Stratégie économique : Comment la Russie veut se repositionner en Afrique

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Dmitri Medvedev, Premier ministre de la Fédération de Russie, s'est exprimé vendredi à l'occasion des assemblées annuelle d'Afreximbank organisées du 20 au 22 juin à Moscou en présence de 1500 participants venus de 81 pays à travers le monde. Il a clairement exprimé l'ambition de son pays de devenir un partenaire économique clé pour le Continent, en s'appuyant sur Afreximbank.
Dmitri Medvedev, Premier ministre de la Fédération de Russie, s'est exprimé vendredi à l'occasion des assemblées annuelle d'Afreximbank organisées du 20 au 22 juin à Moscou en présence de 1500 participants venus de 81 pays à travers le monde. Il a clairement exprimé l'ambition de son pays de devenir un partenaire économique clé pour le Continent, en s'appuyant sur Afreximbank. (Crédits : Afreximbank)
C’est une Russie qui se veut nouvelle, résonnant business to business, qui tente de se repositionner en Afrique. Trente ans après son retrait économique du Continent, la Russie entend, désormais revenir comme un partenaire commercial stratégique. A Moscou où se tenaient, du 20 au 22 juin, les réunions annuelles de la Banque africaine d’Import-Export (Afreximbank) dont l’Etat fédéral est actionnaire depuis décembre 2017, le gouvernement russe a clairement exposé ses ambitions. Avec l’appui d'Afreximbank, le Kremlin redessine la carte de son influence commerciale sur le Continent.

« La Russie a réduit sa présence [en Afrique] dans les années 90, mais nous avons maintenant commencé à mettre en œuvre des projets communs fructueux». le Premier ministre Russe, Dmitri Medvedev, n'y va pas par quatre chemins. « La Russie et les pays africains sont liés par des relations amicales et des partenariats reposant sur des bases historiques solides. Mais avec tout le respect dû au passé (et nous devons nous en rappeler), il est beaucoup plus important de regarder vers l'avenir, d'aller de l'avant, d'élaborer conjointement divers plans et de les mettre en œuvre ensemble. [...] Le monde des affaires est également intéressé par une coopération élargie. [...] Je suis convaincu que ce nouvel agenda de la coopération russo-africaine est prédéterminé par des facteurs objectifs », poursuit Medvedev lors son allocution d'ouverture, vendredi dernier, de la 26ème assemblée générale des actionnaires de la Banque africaine d'Import-Export (Afreximbank) organisée du 20 au 22 juin à Moscou, en présence de 1500 participants venus de 81 pays à travers le monde.

Le premier facteur de ce rapprochement russo-africain concerne la mondialisation et les nouvelles technologies qui, selon Medvedev, « ont déplacé les centres de croissance économique vers les économies émergentes et les pays en développement », notamment l'Afrique avec son taux de croissance moyen annuel d'environ 4%. Le deuxième facteur repose sur ce qu'il qualifie de « similitudes » entre les économies russe et africaines.

« La Russie et tous les pays africains disposent d'énormes ressources naturelles. Selon certaines estimations, elles représentent 50% du potentiel en ressources de la planète. Nous devons utiliser ces ressources efficacement et développer simultanément la coopération dans ce domaine et dans d'autres. » Dmitri Medvedev.

Medvedev

La promesse du Kremlin :

« Dans cette nouvelle ère de coopération russo-africaine, le gouvernement de la Fédération de Russie fera tout ce qui est en son pouvoir pour faire de notre partenariat un succès ».

« C'était une très grave erreur de se retirer »

Il y a quelques années encore, on parlait de l'intérêt de la Russie pour l'Afrique en termes d'interrogations et de suppositions. Alors qu'elles s'étaient considérablement intensifiées suite aux indépendances, les relations russo-africaines ont été réduites à néant au début des années 1990, suite à la dissolution de l'Union soviétique, Moscou désireuse de se recentrer sur elle-même et de solidifier ses assises économiques nationales.

Alors que la coopération sécuritaire a toujours été le fer de lance de son discret et progressif retour en Afrique, la Russie attire particulièrement l'attention avec la visite en 2006 de Vladimir Poutine au Maroc et en Afrique du Sud. Trois ans plus tard, suivra une tournée de Dmitri Medvedev au Nigeria, en Angola et en Namibie.

Alors que les analystes ont longtemps reproché à l'Etat fédéral d'afficher un intérêt pour l'Afrique sans toutefois lui donner la priorité, Moscou démontre désormais sa volonté de compter parmi les partenaires économiques stratégiques du Continent. « Je pense que c'était une très grave erreur pour la Russie de s'être retirée de l'Afrique dans les années 90 », reconnait la « Madame Afrique » russe, Irina Abramova, directrice de l'Institut des études africaines, soulignant les « très bonnes perspectives » de l'Afrique en tant que centre de développement mondial et partenaire de la Russie.

