénéficie d'un réseau important notamment en Afrique de l'Ouest- aide, le cas échéant, Capital One à voir plus clair en cas de projet d'expansion en Afrique.

« Ce qui est intéressant aujourd'hui, c'est qu'il y a eu une multiplication des portes d'entrée sur l'Afrique. Le premier point d'atterrissage des banques internationales intéressées par le Continent n'est plus nécessairement Johannesburg, grâce notamment au remarquable travail de la BAD [Banque africaine de développement, NDLR]. C'est aussi Casablanca,Tunis, Abidjan, mais aussi Nairobi, Kigali, ...», commente notre source proche des milieux d'affaires américains.

« La percée de l'Afrique dans le monde, les investissements en Afrique de la China Development Bank, de la China investment Bank et ceux d'Eximbank ne peuvent pas laisser les banques américaines indifférentes. Bref, l'Amérique ne peut pas faire compétition avec la Chine sur les questions d'investissement en Afrique sans ses banques », martèle l'ex-responsable à la Banque Mondiale.

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