Sotchi pour rattraper le tir, en plein mini-boom du business russe en Afrique

D'ailleurs la conférence économique Russie-Afrique tenue aux assemblées annuelles d'Afreximbank est présentée tant par Medvedev que par le président d'Afreximbank, Benedict Oramah, comme « une étape clé » vers le premier Sommet Russie-Afrique qui se tiendra à Sotchi les 23 et 24 octobre 2019, où sont attendues quarante délégations africaines. A cette méga-rencontre, première du genre, il sera essentiellement question de business, soit le nouveau visage que Moscou veut donner de sa relation avec le Continent, mettant en avant les progrès récemment réalisés dans ce sens. Alors qu'en 1993 le commerce russe vers l'Afrique avait plongé à 760 millions de dollars selon l'ouvrage « La politique russe en Afrique : désengagement ou coopération ? » de Suzanne Birgerson, Alexander Kozhemiakin et Roger Kenet, alors qu'au début des années 2010 on parlait de 4 à 5 milliards de dollars d'exportations annuelles, le commerce russe vers le Continent a dépassé les 20 milliards de dollars en 2018, en hausse de 70% en glissement annuel. Pour Dmitri Medvedev cependant, « cela ne suffit pas encore et des efforts plus actifs sont nécessaires ». L'objectif pour Moscou est de doubler ce chiffre d'ici 2024.

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« Il est également important que nous mettions en œuvre autant de projets que possible, qu'ils englobent de nouveaux sites et, bien sûr, de nouveaux pays », a déclaré le Premier ministre russe.

De manière concrète, les Russes sont actuellement sur une dizaine de projets en Afrique, principalement dans les domaines de la géologie et des mines, de l'énergie, de l'industrie, de l'agriculture, de la pêche et des télécommunications. L'un des projets les plus emblématiques est celui de la zone industrielle russe en cours de construction dans le canal de Suez en Egypte, dont la mise en œuvre est étalée sur treize ans, pour un coût total de près de 7 milliards de dollars avec, à la clé, la création de 35 000 emplois dont 90% en Egypte.

D'autres projets d'envergure sont en cours dans la partie australe du continent notamment en Ouganda où le pays tente de capitaliser sur son potentiel pétrolier. « Les Russes nous accompagnent dans la construction d'un pipeline pétrolier qui permettra à l'Ouganda d'approvisionner notamment la Tanzanie », indique à La Tribune Afrique un haut banquier ougandais qui requiert l'anonymat. Au Zimbabwe où les Russes ont récemment découvert de grandes quantités de Platine, un projet industriel est également envisagé, même si ce ne sera pas dans l'immédiat. « Dans un premier temps, le minerais sera exporté en l'état, étant donné le temps que nécessite la mise en œuvre d'une usine. Mais c'est bien l'objectif du partenariat tissé avec les Russes. Il nous faut ajouter de la valeur à l'exploitation pour que le pays bénéficie au mieux de ses ressources », détaille à La Tribune Afrique Mathilda Dzumbunu, présidente de la People's Own Saving Bank (POSB), banque d'épargne postale, l'une des plus anciennes institutions financières du pays.

Dans le domaine de l'agriculture, l'une des plus grandes entreprises russes engagées sur le continent est Uralchem. Le groupe est très impliqué en Afrique australe, notamment en Zambie et au Zimbabwe. « Actuellement nous fournissons plusieurs produits à ces deux pays, principalement les fertilisants. Mais pour réellement faire de sérieuses affaires, nous ne voulons pas limiter notre présence à la fourniture de fertilisants. Nous aimerions également nous engager dans le secteur local de la distribution. Nous voulons pourvoir apporter des produits et les distribuer directement sur le marché local. Les dispositions financières et la logistique représentent des défis majeurs de la distribution en Afrique de manière générale et nous sommes en train de travailler sur une plateforme digitale qui peut faciliter le travail des agriculteurs, leurs faire gagner en temps et en argent », explique à La Tribune Afrique Dmitry Konyaev, Vice-président du conseil d'administration de Uralchem. Pour ce qui est de l'expansion de la firme à travers le Continent, « nous allons évoluer étape par étape. Nous allons d'abord nous focaliser sur la Zambie et le Zimbabwe, ensuite nous allons envisager une expansion ailleurs sur le Continent. Nous ne pouvons pas immédiatement être partout ».

Parallèlement, d'autres entreprises sont déjà présentes en Angola, au Nigeria et en Afrique centrale. En Érythrée, la Russie est aussi sur un projet de construction d'un centre commercial dans un port, projet sur lequel le pays mise énormément pour le développement de son commerce. Outre cela, les Russes négocient actuellement avec la Sierra Leone pour la mise en œuvre du plan d'industrialisation de ce pays ouest-africain qui participait aux AG d'Afreximbank en forte délégation dirigée par le Premier ministre David Francis.

Ailleurs en Afrique de l'Ouest, la Côte d'Ivoire se rapproche également de la Russie, sous l'impulsion notamment de la chambre de commerce russo-africaine (CCRA). Le pays participe régulièrement aux rencontres d'affaires organisées par les Russes. On note encore une faible mobilisation du secteur privé. Mais à en croire Henri Doué Tai, le président du CCRA qui s'exprimait récemment face à la presse locale, le patronat ivoirien pourrait probablement se mobiliser pour le Sommet d'octobre prochain. A Moscou, le pays était représenté par son ministre du Budget qui a toutefois préféré se faire discret face aux médias.

Afreximbank, l'allié clé

Pour mettre en œuvre sa stratégie d'ancrage économique en Afrique, la Russie, au travers de son Centre des exportations (REC), actionnaire d'Afreximbank depuis décembre 2017, s'appuie fortement sur la banque panafricaine qui émerge ces dernières années comme le bras financier des entreprises africaines. Les deux entités ont signé, à Moscou en marge des AG de la banque, un mémorandum visant à faciliter davantage la coopération entre entreprises russes et africaines.

Afreximbank

En 26 ans d'existence, Afreximbank a longtemps évolué discrètement avant de sortir de l'ombre il y a quelques années. A fin 2017, la banque avait déjà financé les institutions et entreprises des 51 pays membres africains. Les trois dernières années fructueuses de collaboration avec la Russie ont abouti en décembre 2017 à l'entrée du Russian Export Center (REC) dans le tour de table de la banque en tant que troisième actionnaire international après la Chine et l'Inde. Afreximbank a ainsi financé des actions d'entreprises russes en Afrique, comme cette ligne de crédit de 40 millions de dollars accordée à Uralchem l'an dernier pour l'approvisionnement de 65 000 tonnes de fertilisants en Zambie. Toujours l'année dernière, la banque a également travaillé sur des transactions de plus de 50 milliards de dollars avec le REC. Sans parler du rôle de facilitateur qu'elle joue dans les négociations entre entreprises russes et acteurs économiques publics et privés africains.

Au regard des perspectives de développement de la coopération économique entre la Russie et les pays africains, Afreximbank pense même que Moscou n'aura pas besoin d'attendre 2024 pour doubler la valeur de ses échanges avec le Continent. La banque s'attend à voir le commerce russo-africain afficher les 40 milliards de dollars dès 2023.

Que gagnent réellement les pays du Continent ?

Au moment où l'Afrique représente un centre d'intérêt mondial, que gagne le Continent de l'arrivée en force des Russes ou qu'apportent-ils de plus que les autres partenaires mondiaux ?

« La Russie pourrait être une source de biens d'investissement dont l'Afrique avait besoin pour développer ses infrastructures et pourrait transférer des technologies essentielles à la numérisation, à l'extraction et au traitement des matières premières. La Russie pourrait également être une source d'investissements non générateurs de dette dans des domaines clés tels que le rail, l'aviation, les soins de santé et la pétrochimie », a expliqué Benedict Oramah, président d'Afreximbank.

Rappelant que la démarche actuelle a pour but de diversifier les sources commerciales et industrialiser le commerce du Continent de sorte à rendre indépendant de ses ressources naturelles, Oramah annonce « une nouvelle ère de commerce intra-africain et de relations internationales en matière de commerce et d'investissement, qui permettra de renverser les contraintes historiques qui freinent la croissance et le développement passés des économies africaines ».

Les acteurs présents aux AG d'Afreximbank apprécient l'idée de mettre en avant une transformation locale des matières premières, notamment minières. « La seule manière pour notre continent de bénéficier de la relation de business avec la Russie, c'est mettre en place un régime légal solide qui n'autorisent que les fonds russes mis en place en Afrique avec l'objectif de générer de la valeur ajoutée », déclare un banquier international qui requiert l'anonymat.

Nous avons demandé au patron du REC, Andrey Slepnev, ce à quoi les pays africains devraient s'attendre en termes de retour d'ascenseur -notamment pour tout ce qui concerne les facilités d'accès au marché russe-, puisque le continent dispose également aujourd'hui -et ce dans divers domaines- d'entreprises fortes, capables de porter leurs activités sur les marchés européens. « Notre coopération avec les entreprises africaines est bilatérale. Cela dit naturellement tout. Nous apprécions la démarche d'Afreximbank qui facilite la mise en relation avec des partenaires africains. Et de la même façon, nous nous assurerons que les entreprises africaines aient tout ce qu'il faut pour aisément avoir des partenaires ici en Russie », déclare Slepnev à La Tribune Afrique.

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a écrit le 29/06/2019 à 0:42 :
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